VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.en cours
60 pages

p. 32 à 36
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Practicable

no 75 2002/3

« Depuis longtemps je me suis appuyé sur cette idée que chacun ne peut que témoigner de la place qu’il a occupée dans le cheminement de son expérience. »
Bernard Durey [1]
La Maison des Expressions est depuis plusieurs années à l’initiative de projets artistiques avec des personnes autistes. Cette recherche, passionnante dans ce qu’elle implique de défis à la rencontre, se heurte chaque fois violemment à la question du public et de la représentation.
C’est un de ces délicats contextes que je choisi pour parler de l’atelier Résonances, à partir de ma place de co-responsable de projet [2].
Écrire sur cette expérience m’est longtemps apparu impossible, comme une tentative vouée à l’échec d’évoquer l’indicible. J’ai donc longtemps cherché ailleurs, dans d‘autres discours, les mots justes.
Cette exigence de justesse ne m’a pas permis de garder beaucoup d’éléments mais j’ai parfois eu la surprise d’un écho très fort. J’ai en tout cas acquis la certitude que cette tentative de parole se devait de passer par d’autres pensées, d’autres territoires.
Vous ne trouverez donc pas ici de vignettes cliniques. Un « dedans » existe, il ne peut se raconter, il ne peut que s’évoquer à partir de ses bords. Il peut se vivre aussi sur invitation à un atelier ouvert, invitation à investir une place pensée, mise en scène pour tenter de détourner le spectateur de ses chemins de perception habituels.
 
L’atelier Résonances
 
 
Démarre en janvier 2001, troisième projet de la maison des Expressions à destination des personnes autistes après un spectacle vivant (Gilgamesh en 1996), un film pour France 3 Grand Sud (Les géographes en 2000). En filigrane de cette expérience, une évidence s’imposait à nous : les personnes autistes ont beaucoup à nous transmettre de leur articulation au monde et en particulier dans leur rapport au temps et à l’espace. Les danseurs et musiciens qui ont participé aux ateliers témoignent tous d’un enrichissement personnel et artistique qui a pu parfois résonner très fort sur leur pratique.
Ce « pas de côté derrière le miroir » est bien sûr aussi très formateur pour des personnes en devenir professionnel dans les secteurs médico-psycho-sociologiques.
L’atelier Résonances se voulait avant tout lieu de transmission entre des personnes autistes, des étudiants, des artistes. Il a été pensé à partir d’un propos d’improvisation musicale autour de quelques pistes : sons, bruits et silence ; le vide ; l’écho.
La rencontre corporelle est le point d’ancrage des échanges et relations tissées sur ce fil d’improvisation musicale ; elle se travaille à partir de techniques proposées en danse contemporaine.
L’exploration des instruments des frères Baschet, entre sculptures et structures sonores, a, par ailleurs, beaucoup inspiré ce projet et l’association s’est dotée de cinq structures pour l’atelier.
Protocole de travail
Principe de travail à deux : un accompagnant pour une personne autiste, plus le musicien. Le groupe des accompagnants est donc composé d’étudiants, éventuellement d’artistes en recherche et des animatrices. Les séances ont lieu tous les jeudis matins de 9 à 13 h, elles se déroulent en trois temps :
  1. I) de 9 à 9 h 45 : préparation corporelle et musicale des accompagnants, avant l’atelier autour de deux notions.
    • Le « faire corps » du groupe et la disponibilité individuelle : notion de solo sur fond assuré par le groupe (en musique) ; capacité d’improvisation gestuelle à partir d’un travail sur le poids avec un partenaire.
    • L’écoute, le travail à l’écoute : jouer à plusieurs dans une improvisation à contraintes, finir ensemble, utiliser toutes les nuances… ; imiter gestuellement son partenaire, adopter un rythme dans la danse, pouvoir capter à tout moment une proposition corporelle…
  2. II) de 9 h 45 à 11 h 45 : accueil des participants puis démarrage de l’atelier qui se déroule en deux temps.
    • Première partie : exploration en toute liberté des possibles de la rencontre corporelle et sonore.
    • Dans la deuxième partie, tout le groupe change de salle et s’installe dans un rapport scène public. Il s’agit alors de produire une matière artistique essentiellement musicale ; le geste, les déplacements sont engagements dans l’acte artistique au service de l’improvisation musicale. C’est le musicien qui orchestre ce moment.
  3. III) Une réunion de 1 h est prévue en fin d’atelier ; c’est un temps nécessaire à la circulation de la parole, chacun y parle de son vécu de la rencontre avec son/ses partenaires. Les exigences, les contraintes liées au travail et à la recherche de l’artiste y sont également précisées. Pour les étudiants c’est également un moment possible de discussions à la recherche d’articulations entre leur stage artistique/pratique et la nécessaire réflexion théorique.
Ce travail de recherche exige un ailleurs et les stagiaires sont invités à trouver un garant de stage extérieur au projet. De la même façon, une régulation régulière est prévue pour ses responsables.
Le public
La question de la représentation est constamment au travail, elle évolue au fil du temps. Ces rencontres publiques sont essentielles et font partie du cadre garant de tout projet à la Maison des Expressions. Ainsi, des séances ouvertes accueillent ponctuellement quelques spectateurs. L’objectif final visé ici est la création d’un spectacle vivant courant 2003.
 
Un projet qui reste vivant
 
 
Le propos d’improvisation et de rencontre de cet atelier pose donc d’emblée la nécessité de lâcher une « intentionnalité » tout en préservant sa conscience, sa curiosité de l’autre, moteur du travail. Au début de l’expérience un constat s’impose : si les accompagnants n’initient rien, rien ne se passera au-delà d’événements sporadiques, aléatoires, sans adresses.
Cette conviction se cogne à l’utopie de l’artiste qui veut croire envers et contre toutes évidences (qui trouvent leur écho théorique), qu’une improvisation de la part des autistes est possible (impro sans injonction préalable et recevable comme telle côté public). Quelques signes, toujours inattendus, empêchent l’effondrement de cette utopie qui vient progressivement cimenter le cadre en permanente construction. Ce cadre détermine peu à peu un espace ou le « lâcher » est facilité. Le corps peut même être « chose » sans perdre son humanité. « Chosifier » le corps de l’autre est une idée tabou qui joue sans doute dans la difficulté que nous avons à nous toucher. La danse contemporaine ne s’embarrasse pas de ces codes sociaux et amène au contraire à toute sortes d’explorations, de jeux de poids, de manipulations en toute liberté, en toute altérité. Ce qui serait tout à fait inconcevable dans un contexte ordinaire et qui plus est soignant, devient sur un propos artistique non seulement possible mais parfois même jubilatoire. On peut remarquer d’ailleurs que certaines personnes autistes en institution ne disposent jamais d’un corps qui leur offre son poids ou se laisse agir.
La question de la sexualité se pose parfois. Il arrive qu’un geste trouble un accompagnant et cette interrogation est reprise en réunion, mais cet aspect de la relation n’inhibe jamais le travail dans son ensemble. Le possible de cette relation se repère en effet assez vite comme situé bien en amont d’une génitalité mature. Les projections et interprétations parfois gênantes au début s’effacent à mesure que la rencontre des corps se tranquillise.
Le désir est mouvement, la musique et la danse en sont la métaphore.
Le public est miroir, pénétré ?, traversé ?… On imagine mal en tout cas le regard comme leader des sens ; c’est la vibration qui est première et qui nous oblige à penser sans cesse la place du spectateur à partir d’un « irreprésentable ». Ici le miroir divorce de l’image.
 
Le vide
 
 
La peur du vide, son vertige, entraîne dans un premier temps l’agrippement corporel ou intellectuel de l’accompagnant au(x) partenaire(s) autiste(s). C’est un agrippement efficace, les personnes autistes nous renvoient à l’évidence des corps, à leur permanence. Ces corps s’impriment, se mêlent, se distinguent, et peu à peu se lâchent. Les existences sont là, distinctes, différenciées, elles ne signalent rien, elles sont signes. Les mots, libérés d’un sens devenu inutile, sont musique. La pensée, navigante ou flottante, reste en gestation. Le vide se vide du danger de disparition, de dissolution.
 
La transmission
 
 
Elle est tout à fait repérable dans le sens Autistes vers cadre/accompagnants. Elle l’est beaucoup moins dans l’autre sens. Que leur transmet-on ?
Là, c’est un souci éthique qui nous somme d’ordonner le mouvement, de lui donner sens. Alors dans ce champ-là nous parlerons en termes de lecture d’attitudes dans le travail, à l’arrivée, etc., de retours des équipes soignantes, avec tout ce que ces interprétations assument d’erreurs possibles.
Il arrive qu’une participation s’arrête (souvent précocement), d’autres s’installent plus longuement et nous croyons pour eux à l’existence de relations qui s’élaborent singulièrement. Nous ne pouvons répondre que de cette conviction (croyance ?), mais elle n’est concevable que dans l’intranquillité du travail, dans la circulation relayée des accompagnants, dans les allers-retours institutionnels, dans les rendez-vous du public.
Je pense par exemple à un participant qui depuis quatre ans semble toujours aussi heureux de venir mais a peu évolué dans sa gestuelle, ses productions sonores, son rapport à l’autre et à l’espace. « L’étonnant » pourtant se découvre chez ses partenaires successifs qui rivalisent d’originalité et font preuve d’une richesse d’expression aux antipodes de l’assèchement.
L’autisme échappe singulièrement à tout formatage théorique, et il faut être très prudent quant à sa définition. L’atelier Résonances s’adressent à des personnes adultes très « emmurées », ne parlant pas ou très peu. Nous repérons néanmoins que certains à leur arrivée « saisissent » instantanément et de façon très étonnante le propos de ce travail, alors que d’aucun pourrait bien légitimement s’étonner d’un lieu où il se passe des choses tout à fait inhabituelles, ne pas comprendre tout de suite, s’inquiéter etc. Ils s’y sentent immédiatement à l’aise et pour nous cela signe une qualité de l’autisme.
 
Le silence
 
 
Alain Didier Weill, dans son livre Les trois temps de la loi [3] articule de façon intéressante la musique au traumatisme. Par le traumatisme le sujet rencontrerait l’absence dans l’autre, et un néant qui laisse sans voix ; alors que par la musique, il découvrirait l’absence de l’autre, absences séquentielles étayées par la certitude de la note à venir. Il dit entre autres : « Le silence qu’il y a entre deux notes n’est pas l’absence angoissante du traumatisme, car c’est un silence porteur d’une promesse à la fidélité de laquelle nous croyons [4]. » Il semble néanmoins qu’il fasse ici référence à la musique écrite, alors que dans l’atelier Résonances le fil de l’improvisation est tenu d’un bout à l’autre. Nous parlons plutôt (et surtout en première partie) de Bain musical. Les silences, jamais prévisibles, sont toujours vécus comme cadeaux, des miracles fragiles, des « bulles ».
 
L’écho
 
 
J’ai découvert le philosophe Jean-Luc Nancy au détour d’une émission sur France Culture qui s’appelait d’ailleurs Résonances (écouter l’écoute…) Par la suite, sa lecture m’a accompagnée tout au long de ma réflexion tant il est vrai que son travail de pensée est un écho juste au cheminement de Résonances.
Écouter, nous dit il, c’est résonner, « laisser vibrer en soi les sons venus d’ailleurs, et leur répondre par leur réverbération dans un corps rendu caverneux à cette fin. Cette caverne n’est pas celle de Platon : elle n’est pas fermée et tout juste entrouverte sur un dehors qui projette des ombres, mais elle est l’ouverture à l’intérieur de moi et l’ouverture même, absolument [5]. »
Rien ne se décide, ou bien c’est le corps qui décide, sans m’en informer forcément, mais ce geste ou ce son qui advient et que je dois assumer reste un écho de l’intérieur de mon corps, de son extérieur, d’ailleurs, de l’autre. Quelque chose se tisse d’un fil qui nous signale tous. De cette partition éphémère, les harmoniques se perdront mais survivra la « trace ».
 
La trace
 
 
Une expérience qui fait trace et parfois même cicatrice… Nous avons pu maintes fois constater (et bien souvent dans un après-coup), combien il est difficile de se quitter au bout d’un tel chemin.
Difficile pour l’artiste ou le stagiaire de quitter le partenaire, le groupe. Mais difficulté également pour le groupe de se retrouver privé de la sensibilité toute singulière de l’un de ses membres, qu’il soit autiste ou pas.
Nous proposons donc à celui qui part de laisser une trace. C’est ainsi que ces négociations avec la dette, l’amour ou le temps, habillent peu à peu les murs blancs de la grande pièce, lieu témoin de chacun et pour tous.
Voici donc tracées quelques lignes sur cette quête… Évoquant le travail de « lâcher » et de préparation corporelle, un stagiaire nous a dit récemment : « En quelque sorte, vous nous demandez de faire l’autiste ? » Telle n’est pas notre demande bien sûr, ce qui reste à travailler sans cesse c’est une présence à soi, dans l’ouvert, seule façon d’accueillir ce qui advient des autres, de soi, et sa résonance dans notre intérieur, parfois même dans nos abîmes. Seule cette posture peut permettre un équilibre sur cette ligne de crête de l’artistique et de la rencontre.
Mais la question de ce stagiaire est pertinente, car c’est aussi la question de l’accès à l’autre, à ces personnes autistes à la pensée énigmatique que l’on imagine diffuse dans leur corps « livre » ou forteresse.
Pour conclure provisoirement ce mouvement de pensée, je citerai encore une fois Jean-Luc Nancy [6] : « Les corps sont absolument inviolables. Chacun est une vierge, une vestale sur sa couche : et ce n’est pas d’être fermée qu’elle est vierge, c’est d’être ouverte. C’est l’ouvert qui est vierge, et qui le reste à jamais. C’est l’abandon qui reste sans accès, l’étendue sans entrée. Et c’est un double échec qui est donné : échec à parler, échec à se taire. Double bind, psychose. La seule entrée du corps, le seul accès repris à chacune de ses entrées, c’est un accès de folie. »
 
Peut-on conclure ?
 
 
Qu’est-ce au fond que tout cela sinon la quête d’un déclic qui puisse allumer un désir chez la personne autiste… Michel Lemay [7] dit à ce propos : « Le danger qui nous guette n’est pas le désespoir, la colère ou l’attente irréaliste. Il est l’acceptation insidieuse que la mort psychique ait déjà fait son œuvre. »
L’élaboration de ce cadre de création Résonances (porteur dans ses caves d’un actif de dix ans de travail avec les personnes autistes, mémoire violente souvent mais jamais morbide), nous garantissent-elles d’un tel écueil ?
Ce projet reste en tout cas vivant, vivance que l’on peut lire dans les témoignages ou les traces de la plupart de ses protagonistes, permanents ou circulants. Mon hypothèse serait donc : un cadre travaillé, pensé, éprouvé et questionné dans le temps, peut prendre à son compte cette question du désir [8].
Au moment où j’écris ces lignes, nous venons juste d’évoquer la finalisation du projet, c’est-à-dire sa fin et la forme que prendra la création aboutie à la rencontre d’un public.
Ces toutes premières discussions (artiste, responsables structure) sont déjà très compliquées alors que la collaboration a toujours été d’une grande qualité. Nous espérons amener ce travail au bout mais l’incertitude plane. Comme chaque fois l’autisme nous renvoie à l’inacceptable de la fin, à l’absurdité laborieuse du concept de travail de deuil. On ne négocie pas avec l’absolu… Et pourtant, chaque fois, cette violence a en quelque sorte protégé les projets futurs, mais à quel prix ?
L’espoir sur ce projet est que le propos même de transmission nous aide à négocier ce passage par la fin, vers…
 
NOTES
 
[1]DUREY (B.), « Autismes et psycho et somato-thérapie », SOMATO, no 39, déc. 97, p. 15.
[2]Responsables du projet : Françoise Prud’hon (psychomotricienne), Myriam Duprat (ISP). Responsable artistique : Gilles Dalbis (musicien). Maison des Expressions, association les Murs d’Aurelle, Hôpital la Colombière, pavillon 5, 39 av. Charles-Flahault, 34295 Montpellier cedex 5, 04 67 33 99 52.
[3]WEIL (A.D.), Les trois temps de la loi, chapitre IV, « Le traumatisme, la parole, et la musique », p. 270.
[4]Ibid., p. 271.
[5]NANCY (J.-L.), La pensée dérobée, éd. Galilée, Paris, 2000, p. 169.
[6]NANCY (J.-L.), Corpus, Paris, Métailié, 2000, p. 52.
[7]LEMAY (M.), Les psychoses infantiles, contenant déserté, contenant envahi, 2 tomes, Paris, Fleurus.
[8]Freud dit à propos du paradoxe du désir dans la névrose : « le désir d’avoir un désir insatisfait », ce qui, s’agissant du travail avec les personnes autistes, reste un écho théorique parlant.
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[3]
WEIL (A.D.), Les trois temps de la loi, chapitre IV, « Le t...
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[4]
Ibid., p. 271. Suite de la note...
[5]
NANCY (J.-L.), La pensée dérobée, éd. Galilée, Paris, 2000,...
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[6]
NANCY (J.-L.), Corpus, Paris, Métailié, 2000, p. 52. Suite de la note...
[7]
LEMAY (M.), Les psychoses infantiles, contenant déserté, co...
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[8]
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