2002
Vie Sociale et Traitements
Éditorial
Un droit à l’origine ?
Serge Vallon
Une polémique politicienne
[1] vient obscurcir cette rentrée un débat difficile. L’enfant adopté aura-t-il accès à son origine ? Une loi dite « Royal », récemment votée lors de la précédente session parlementaire – y compris par l’actuel ministre de la Santé – ouvrait quelques timides perspectives. L’enfant adopté aurait la possibilité de consulter les traces biographiques laissées par son géniteur lors d’un abandon sous X. L’État, intermédiaire et garant, s’en ferait le dépositaire. La mesure était plutôt sage et modeste. Elle aurait pu évoluer en permettant à l’abandonnant de choisir librement les signes et identités qu’il veut transmettre.
Celui-ci – souvent une femme en désarroi, sans appui et sans ressources psychiques et sociales – a voulu couper une filiation insoutenable. L’accouchement sous X, moindre mal comparé à la tentation d’infanticide et aux tours d’abandon de jadis, permet une continuité des soins et laisse la garantie d’une adoption. Françoise Dolto, avec sa généreuse lucidité, y voyait un geste d’amour. L’enfant est transmis à une autre mère, moins empêchée. Comme dans la parabole biblique du Roi Salomon, la femme qui accepte de se séparer de son enfant est plus maternelle et humaine. L’une aime un sujet, l’autre un appendice de son corps. Dilemme interne à chaque mère.
L’interdit de savoir produit par la névrose de certains parents adoptants ne peut qu’exacerber une quête vaine et des agirs inconsidérés. Histoire entendue, d’une adoptée méconnue, devenue adulte. Elle avait forcé la porte d’une vieille femme inconnue retrouvée péniblement, pour lui présenter de force son mari et ses enfants. Elle a eu beau dire : « Je suis ta fille, regarde moi ! Je suis l’enfant que tu n’as pas voulu et je suis une bonne mère ! », elle ne rencontra qu’un miroir aveugle et s’égara dans une haine sans destinataire. Les cliniciens savent que tôt ou tard la vérité de l’adoption se fait jour, que le mensonge ou le déni d’origine produit des effets pathogènes. De la même façon, le colonisé retrouve ses racines travesties.
L’expérience psychanalytique dévoile le fantasme de famille imaginaire qui fait que chacun, à un moment ou à un autre, en vient à douter de sa filiation. Ma mère est-elle bien ma mère ? N’aurais-je pas été échangé(e) à la maternité ? Mon père est-il mon père ? Ne serais-je pas l’enfant d’un homme aimé secrètement par ma mère ? Cet imaginaire – témoins les contes et légendes – est indépendant des illégitimités réelles
[2]. Il est tout aussi indépendant des adoptions. Il révèle le fantasme universel de l’enfant de se choisir ses parents en inversant le cours inexorable du temps.
Les enfants adoptifs doivent se heurter mentalement au désir d’amour ou de haine de leurs géniteurs. Adolescents, ils devront aussi affronter leurs parents adoptifs pour s’affirmer. Double effort inévitable mais distinct.
L’enfant adopté a droit à ce qui est accessible de son histoire. Cela peut être rien, comme pour ces orphelins de guerre retrouvés errants et confus, ou cela peut être la reconstitution intégrale d’une filiation biologique, d’une langue ou d’une culture. Les parents adoptifs veillent à le rendre possible au rythme de chacun.
La filiation psychique déborde la biologie et le droit civil. Chacun y placera ses revanches et ambitions, récoltées au fil de la vie. Les enfants adoptés n’y sont pas plus mal lotis s’ils ne s’enferment pas dans une quête infinie de l’origine. Nous pouvons les aider par des lieux de parole qui ne soient pas des groupes de conjuration et de ressentiment. L’origine recule sans cesse dès qu’on s’en approche car elle est l’énigme du désir inconscient d’engendrer. C’est vrai pour chacun de nous.
[1]
Nominations contestées au Conseil supérieur pour l’accès aux origines.
[2]
Non négligeables (7 à 8 % ?) elles permettent des filiations symboliques malgré la morale et les mensongers « liens du sang ».