VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.en cours
60 pages

p. 41 à 42
doi: en cours

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Portrait

no 75 2002/3

2002 Vie Sociale et Traitements Portrait

Ma relation avec Amédy et ses vicissitudes

Patrice Dubsky éducateur en formation, CF Ceméa Aubervilliers
Ma rencontre avec Amédy remonte au tout début de notre arrivée sur le quartier. Il m’a été présenté par Fernand, à qui il avait demandé un maître d’apprentissage en cuisine.
Il appartient à la bande des « Boss » et est très respecté. Sa situation semble délicate. En effet, inscrit au lycée technique Escoffier, la seule condition pour suivre les cours est qu’il trouve un patron en alternance. L’année scolaire étant déjà bien entamée et ne connaissant pas bien ce jeune, les démarches vont être compliquées.
Après quelques discussions échangées, je m’aperçois que j’ai affaire à un jeune très charismatique, déterminé dans tout ce qu’il entreprend. Les liens se créent davantage quand nous parlons du « bled ». Il est très étonné quand je lui parle de Diongaga, un village du Mali qui se trouve à une vingtaine de kilomètres du sien. Justement il y est allé l’été dernier en même temps que moi. « Un hasard ? » Nous rigolons en nous remémorant les transports chaotiques, surtout en cette période d’hivernage où les pistes sont difficilement praticables :
« – Tu es parti de Kayes ?
– Oui, avec les camions des transports Baraka N’Diaye…
– Je le crois pas, moi aussi ! C’est la mission, hein ?
– Tu m’étonnes ! Avec les chèvres et tout le bazar… dis-je en m’esclaffant.
– Les chauffeurs sont des champions de la route. Ils font même la mécanique avec un rien, c’est du délire ! »
Bref, nous continuons à parler du Mali et de cette région plus précisément. Il est évidemment fort étonné qu’un toubab comme moi soit parti s’intéresser à ce pays Sarakolé, me disant : « Y’a rien à faire là-bas », etc.
Une relation s’établit petit à petit et il nous est alors plus facile de travailler ensemble. Il cherche un employeur de son côté, ce qui renforce mon intérêt à son égard. Je puise dans mon réseau personnel, un centre de formation pour personnes en échec scolaire situé à Chanteloup-les-Vignes. J’obtiens un rendez-vous pour Amédy pour passer des examens et un entretien avec le formateur responsable de la section restauration.
Nous partons ensemble en voiture le lundi matin. Amédy semble décontracté et nous discutons tranquillement. J’en profite pour le valoriser, mettant en avant son engagement et ses démarches, par rapport à un groupe qui tire plus ou moins vers le bas. Il entend et me dit que si lui commence à se ranger, d’autres vont suivre. Nous arrivons à l’institution où nous sommes attendus. Nous nous retrouvons tous les deux aussitôt dans une salle de cours. Amédy doit passer des tests écrits et répondre à un questionnaire. Il semble à l’aise devant ses feuilles et surtout concentré. Il doit effectuer des problèmes de mathématiques, des exercices de logique, du français et même de l’anglais… Je me rends compte qu’il a relativement un bon niveau et qu’il raisonne juste. Je n’interviens que sur un ou deux problèmes et sur l’anglais. Je lui précise, en rigolant, que nous sommes un peu dans la triche mais que c’est pour lui donner un coup de pouce ; il est alors très réceptif. Une fois l’épreuve écrite terminée, Amédy est reçu individuellement pour un entretien oral. Il obtient un avis favorable dans la foulée et doit aller se présenter chez un patron l’après-midi. Je lui propose de l’accompagner, sans m’imposer ; il accepte. Le restaurateur le reçoit et donne lui aussi une réponse positive immédiatement. Entre-temps, une secrétaire du centre de formation lui téléphone, lui offrant une autre proposition. Il s’agit du Campanile de Conflans, qui semble plus avantageux, ne serait-ce que par sa proximité géographique. Cette fois c’est Amédy qui me demande de l’accompagner et j’accepte volontiers.
C’est une belle journée d’automne, Amédy est à l’heure au rendez-vous que nous avons fixé et a sorti sa plus belle tenue. Je le dépose et l’entretien durera pratiquement une heure. J’attends dans la voiture ; le temps me semble long mais je me console en me disant que c’est en bonne voie. Il ressort avec un gros sourire : « C’est bon, c’est de la balle, je dois revenir signer mon contrat », dit-il tout en me tapant dans la main. Je suis autant ravi que lui et le félicite. Je le ramène en bas de chez lui et il me remercie très sincèrement. Il ira signer sa convention avec son père qui sera rassuré et fier de voir son fils commencer une formation rémunérée et qualifiante.
Amédy a commencé à la date convenue et à l’heure. Déjà au bout d’une semaine, lui comme son patron semblent réellement satisfaits de leur choix respectif. Je rencontre Amédy quelquefois sur le quartier. Il me parle de son boulot, des cours, il est content, tout se passe bien.
Les jours passent et je me dis qu’il faudrait que je rende visite à Amédy sur son lieu de travail. Je propose même à mon collègue d’y aller manger ensemble un midi. Je m’étonne de ne plus trop le voir sur le quartier ; tout comme son grand frère, « The Boss », avec qui j’étais entré en contact et qui s’était montré reconnaissant de ce que j’avais fait pour son petit frère, qui, disait-il « partait en sucette ».
J’appelle le centre de formation et j’apprends qu’Amédy a arrêté les cours et ne va plus chez son employeur. Ils sont consternés de ne pas avoir de nouvelles. Le patron me dit la même chose et est fortement déçu car Amédy lui donnait entière satisfaction, de par son travail mais aussi de par son comportement.
« Un hasard ? » Je rencontre Amédy le soir même, lui manifeste ma surprise concernant son abandon soudain et lui demande s’il a des problèmes. Il me raconte brièvement : il est effectivement tourmenté, puis me révèle que Lassana (son grand frère) vient d’être incarcéré. Il n’a pas trop de temps à m’accorder et je le sens vraiment oppressé. Je fais part des événements à Fernand, mon chef de service, et lui demande s’il est envisageable d’entrer en contact avec le service éducatif de la maison d’arrêt pour pouvoir rencontrer Lassana. Je demande également s’il existe un appartement ou une structure d’accueil d’urgence pour éloigner un peu Amédy du quartier car je le sens en danger… Fernand me conseille tout d’abord d’adresser une lettre à Lassana, qui aura pour objet une demande de visite pour pouvoir discuter. J’écris donc ce courrier et décide de le montrer à Amédy, pour qu’il connaisse notre intention et avoir son avis. (Il faut penser à la stratégie qui doit être mise en place et ne pas nous mettre en danger sur le secteur). Je lui explique que nous allons faire tout notre possible, y compris mettre en œuvre une réinsertion par le travail, à condition que son frère réponde et accepte de me rencontrer ; mais ceci, toujours dans un discours honnête et sans démagogie. Au moment où nous parlons, pas très loin du « squat des Boss », Bigor jette un œil sur la lettre et dit :
« – C’est une lettre de motivation pour un taf ?
– Ouais, c’est ça », lui rétorque Amedy.
Il semble vouloir suggérer que cela ne le regarde pas. Cette petite réflexion amplifie notre relation et la confiance qui s’instaure. Nous nous donnons rendez-vous le mardi suivant pour déjeuner ensemble et aller chercher des bouquins pour un éventuel projet au Mali. Ce sera l’occasion pour échanger sereinement et loin de son groupe qui tend trop vers le négativisme. Il pourra se lâcher librement. Il va mal…
Amédy est décédé quelques heures plus tard dans la soirée en « jouant » à la roulette russe ; le coup fatal était pour lui ! « Un hasard ? ! »
Lassana est sorti de prison exceptionnellement quelque temps après cette tragédie. Fernand est allé le chercher avec monsieur Cissé, représentant de la communauté africaine et musulmane de la municipalité. Nous avions été reçus préalablement par son père pour préparer sa sortie et son accueil.
Nous avons laissé un peu de temps s’écouler, puis je suis entré en contact avec Lassana qui m’a révélé beaucoup de choses, des confidences, des larmes… C’est avec lui que je suis allé chercher les livres pour le Mali. Aujourd’hui, malheureusement, aucun des deux frères « emblématiques » de la ville ne pourra participer au projet qui prend réellement forme. Ils étaient pourtant, malgré eux, les premiers investis dans cette action. Nous ne pourrons nous empêcher de penser à Amédy qui repose à quelques dizaines de kilomètres de Diongaga où nous séjournerons. Peut-être irons-nous nous recueillir sur sa tombe. En ce qui me concerne, non pas fortuitement. Pour cette fois, je déciderai du hasard…
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