VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.en cours
60 pages

p. 30 à 31
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À savoir

no 75 2002/3

2002 Vie Sociale et Traitements À savoir

Théoriser le social: socialiser la théorie

Joseph Rouzel Directeur de l’Institut européen psychanalyse et travail social
Qu’est-ce que théoriser en travail social ? Il y a au détour de cette question brutale un enjeu non seulement de survie des professions du social, mais de maintien du sens même de la pratique. Menacé à droite par la pente savonneuse sécuritaire, à gauche par le sirop gluant humanitaire et caritatif, le travail dit « social » ne trouvera son salut que dans une réponse à cette question.
Qu’est-ce que théoriser un acte qui se situe à la croisée du collectif (politiques sociales) et du subjectif (insertion du sujet dans le lien social) ?
Il y a quelques années en arrière lorsqu’on s’est penché sur la réforme de la formation des éducateurs spécialisés, on a produit une évidence digne du commissaire Bourrel : mais bon dieu, mais c’est bien sûr : la pluridisciplinarité. Le gros mot, tel un lion dans l’arène, était lâché et chacun de flatter sa crinière. Mais c’était oublier un peu vite que sous le « pluri » (socio, éco, psycho, droit…) qui semblait faire l’unanimité, se profilait le disciplinaire. Acquérir une discipline réclame non seulement du temps pour se familiariser avec son usage, mais de la… discipline. De plus il convient que la discipline en question soit en adéquation avec son objet. Oubliant les règles les plus élémentaires de construction d’une pensée (ce qu’on nomme l’épistémologie en philo), on a assisté dans les centres de formation à un déferlement et un empilement des savoirs disciplinaires, avec à la clé une énorme confusion que reflètent bien les mémoires de fin d’année, dans des montages qui tiennent autant de la salade russe que de la tour de Babel. Trop souvent, dans ces écrits, le buisson théorique, plutôt fouillis, masque la forêt de la pratique dont le cœur, la relation et la rencontre avec un autre humain, est une véritable énigme vivante. Sans doute trop énigmatique et dérangeante pour beaucoup puisqu’ils s’empressent de la recouvrir sous des tonnes d’explications « prêtes-à-penser » puisées dans des réservoirs à langue de bois que diffusent largement trop d’espaces de formation, gagnés par la singerie de l’Université. Des savoirs, il y en a à la pelle, à ne plus savoir qu’en faire ! De plus une énorme méprise a opacifié le champ de l’intervention sociale. Car le social des sociologues, des psychologues, des économistes, des juristes, etc., n’est pas le social des travailleurs sociaux, on ne le répétera jamais assez. Il y a erreur sur l’objet du discours, liée à l’équivoque que charrie le mot « social ». Quel pataquès ! On s’est payé de mots. Et ce n’est pas la naissance au CNAM d’une chaire en travail social, avec DEA spécialisé, fondé une fois de plus sur l’empilage « pluridisciplinaire », qui lèvera la confusion. Ceux qui en ont sué des ronds de chapeau sur le DSTS, vous le diront, s’ils osent se l’avouer : à quoi ça sert dans la pratique ?
Alors, quelle issue dans ce dédale ? Je voudrai proposer ici quelques éléments de réflexion en espérant que d’autres reprennent la balle au bond pour engager un débat de fond, y compris dans la polémique. Il en est plus que temps. Qu’en est-il d’un acte professionnel qui médiatise le collectif et le sujet ? Quel est le type de savoir qu’il faut mobiliser non seulement pour faire savoir ce qu’on fait, à qui de droit (les organismes de contrôle comme représentants des politiques sociales), mais de plus pour soutenir en permanence un véritable savoir-faire dans la pratique ? Ici se dessine la quadrature du cercle.
Il semble qu’à projeter au firmament des idéaux les savoirs savants (ce qu’on nomme souvent, à tort, les théories) elles nous retombent en pluie sur la figure. Il faut croire que nous marchons sur la tête ! Il faut de mon point de vue, envisager un retournement à 180° pour partir de la pratique et non des « théories ». Mettre la pratique au cœur d’un travail de théorisation permettrait de partir de l’action pour en prendre acte. Cette démarche exige des dispositifs de formalisation dans la parole, élaborée en équipe (analyse des pratiques, instances cliniques, récits de pratique…) et dans l’écriture, en individuel (narration de situations, histoires de vie, construction de cas…) où toutes les ressources de la culture sont mises à l’œuvre, non seulement les « savoirs savants », mais ceux de la littérature et de l’art en général. Ce sont justement ces dispositifs spécifiques, objets d’un savoir-faire original de la part des formateurs, qui ne sont ni des profs, ni des maîtres d’apprentissage, qui ont été réduits comme peau de chagrin. Un auteur comme Mireille Cifali, qui travaille l’analyse des pratiques avec des enseignants à Genève, a bien montré comment le récit de situation, par exemple, constitue un « mode de théorisation approprié » en tant qu’il produit une « intelligibilité vivante ». Bien sûr on ne saurait se contenter de ce premier temps de formalisation. S’il est nécessaire, il n’est pas suffisant. Le philosophe de l’histoire des idées Michel de Certeau, nous invite d’ailleurs à produire au-delà de la théorie des pratiques, « une théorie du récit ».
C’est là que s’enclenche le second temps et que les savoirs savants trouvent leur vraie place, une parmi d’autres types de savoirs, pour arrimer un savoir spécifique sur l’acte en travail social. Nul besoin en l’espèce de se spécialiser dans toutes les disciplines. Le temps des encyclopédistes comme Pic de la Mirandole est bien révolu. Il s’agit de picorer. À partir du moment où l’accent est mis sur la pratique et non sur les savoirs, comme à l’Université, on peut en faire un usage non orthodoxe, un usage de bricoleur. Le bricoleur ne produit pas comme l’industriel. Il amasse dans un coin des « bricoles » en se disant que ça peut toujours servir. C’est alors dans le bric-à-brac des idées que la pratique quotidienne du travail social peut prendre une forme. À condition de ne jamais lâcher la rampe de la pratique. Je propose qu’on remette d’aplomb la formation en travail social, en plaçant aux avant-postes la théorie de la pratique comme lieu d’élaboration d’un savoir qui reste à inventer, tout en l’accompagnant d’une pratique des théories, comme vivier de savoirs disponibles dans la culture, pour rendre compte de cette spécificité. Et je précise que dans cette approche chacun peut s’autoriser à faire flèche de tout bois afin de produire des objets dignes des plus beaux montages surréalistes. C’est une pratique de la théorie que j’ai nommée dans la foulée de Lévi-Strauss : « le bricolage » (La Pensée sauvage). Certains me l’ont reproché, prenant le mot et la chose sur le versant péjoratif. Une seule règle. Elle nous fut rappelée il y a bien longtemps par le philosophe Canguilhem : « Ce qui garantit l’efficacité théorique ou la valeur d’un concept, c’est sa fonction d’opérateur. » Tant que ça sert, c’est tout bon. Avec en bout de course cette idée simple que ce n’est pas l’expérience qui fait progresser le savoir, mais les énigmes, les embarras, les impasses de la clinique sociale qui appellent à un savoir nouveau.
Il serait peut-être temps de se souvenir de l’origine grecque du mot théorie. La théoria est exercée par des théoricoï. Ce sont des guetteurs envoyés tous les matins sur les collines qui entourent Athènes pour observer ce qui se passe dans la journée. Le soir venu, ils descendent de leur perchoir et rendent compte aux sénateurs de ce qu’ils ont vu. C’est à la lumière de ces différentes « théories » que les « politiques » (ceux qui s’occupent de la cité) décident et agissent. Ce petit apologue étymologique resitue la théorie à sa vraie place : elle n’est pas le chemin, mais l’éclairage qui permet au marcheur de s’avancer dans la nuit obscure de l’action et de la réflexion. Il ne faut prendre la lanterne ni pour le chemin, ni pour le marcheur, ni… pour des vessies.
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