VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.en cours
60 pages

p. 36 à 38
doi: en cours

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Practicable

no 75 2002/3

2002 Vie Sociale et Traitements Practicable

Mère-enfant à domicile

Christine Raudin DU de psychopathologie du bébé, Paris 13
Mme C. est en dépression depuis la naissance de Laura. Elle a fait des bouffées délirantes quelques jours après l’arrivée de son bébé. Elle est médicalisée, l’accouchement a été difficile. M. R. et Mme C. sont envoyés par le médecin-psychiatre attaché au secteur de psychiatrie qui consulte dans notre petite ville une fois par semaine. Ils sont également suivis une fois par semaine par le service social, une puéricultrice qui vient en visite à leur domicile. Le médecin-psychiatre s’alarme sur le fait que la mère de Laura n’arrive pas à investir son bébé et sur la présence trop continuelle des grands-parents de Laura. M. R. et Mme C. sont des parents jeunes qui n’étaient apparemment pas préparés à vivre en couple. Le père de Laura a vécu chez ses parents jusqu’à presque la naissance de celle-ci, sa mère, elle, vivait dans un appartement mais restait toujours très proche de sa mère. Le couple s’est donc réuni pratiquement à la naissance du bébé qui était apparemment désiré.
 
Ma première visite à domicile : Laura a 3 semaines
 
 
J’avais téléphoné la veille à Mme C. pour prendre rendez-vous ; elle semblait approuver ma venue. Je n’avais pas d’à priori avant notre rencontre. Je vais décrire cette séance ; elle est un peu longue, bien qu’écourtée, mais elle me semble importante dans tout ce qui s’est joué et dans ce que j’y ai vécu.
Lorsque j’arrive, j’entends Laura qui pleure, au fond du couloir, sans doute dans sa chambre. Mme C. et M. R. m’attendaient. C’est M. R. qui est en avant et Mme un peu en retrait. Lui, me semble mal à l’aise. Il cherche mon regard, ses yeux sont rougis, ils semblent chercher de l’aide. Mme C. qui est un peu derrière lui, les yeux baissés, esquisse un sourire pour me dire bonjour. Ils me donnent l’impression de s’être disputés. Je leur explique qui je suis, ils savaient et m’attendaient. Laura pleure toujours. Les parents ne bougent pas. Je fais un geste avec mon bras comme pour désigner… là-bas et je dis : « C’est Laura qui pleure… elle n’a pas l’air contente. » Sa mère me dit : « Elle a faim, je vais aller la chercher. » Pendant qu’elle est partie près de son bébé, le père m’explique qu’il a pris une semaine de congés parce que son amie ne va plus très bien, qu’elle rechute et qu’elle ne veut pas être seule et puis aussi que ses parents, beaux-parents et sœur de madame viennent sans arrêt et qu’ils n’ont pas l’impression d’être chez eux. Sa propre mère le prend pour un gamin, elle lui donne toujours des conseils. Pendant ce temps, Laura pleure toujours autant mais différemment. Mme C. arrive avec Laura, dans ses bras, qui hurle. Je ressens ces pleurs comme de la détresse. Le bébé est tendu, tête en arrière, les yeux fermés, elle repousse sa mère de son bras droit tandis que l’autre est tendu dans le vide. Le visage de la mère est décomposé, elle demande à son ami de prendre le bébé pour qu’elle puisse aller préparer le biberon. M. R. tend les mains et reçoit sa fille à distance, bras tendus. Il maintient la tête de son bébé avec sa main gauche et les fesses avec la main droite. Laura continue de pleurer mais différemment. Elle garde toujours les yeux fermés. Cette scène me fait mal, je sens que le bébé souffre, j’ai envie que son père l’apaise avec des paroles ou des gestes. Je m’approche d’elle, je lui caresse la tête : « Tu as l’air très fâchée. Bonjour Laura, tu sais, ta maman est en train de préparer ton biberon. » Laura s’arrête un moment, se tord moins, ouvre ses yeux, son père me regarde, toujours les bras loin de son corps, l’air interrogatif. Je continue : « Je sais que tu as faim, ta maman me l’a dit, sans doute ça te fait mal au ventre tellement tu as faim. » Laura s’apaise tout à fait. Son père la tient toujours de la même façon. Elle tourne son visage vers lui. Ils se regardent puis elle ferme les yeux et semble se décontracter presque complètement. Mme C. arrive, elle s’assoit, se montre maladroite pour recevoir son bébé. Son visage est fermé, très triste. Laura se remet à pleurer : « Tiens, voilà ton biberon, cela va aller mieux. » M. R. s’assoit à côté de son ami, sur le canapé. Je prends une chaise et me place en face d’eux, assez près. Mme C. maintient bien son bébé. Cependant, Laura est un peu trop penchée (je sens que Laura aurait besoin d’être soutenue un peu plus à la verticale). Mme C. dit que ce n’est pas une tétine qui va bien, Laura boit d’une façon goulue. C’est un beau bébé, bien soigné. Mme C. me dit alors qu’elle a du mal à s’occuper d’elle : « Je n’ai pas envie et puis, elle est différente dans les bras des autres, avec moi, elle pleure. » M. R. la rassure, lui dit qu’elle manque de patience, que cela va s’arranger : « Ce sont ses pleurs aussi que tu ne supportes pas. Au début, moi non plus, je n’aimais pas ça et puis, maintenant, ça ne m’ennuie plus. Ce qui est ennuyant, c’est que mon père me dit que je la prends de trop dans mes bras. Ils disent tous qu’il faut la laisser pleurer un peu. » Je m’adresse alors à Mme C. un peu dans l’interprétation : « Peut-être que c’est par rapport à vous-même que vous n’êtes pas patiente, vous voudriez être autrement avec votre bébé, vous vous contraignez, laissez-vous aller simplement, sans rien vous imposer. Cela n’est pas si simple de devenir une maman, ça fait peur, peur de ne pas savoir, peur de ne pas y arriver, peur d’être mauvaise. » Elle me regarde et me fait un signe de tête qui veut dire oui. Laura arrête de téter son biberon. Elle lui retire de sa bouche. Laura reste calme, sa mère la regarde mais elle ne regarde pas sa mère, ses yeux sont droits, sans but précis. La mère reprend : « Et puis, il y a cette amniocentèse, à 4/5 mois de grossesse ; nous avons attendu 15 jours, on aurait pu avoir un enfant mongolien. J’ai eu peur qu’elle meure à cause de la grande aiguille qui aurait pu lui faire du mal. Maintenant, c’est fini, on a su tout de suite que c’était une fille, on a été content tous les deux puisque c’est ce que nous voulions. Tout cela a été dur avec toute la famille qui attendait et se faisait du souci. » Je me lève, me penche au-dessus de Laura qui écoutait manifestement et ne bougeait pas : « Tu vois, ton papa et ta maman ont eu très peur pour toi quand tu étais encore dans le ventre de ta maman et puis, tu es née ; tu leur as montré que tu es superbe ; ta maman n’a plus peur mais elle se demande si elle est capable d’être bien avec toi. Toi, tu sais qu’elle est ta maman et qu’elle peut être bien avec toi. » Laura regarde sa mère, le père est ému, il a les larmes aux yeux. Il entoure son amie avec son bras gauche. Le regard de la maman croise le mien profondément, puis je dirige mon regard vers Laura pour diriger celui de sa mère sur elle. Toutes deux se regardent, je ne dis rien, je retourne m’asseoir. La maman redonne le biberon à sa fille. La tête de Laura est maintenant légèrement inclinée du côté de la maman. « La famille, ça nous pèse de plus en plus, dit le père. Ils sont gentils mais envahissants. » « Surtout ma mère, dit Mme C. Elle me dispute et me dit que je mets ma fille en danger. » À ce moment-là, Mme C. parle sans émotion. « Quand ils sont tous là, je n’ai plus envie de m’occuper de Laura, j’ai envie de la leur laisser. »
Laura s’arrête de téter son biberon qui est terminé. Mme C. me dit, en me regardant fixement : « Elle ne rote jamais. » Je lui suggère de la mettre un peu verticalement sur son épaule. « Je ne peux pas, je ne sais pas. » « Je pense que si, vous savez, mais vous n’osez pas. » Je me lève, elle essaie, un peu maladroitement ; je l’aide, elle ne tient pas la tête de Laura. Je mets ma main pour la maintenir. « Je ne me suis jamais occupée d’enfants. » « Regardez comme elle est bien, vous pouvez tapoter légèrement les doigts sur son petit dos. » La tête de M. R. est tout près de celle du bébé. Laura a la tête tournée vers sa mère qui esquisse un sourire approbateur. Je reste penchée au-dessus d’eux. « Tu sais, Laura, ta maman est en train de s’apercevoir qu’elle sait, je crois qu’elle a juste peur de ne pas y arriver. » Mme C. regarde Laura qui la regarde, Laura fait un rôt. Je reste tout près. La maman replace sa fille contre elle sur son bras droit. Laura a, au-dessus d’elle, les deux visages de ses parents. Elle est tout à fait détendue. Je m’adresse à elle en lui disant qu’elle semble tout à fait bien entre son père et sa mère. Laura ouvre grand ses yeux et me regarde. « Moi, je n’arrive pas à lui parler, elle ne me répond pas puisqu’elle ne parle pas. » « Si, elle parle, bien sûr pas avec des mots. Elle parle avec des gestes. Regardez ses bras, ses petites mains et surtout son visage et ses yeux, et sa bouche aussi, elle vous répondra si vous lui parlez. » J’explique aux deux parents combien, en étant attentifs, ils peuvent découvrir leur bébé encore plus. Ils sont étonnés. Mme C. dit à Laura : « Alors, c’est vrai que tu peux nous répondre ? » Laura regarde attentivement son père, puis sa mère, puis son père. Mme C. a le sourire. M. R. aussi ; ils semblent un peu mieux tous les deux. Je reste tranquille à les regarder. Laura est vraiment apaisée. Je prends congé en leur donnant rendez-vous pour la semaine suivante. Laura tourne les yeux vers moi puis les ferme. Les deux parents restent assis et n’osent plus bouger, ni l’un ni l’autre. Je leur suggère de profiter de cet instant.
 
Cette triade mère-bébé-père
 
 
Cette description résume les moments forts de ce travail d’accompagnement à la relation mère-bébé au domicile des parents. Le climat était lourd, j’imaginais qu’une dispute avait éclatée et je ressentais d’une façon intense la détresse du bébé et la souffrance non seulement de la mère mais également celle du père.
Cette heure de travail m’a demandé une grande disponibilité dans le soutien constant de cette triade mère-bébé-père. J’ai écrit presque aussitôt le déroulement de cette première rencontre. Tout au long du temps passé avec eux, j’ai senti une mère capable mais retenue, c’est pourquoi je l’ai sollicitée à faire ce qu’elle n’osait faire. Manifestement, sa propre mère ne la laisse pas être mère… ou elle ne s’autorise pas à faire de sa mère une grand-mère. Elle sent les reproches de sa mère qui la dépossède de son bébé lorsqu’elle vient au domicile et, à ce moment-là, elle abandonne complètement sa fonction et ne se sent plus mère.
L’amniocentèse a également du faire basculer ses capacités… Est-elle capable de faire un bébé qui va bien avec tout le poids de cette famille qui la regarde ?. Le couple est dans un total désarroi, leur parentalité est remise en cause par leurs propres parents. Lui, m’a beaucoup questionné sur comment faire et mes réponses ont toujours été que lorsqu’ils sont seuls, ils peuvent être à l’écoute de leur bébé et savoir. Ils sont les mieux placés pour savoir les besoins de Laura et lui donner les réponses les plus ajustées. Je les ai fait regarder leur bébé… Ils étaient manifestement émerveillés de voir qu’elle était attentive à eux.
La mère de Laura me paraissait profondément dépressive mais elle ne se détournait pas complètement de son bébé. Elle assurait les soins au quotidien et me disait avoir des moments agréables avec Laura, notamment le matin lorsqu’elle était seule avec elle. Lorsque Mme C. me parle de l’amniocentèse, je reprends spontanément son discours en m’adressant à Laura. Le fait de redire me semblait important non seulement pour le bébé mais également pour ses parents.
Lors de cette rencontre, la restitution de mes observations et de mes ressentis s’est traduite avec des paroles, des gestes et des regards. À un moment, Mme C. croise mon regard, l’échange est long ; je viens de dire à Laura que sa maman peut tout à fait être bien avec elle. Dans ces longs regards échangés, j’entends : « Aidez-moi » et je réponds : « Je suis là, je vous soutiens, vous pouvez ». Le croisement de regards, cet échange silencieux, elle le recherchera maintes fois et s’accrochera à moi comme un bébé s’accroche du regard pour se sentir maintenu. J’ai ressenti cela dans les moments les plus difficiles et au moment de mon départ. C’était devenu comme un privilège important. En quittant cette famille lors de cette première rencontre, j’avais bien du mal à comprendre ce qui se passait vraiment. Laura était magnifique, le père attentif bien que dans un grand désarroi et cette mère qui se refusait d’en être une. J’avais l’impression d’avoir été avec eux complètement, centrée sur leur bébé et en essayant de soutenir cette mère en demande. Dans l’instant, sans rien comprendre du pourquoi ils étaient dans cet état.
Au tout début de cette séance, lorsque j’entends Laura pleurer, je me sens mal à l’aise… Je me demande, à cause des yeux rouges du père, si le couple s’est disputé et si Laura pleure à cause de cela… et puis, ensuite, je me demande rapidement si c’est ma présence qui les empêche d’aller rassurer leur bébé. Ce moment est difficile, presque insupportable, je me sens obligée de leur parler des pleurs de Laura pour les inciter à aller vers elle. Je ne sentais nullement ses parents maltraitants mais dans un grand désarroi, angoissés, indisponibles à ce moment-là, se sentant d’ailleurs peut-être coupables de laisser crier leur bébé. Ma sollicitation a provoqué une sorte de soulagement chez le père et je m’imagine qu’il reprend alors avec moi peut-être le sujet de conversation qu’il avait avec son amie avant mon arrivée… Le fait qu’il ait pris une semaine de congés pour rester à la maison parce qu’elle ne voulait pas être seule.
Travailler au domicile des parents et du bébé, c’est s’immerger complètement dans une famille. Des affects, des informations, des émotions nous envahissent. La volonté d’agir nous pousse et, parfois, il est difficile de se retenir. Je n’aurais peut-être pas du solliciter ces parents à intervenir auprès de leur bébé. Ce mal-être et la confusion dans lesquels j’étais ont engendré, sans doute, une sorte de culpabilité personnelle de laisser Laura pleurer, seule. C’était, pour moi, comme insupportable. Le fait de dire m’a soulagée, rassurée que ce bébé ait enfin une réponse.
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