2002
Vie Sociale et Traitements
Livres et revues
Livres et revues
L’inconscient un fait social, Du rapport entre la psychanalyse et le travail social, Marc Zerbib, Éditions ASH, 2002.
Pourquoi expliquer la psychanalyse aux travailleurs sociaux ? Certains l’ont fait avec succès, comme Joseph Rouzel que l’on peut lire souvent dans les pages de VST et qui a été éducateur de terrain et formateur. Marc Zerbib qui y consacre cet ouvrage est lui aussi formateur en travail social. On y retrouvera donc des stéréotypes pédagogiques comme la fable africaine du crâne qui parle ou le paradoxe du scorpion et de la grenouille et des paraboles lacaniennes où excellait jadis Tosquelles). Plus intéressantes que ces stigmates de la vulgarisation ou ces stéréotypes d’un microcosme psychanalytique, sont les pages bienvenues consacrées à l’alcoolisme ou à l’illetrisme comme symptôme ainsi que sa réflexion sur le travail, l’extermination industrielle des juifs d’Europe et la violence de toute société. Il raconte ainsi trois histoires tragiques d’employés illettrés réussissant leur réhabilitation scolaire pour finir par s’attirer des ennuis inédits et provoquer des échecs : divorce, voire suicide. Ces histoires vécues donnent à réfléchir à celui qui professionnellement ou par « militance » veut le bien d’autrui. L’intervention du psychanalyste comme du travailleur social nécessite un cadre qui implique une technique (par ex. un accueil du transfert inconscient) et une éthique. Il n’est pas simple de le repérer, d’en accepter les conséquences, de s’y préparer ou de s’y former. Le choix n’apparaît pas clair et l’opposition d’une « éthique de l’effroi » qui pose des bombes pour changer le monde à une éthique du cynisme qui s’en lave les mains (« s’en tenir au silence du cabinet de l’analyste » sic !) peut paraître une antinomie ainsi indépassable. Confusion entretenue entre plusieurs définitions de l’Autre ou s’aliène la vaine révolte du sujet inconscient. (p. 66 : « L’inconscient est l’exercice par le sujet de la liberté » !). L’Autre est-il la Société, le Langage, ou l’Inconscient tout simplement ? Le « sujet » n’est probablement qu’un effet d’une détermination par des inscriptions signifiantes prises dans l’histoire et la préhistoire individuelle et collective : un « effet-sujet » et non un Moi autonome. Dérapage de la substantialisation des concepts et des processus.
On ne suivra pas Marc Zerbib quand il écrit que l’analyste est « un citoyen à part » (p. 63). Il n’y a pas de citoyen à part dans une démocratie républicaine ! Plus volontiers on suit son propos quand il écoute sa petite-fille affronter l’existence d’un petit frère ou quand il raconte un congrès dans l’Europe de l’Est il y a vingt ans : un Indien américain – rescapé d’un génocide – y est soudain entendu par la salle grâce à une langue inconnue, la sienne ! L’auteur ne dit pas si la même salle entendait les barbaries tues par le régime stalinien qui l’hébergeait ? Le refoulement du politique n’est pas une alternative encouragée par la psychanalyse. Bref si la « référence théorique » à une théorie de l’inconscient paraît inévitable au travailleur social, cet essai manifeste la difficulté de son usage pratique et éthique.
SERGE VALLON
Dictionnaire international de Psychanalyse, dirigé par Alain de Mijolla, avec la collaboration de B. Golse, S. de Mijolla-Mellor, R. Perron, Paris, Calmann-Levy, 2002
Le Dictionnaire international de Psychanalyse, dirigé par Alain de Mijolla, avec la collaboration de quelque 460 auteurs du monde entier, est enfin publié après sept ans de gestation !
Inspiré en partie du fameux Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis, ce dictionnaire en diffère néanmoins à bien des égards, par le souhait de son maître d’œuvre, A. de Mijolla, que « l’honnête homme » du xxie siècle, intéressé par la psychanalyse y trouve, à côté des notions et concepts – qui y tiennent une place importante avec l’introduction d’ailleurs de notions post- freudiennes –, aussi bien l’histoire du mouvement que celui des institutions, des pays où la psychanalyse se pratique, des biographies d’analystes célèbres (et décédés), des techniques, des événements, des revues, des écoles et associations diverses, et des analyses succinctes d’ouvrages.
Quelques 1 572 entrées, présentées par ordre alphabétique, avec renvoi de chaque article à d’autres pour complément et à la bibliographie, permettent de faire l’école buissonnière et de flâner dans ce labyrinthe. Un glossaire – où les notions sont traduites en cinq langues : anglais, allemand, italien, espagnol, portugais – et la liste des noms des chercheurs complètent l’ensemble.
Sur les rédacteurs de cet ouvrage nous trouvons, pour la France, des membres de différentes associations, SPP, APF, Espace Analytique, École de la Cause, Jungiens, Kleiniens, etc. – mais il est vrai avec une majorité SPP et IPA. Des analystes du IVe Groupe ont participé à ce dictionnaire, en rédigeant de un à plusieurs articles (M. Artières, G. Bazalgette, M. Bonnet, J.-P. Chartier, G. Levy, S. de Mijolla-Mellor, A. Missenard, R. Perran, P. Sabourin, M. Moreau Ricaud). Malheureusement, certains, ont décliné l’offre devant les contraintes de l’exercice ou du temps. Tous les pays sont représentés. La psychanalyse hongroise est bien présente. Le « Groupe hongrois » (Flaskay Gàbor, Hidas György, Nemes Lydia, Szönyi Gàbor, Vikàr György) a rédigé en commun quatre articles : « Bak, R. », « cramponnement (instinct de) », « école hongroise (école de Budapest) » et « Hermann, I. » Les analystes parisiens, hongrois d’origine, ou les analystes français influencés par l’École de Budapest en ont rédigé la plus grande partie : « S. Ferenczi » ; « Hongrie », « G. Roheim » (E. Brabant) ; « le défaut fondamental », « Perspectives de la psychanalyse » (C. Daubigny) ; « Balint Michael », « Balint-Székely-Kovacs, Alice », « Kovacs-Prosznitz, Vilma » (J. Dupont) ; « A. R. Spitz » (K. Kelly-Lainé) ; « technique active » (J.-F. Rabain) ; « tendresse » (R. Prat) ; « amphimixie », « analyse mutuelle », « Arpad un petit homme-coq (cas-) », « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant », « élasticité (technique d’) », « Introjection et transfert », « principe de relaxation et néocatharsis », « rêve du nourrisson savant », « Thalassa, Psychanalyse des origines de la vie sexuelle » (P. Sabourin), « Torok, M. » (J. Sedat) et « amour primaire », « Balint (groupe) », « Freund-Toszeghy, Anton von », « Hollos, Istvan », « Lorand, Sandor », « régression bénigne et maligne » (M. Moreau Ricaud). Il faut encore ajouter les collaboration anglaises : « Klein-Reizes, Melanie » et les treize concepts clés de M. Klein, plus une analyse d’« Envie et gratitude », et « le cas Richard » (Hinshelwood), américaine : « N. Abraham » (N. Rand), « F. Deutsch », « H. Deutsch-Rosenbach », « Rado, Sandor » (P. Roazen), « Benedek, Terese » (D. Schilton) et belge : « Szondi, Leopold » (J. Schotte). Toutes ces contributions d’auteurs divers témoignent que les « brandons de cette école » (Lacan) ont été dispersés mais ont rallumé ici et là le feu analytique.
Beaucoup d’autres choses encore pour le grand public cultivé : la pédagogie influencée par la psychanalyse, « Psychanalyse et cinéma », « Psychanalyse et antisémitisme » et les analyses de tous les ouvrages freudiens…
Certes, un index serait très utile, ainsi que des renvois (oubliés) à certains travaux. Quelques erreurs également facilement remédiables. Mais cela donne un ouvrage considérable de 2 017 pages, présentés en deux volumes, sous une belle jaquette bleue et noire, et dans un coffret illustré d’une reproduction d’un fragment du tableau d’Hélène Majera : « Passage au bleu ». Il y a même un e-mail : dicopsy@calmann-levy.fr où vous pouvez signaler erreurs ou oublis, ce qui permettra une remise à jour de ce dictionnaire auquel nous souhaitons un très bel avenir, et comme celui de Laplanche et Pontalis, un avenir dans toutes les langues…
Michelle MOREAU RICAUD
Psychanalyste, vice-présidente du IVe groupe OPLF maître de conférence à l’université membre du bureau de l’Association inter. d’hist. de la psychan.
Les Quinze jours du siècle, chronique à onze voix, collectif, coordination de Martine Lani-Bayle, avec une préface de Gaston Pineau, collection « Histoires de vie en formation », L’Harmattan, Paris, 2001, 139 p.
L’oubli, quand il est pathologique, est un mal étrange qui condamne l’homme à vivre au présent, sans projet et sans perspective… Dans une émission de télévision récente
[1], on a pu voir des malades touchés par des lésions cérébrales et atteints d’amnésie. Ces malades notent souvent en vain ce qu’ils doivent faire, mettent plusieurs heures à faire leur toilette, ne se retrouvent pas dans la rue de leur quartier familier, ignorent leur état civil. Même les moments de bonheur, rares et fugitifs, s’effacent instantanément, empêchant l’individu de participer à l’auto construction ou la co-construction du sens qui fait une vie.
C’est dire qu’en situation normale, et pour des choses simples, la mémoire exerce une fonction quelque peu occultée. Une seule existence a emmagasiné la plupart du temps le souvenir de milliers de visages ou d’objets. Certains d’entre eux, croisés quelques minutes seulement ou quelques heures, ont su laisser une empreinte indélébile.
Le vieux Sigmund nous avait depuis longtemps éclairé sur les phénomènes de condensation, et la psychanalyse en dit long sur tout ce qui peut se « déposer » de l’histoire humaine, de scories de déchets et d’épluchures qui finissent comme dans l’histoire de Pinocchio par nourrir leur homme, en cas de pénurie.
Le journal est un autre laboratoire où l’on peut contempler ces images dont son faites nos vies, observer sur elles le travail du temps, en évaluer le véridique prix.
Onze chercheurs se sont soumis à cet exercice durant les quinze derniers jours du siècle, à partir d’une idée de Martine Lani-Bayle, laquelle a suggéré l’expérience à ses étudiants – ainsi qu’à Gaston Pineau, son épouse et une collègue rencontrés à ce moment-là.
Jeu de dé et de hasard, on est surpris par un agencement d’idées, de perceptions, qui pourraient constituer une sorte de patchwork quelque peu hétéroclite, chacun faisant son histoire à sa façon, à l’intérieur de la Grande Histoire qui les traverse, car il est tout de même question de changer de siècle. Et l’on assiste à des micro événements qui font la vie quotidienne : on va à l’Opéra, on joue au golf, on se rend à l’université, on rencontre ses étudiants de l’atelier d’écriture ou de l’université, on va voir le cardiologue, on prend l’avion ou le train, on est en villégiature, on assiste à un jury de thèse, on lit les livres et le journal, quelqu’un retrouve vingt-cinq mille francs dans un portefeuille et va le rendre à son propriétaire…
Mais il n’y a rien comme la naissance et la mort pour soulever l’homme, pour le remuer ou le propulser vers un autre degré de conscience… Gina est bouleversée de lire l’échographie de sa petite fille. Isabelle se souvient, dans un paysage choisi, au Portugal, de l’enfant qu’elle portait en elle lors de son premier voyage. Robert est ébloui par le sourire d’une petite fille, dans le bus, ce qui illumine « la journée d’un vieil homme ».
Il y a encore cette mort dans la famille de Françoise, mort qui vient tout bousculer, produire tant de souvenirs. Regain de socialité entre le rire et les larmes, belles pages d’une mort acceptée, mais pourtant si douloureuse. « C’est comme si un plancher s’était effondré sous moi, dégageant une masse de poussière […] une masse de coton flottant dans un autre monde. » Du coup, dans ces pages, ce cercueil d’un aïeul qui disparaît sous un drapeau d’ancien combattant, séquence cérémonielle ramenant des traînées de mémoire au milieu de propos quelques fois humbles ou insignifiants, permet de regarder autrement les différents journaux des onze chercheurs. Si différents dans leurs textures et dans leurs regards, ils nous rappellent que les chemins les plus ordinaires cachent un autre plan : ils vous mettent brusquement, voire violemment, en face à face avec votre destinée. D’une certaine façon, comme le dit Philippe Delerm, un de ces auteurs qui s’intéresse au minuscule et au dérisoire de notre vie : « Les chemins nous inventent. »
Finalement, passer le millénaire, ce n’est pas grand-chose, nous dit ce livre décidément étrange qui montre certains aspects du passage au xxie siècle à partir d’une conscience « nocturne », et en même temps ça a son importance pour chacun. Une mécanique a été déréglée, la fameuse nuit : celle de la grosse horloge du monde qui égrenait les secondes sur la tour Eiffel et qui s’est détraquée avant l’heure zéro. Par contre, les hommes et les femmes ont suivi leur idée. Ils sont passés d’un siècle à l’autre en continuant à vivre, à aimer, à fêter l’amour et la mort, imperturbablement. Inquiétante étrangeté de l’homme, curieuse façon qui est la sienne de mesurer le temps à l’aulne de ses amours (« ça y est, je suis rentré dans le même siècle que mon fils ! dit Martine »).
Il y a aussi un paysage de bord de mer qui inspire Gaston, au Portugal, devant la falaise appelée Cabo de La Roca : « L’estran m’apparaît comme une métaphore de la coformation humaine, masculine et féminine, par rencontres et séparations alternées. L’estran est cet espace mixte entre terre et mer, défini par l’amplitude alternante des marées, découvrant sa face terrestre à marée basse et sa face maritime à marée haute. »
On se plaît à se demander ce qu’une telle expérience de journal pourrait donner chez les infirmières de nuit d’un service hospitalier, les surveillants d’une centrale nucléaire ou d’une prison, les animateurs d’un SAMU social, les éducateurs de prévention en banlieue, à des moments où la mesure d’un temps commun semble s’imposer. On découvrirait sans doute d’autres mesures de temps opaques, incertaines et plurielles, comme « l’estran » décrit par Gaston Pineau. Que « ce qui fait événement » pour le sujet n’est pas toujours une horloge (détraquée) qui égrène les secondes d’un siècle mort.
JEAN-FRANÇOIS GOMEZ (Montpellier)
Les Usagers de l’action sociale, Sujets, clients ou bénéficiaires ?, Ouvrage coordonné par Chantal Humbert, Coll. Savoir et formation, Éd. L’Harmattan, 285 p.
Ce terme toujours controversé, même s’il persiste car on n’en trouve pas de meilleur pour définir sans le stigmatiser celui ou celle que sa situation personnelle ou sociale conduit à faire usage des services de l’Action sociale, fait ici l’objet d’une étude où s’illustrent des noms qui font autorité dans notre secteur qu’il s’agisse de Michel Chauvière, Joseph Rouzel, J.-Jacques Schaller, Jacques Pages, J.-Pierre Hardy, Dominique Fablit, Daniel Guaquere… et bien d’autres.
La loi du 2 janvier 2002, confirme les DROITS des usagers. Ils sont donc sujets de droit, et donc co-acteurs des suivis qu’ils sollicitent. Mais, bénéficiant de prestations, ils peuvent être aussi considérés comme clients, encore que le choix des prestataires ne s’inscrive pas forcément dans une économie libérale et marchande, mais dans une économie sociale et solidaire. Il y aurait un certain humour pas toujours bien ressenti, à vouloir les considérer comme bénéficiaires, puisque ce bénéfice s’efforce seulement de compenser le déficit de leur situation.
Tout ceci est analysé, exploré, revisité par les intervenants de ce livre qui mettent en regard les pratiques sociales renouvelées que suggère cette approche. Peut-être faudra-t-il inventer de nouvelles démarches de formation, pour habituer les divers acteurs, dans leur démarche interdisciplinaire à intégrer ces usagers pour arrêter avec eux ce qui les concerne et leur faciliter l’accès à la connaissance. Car cela suppose un regard différent sur l’autre, ainsi qu’une parole nouvelle qui sorte du souhait et de l’incantation pour en faire une réalité. Ces mots nouveaux deviendront alors des socles pour l’action, contenant un référentiel de valeurs, valables dans toutes les situations, les pierres d’une éthique redéfinie des pratiques sociales.
JACQUES LADSOUS
L’Inconscient toxique, sous la direction de Markos Zafiropoulos, Anthropos, 2002
Le social est parcouru par des vagues déferlantes de mots : il y a des modes dans les signifiants dominants. Aujourd’hui on ne jure que par la violence, l’insécurité, les incivilités. Des sociologues ont planché sur l’affaire, c’est au goût du jour. Hier, il n’y a pas si longtemps, c’était la drogue, douce ou dure, qui faisait les choux gras des discours sociaux. Mais les mots passent et les maux restent. Aujourd’hui, on n’en parle plus. Heureusement de temps à autre des praticiens et chercheurs viennent remonter le réveille-matin. Ils sont toujours là les toxicos, le même nombre, 300 overdoses par an. Ils commencent à l’adolescence lorsque leur tombe dessus cette vacherie inhérente à l’espèce humaine, à savoir qu’on a beau s’activer, il y a quelque chose qui ne colle pas. Les ados prennent en pleine poire cet énoncé de Lacan : il n’y a pas de rapport sexuel. Ma grand-mère qui n’avait pas lu Lacan, d’autant plus qu’elle ne savait pas lire, disait simplement : il manque toujours dix sous pour faire un franc. Dans la découverte de leur corps sexué, et du corps de l’autre sexe, ça fait mal cette découverte d’une foirade constitutive et indépassable, alors qu’une société prône autour d’eux le bonheur béat dans la consommation d’objets. « Le briseur de souci », comme disait Freud, est la seule méthode efficace, mais aussi la plus brutale pour tenter d’asservir son corps (in Malaise dans la culture de 1929). Mais il faut renouveler régulièrement la prise et au bout du compte, le corps obéit mal, puis pas du tout : ça vous claque dans les mains ! Comme ce jeune qui s’est effondré raide mort après une nuit entière passée à danser sous ecstazy. Les toxicos : des super consommateurs, le seul problème pour la machine capitaliste et marchande, c’est qu’ils s’accrochent à un seul produit. Mais enfin il y en a d’autres, des monomaniaques, des défoncés du sexe, de la bagnole ou… du boulot. L’être humain est en manque comme les pipes sont en bois. En manque du fait du langage. Cela donne une indication clinique à savoir qu’il s’agit de proposer à des toxicomanes de s’intoxiquer au signifiant, en parlant. La drogue et des formes d’addiction similaires : on peut se défoncer avec des produits, de plus en plus performants mis sur le marché par l’avancée de la science pharmaceutique, disponibles en pharmacie ou sur les marchés parallèles, mais aussi avec rien (anorexie), avec trop de bouffe (boulimie), avec un usage dépendant de son corps comme objet (prostitution), la drogue tente de mettre en échec le commerce de la parole. On deale de la poudre là où la spécificité de l’être humain doit se contenter d’échanger des paroles. Les pratiques toxicomaniaques sont multiples dans leur moyens et pourtant toujours semblables quant au but : tenter d’échapper à l’humaine condition. Est-ce pour autant une lâcheté comme le prétend un des auteurs ? Pas sûr. Le lieu n’est pas ici au jugement, ni à la morale, mais plutôt à la compréhension. La drogue, lui sert à quoi ? C’est finalement la seule question à se poser dans la rencontre d’un toxico. Évidemment là le savoir n’est pas du côté du praticien social ou du psy, mais du côté du toxicomane. Il y a peut-être à l’accompagner alors dans la découverte de ce qui lui arrive – d’où l’importance, dans la clinique sociale, d’une parole visant cette découverte – plutôt que de vouloir le soigner, l’éduquer, le gouverner (trois tâches impossibles selon Freud). L’addiction (les produits sont variables) ça sert à supporter ce corps mal fait, qui cloche du fait de l’appareillage du vivant au langage. Cette boiterie, dans le meilleur des cas ça vous gratouille ou ça vous chatouille, comme disait le docteur Knock, mais il en est certains que ça ravage, que ça défonce. Dans cet ouvrage très fin, issu d’une clinique authentique auprès des usagers de toxiques, il y a des aventuriers, des psy qui sortent de leur cabinet, tel Fred Fliege, créateur de SOS-PSY, qui va à la rencontre de communautés de « scotchés » vers Lodève ou Perpignan. Saluons le courage de ces auteurs réunis au sein du laboratoire de recherche du CNRS « psychanalyse et pratiques sociales » de l’université d’Amiens d’avoir réveillé et le mot et la chose. Le corps humain ne veut qu’une chose : jouir par tous les bouts ; la société lui impose un barrage à la jouissance par l’éducation et la culture. Éros et Thanatos. Le combat est sans fin. Le toxicomane comme chacun d’entre nous en est le théâtre ambulant.
JOSEPH ROUZEL
Pratique du massage dans les psychothérapies à médiation corporelle, Voyages aux pays des corps, des âmes, des terres et des eaux, Bernard Durey en coll. avec Chantal Couzinet et Philippe Costes, Collection Témoignages / Transmettre, Les Éditions du Champ Social, 144 p.
Diable d’homme que ce Bernard Durey ! Vous lisez le titre de son livre, et vous croyez que vous allez tomber sur la description d’une pratique thérapeutique intéressante, utile, profitable (et certes elle l’est). Mais, à cette occasion, tout y passe : le rapport à la terre, à l’eau, le rapport à l’institution, le rapport aux corps avec ses réserves, ses culpabilités, le rapport à l’âme. Comme si tous ces éléments étaient conjoints dans ce souci de reliance qui permet à ceux qui sont restés à l’extérieur du chemin d’être encore reliés au reste des hommes, de faire partie de notre humanité. Et l’on ouvre le livre… pour le feuilleter. Mais la prose nous entraîne en Islande, en Norvège en psychanalyse, en éducation, auprès de Roman, de Jean, d’Éric, dans une continuité où se mêlent éthique, pratique, techniques, dans une ambiance où les sens sont sollicités, et particulièrement le toucher et l’odeur, mais aussi le regard, et la voix. Et l’on tourne les pages sans s’interrompre, médusés par la simplicité du ton, face à la complexité des situations.
« Le corps c’est ce qui est. Il n’est de réel que la matière, fut-elle vivante ou apparemment inerte. Réel de l’objet terrestre ou du sujet humain ? C’est ce réel qui permet de situer l’espace et le temps sous le regard de l’homme, et avec toute son âme dans la mesure où l’on nous accordera que l’âme, quel que soit le sens qu’on y met, c’est ce qui fait naître… ce qui identifie le corps… ce qui donnera accès au symbolique, mais qui recouvre aussi le mystère, l’inconnaissable… » (p. 10). Retrouver l’équilibre entre son corps et le corps de la terre, tel que nous le propose ces terres qui n’ont pas encore été instrumentalisés par le génie de l’homme, n’est-ce pas justement retrouver le bien-être, cette sensation faite à la fois de plein et de vide qui dénoue nos angoisses, et apaise nos douleurs.
Comment le retrouver sans médiation, le massage étant une des médiations possibles, où se partage l’espace, le temps, dans une relation proche qui préserve l’intime. Et naturellement, sans provocation, mais sans résistance, en ce temps où l’on soupçonne facilement les éducateurs de tendances perverses, en leur recommandant de ne pas toucher au corps, il montre la richesse du toucher, ce qu’il transmet, en le distinguant bien du toucher à finalité érotique dont le sujet est dans le pensé, les doigts et la main ne pouvant transmettre que ce que le cerveau leur propose.
« C’est du corps qu’il convient d’abord de s’occuper et selon qu’on le traite en objet, ou selon qu’on accorde un peu de tendresse à celui ou celle dont on s’occupe, tout change tant pour le soignant que pour le résidant. »
Car l’échange soignant-soigné, le partage entre eux n’est possible que si l’institution elle-même favorise l’échange entre tous ses membres. Pour que ce type de médiation soit fructueux, encore faut-il qu’il ne soit pas le fruit d’une initiative unique, mais qu’il soit porté par l’ensemble institutionnel sans que ce soit pour quiconque une obligation.
Chantal Couzinet et Philippe Costes ont connu l’une et l’autre cette possibilité dans un climat institutionnel. Leur témoignage ajoute à la réflexion de Bernard Durey, cette once de réalisme qui démontre que tout est possible à condition de le vouloir, et d’en saisir le sens. La technique n’est qu’un outil au service d’un savoir-faire. La réussite ne dépend pas de l’outil, mais de celui qui l’utilise.
JACQUES LADSOUS
Les Éducateurs spécialisés entre l’individuel et le collectif, Marie-Christine Hélari, L’Harmattan, 2001, 184 p.
Une fois n’est pas coutume : je vais parler d’un ouvrage forgé au feu de la sociologie. Si j’ai souvent dénoncé le discours sociologique pour le mésusage qui en est fait dans le travail social, il faut en reconnaître la pertinence lorsqu’il sert de socle à la réflexion, à bon escient, même s’il atteint des limites que je vais évoquer.
L’auteur à longtemps exercé comme éducatrice spécialisée dans le Nord, puis comme formatrice à l’IRTS de La Réunion. En fait tout est dans le titre qui condense en deux mots la place difficile des éducateurs et que je détourne légèrement. Comme le dit l’adage : entre l’écorce et l’arbre, il ne fait pas bon mettre le doigt. Entre les impératifs de la vie en société (le collectif) et les exigences des reconnaissance du sujet (l’individuel), en ce point conflictuel que l’on peut nommer point d’insertion, un éducateur prend position. Il s’agit de faciliter le passage entre les deux. Je l’ai souligné depuis longtemps : l’éducateur est un passeur. Si l’on adopte ce point de vue, les interrogations de l’auteur pour savoir ce qu’il y a de commun entre toutes les places d’éducateurs dans le diachronique (le boy-scout des années 30, le technicien de la relation de 60, le travailleur social de 80, le développeur social de 90, et l’intervenant du territoire de 95, etc.) et le synchronique (l’éducateur d’internat, d’AEMO, intervenant en toxicomanie, formateur de jeunes, accompagnateur d’handicapés…), ses interrogations donc, peuvent être nuancées. Les éducateurs sont ces passeurs d’hommes et de femmes en déshérence, frappés par les vacheries de la vie ou l’intolérance sociale. Du coup, on peut décaler légèrement les propos de M.-C. Hélari : le choix n’existe pas entre individu et collectif. La question pour les éducateurs, pour être trivial, est de permettre à l’un de s’emmancher dans l’autre, autrement dit de soutenir un sujet dans son insertion souvent conflictuelle, parce que justement logée à l’enseigne d’un sujet singulier, dans l’espace social. Conflictuel parce que ça ne colle jamais entre un sujet et ses autres. Entre le je et le nous il y a toujours des problèmes d’articulation ! Du coup, les combats d’arrière-garde, dont par moment l’ouvrage porte malheureusement les stigmates, tombent à la trappe. Pourquoi opposer des prises en charge individuelles et d’autres qui seraient collectives ? Cette position d’entre-deux qu’occupe l’éducateur relève de ce que Michel Autes nomme un paradoxe du travail social et que le philosophe Jean-Bernard Paturet désigne comme aporie : position inconfortable et tension insoluble. Entre l’écorce et l’arbre…
Au-delà de cette polémique qui n’en finit pas et stérilise la profession depuis belle lurette, le grand mérite de l’ouvrage consiste pour l’auteur à tirer de sa pratique un savoir qu’elle tente de transmettre. Le travail éducatif trop méconnu, parce que ses acteurs prennent rarement la parole et encore plus rarement la plume, y gagne en densité et en lisibilité. Même si parfois les exigences de l’exercice – il s’agit à l’origine d’un mémoire de DSTS – l’en éloignent : c’est là qu’on ne peut que critiquer la limite vite atteinte par les sciences sociales pour rendre compte de cette pratique singulière. Il reste peut-être pour aller de l’avant à inventer les mots de la tribu. Pas sans les savoirs que distille l’Université, mais en faisant un pas de côté pour produire une véritable élaboration de l’expérience sur le terrain. Faute de quoi deux menaces assombrissent l’horizon : la mainmise sur les formations par l’Université (c’est en partie chose faite dans les dispositifs actuels) et la disparition de la spécificité éducative sous des professions jugées moins nobles (à tort), mais surtout moins coûteuses (à raison). Avec des champs de compétences toujours nouvelles, à développer notamment dans sa confrontation au politique, cette profession demeure de façon invariante un des socles d’un possible changement social, à partir d’un investissement relationnel où les éducateurs ont développé un véritable savoir-faire et du côté des individus et du côté des collectifs. Encore reste-t-il à le faire savoir ! L’ouvrage de M.-C. Hélari, prix 1999 du Journal de l’action sociale, participe de cette mise à ciel ouvert. Même si je ne partage pas tous ses présupposés, je reconnais dans ce travail très minutieux, l’apport d’une pierre qui permettra peut-être, dans un futur proche, de construire au grand jour les coordonnées de cette profession de l’ombre.
JOSEPH ROUZEL
L’Évolution du métier de directeur d’établissement social, Entre distance et proximité, Roger Bertaux et Philippe Herlet, Éditions Seli Anslan, 190 p.
J’ai dit en son temps le bien que je pensais de cette association des directeurs d’établissements sociaux et médico-sociaux d’Alsace-Lorraine, et de sa recherche permanente de la pratique de direction. J’avais participé en novembre 2000 à Metz au colloque qu’elle avait organisé. Ce bien, je le confirme en lisant cet ouvrage qu’ils viennent d’éditer sur le point actuel de l’évolution du métier de directeur. Je ne les chicanerai pas sur le mot métier. Il est vrai que cette fonction de direction demande un vrai savoir-faire. Je ne dirai pas non plus que je suis d’accord avec toutes leurs réflexions. J’ai sur la direction, l’ayant assez pratiqué, des idées bien précises que j’ai exprimées en 1980 dans le livre Diriger autrement dont les éditions du Scarabée ont assuré une large diffusion.
Mais voilà un travail original qui ressemble à une véritable évaluation à travers les enquêtes que les auteurs ont réalisé, et les mémoires des candidats au CAFDES (Certificat d’aptitude aux fonctions de direction d’établissement spécialisé) qu’ils ont lus et analysés. Et cette évaluation me réconcilie avec les cadres du social. J’avais peur qu’ils ne soient pas conscients des faiblesses à travers lesquelles sont bafoués les besoins des usagers, les élans des professionnels, et leur soif d’initiative. La lucidité avec laquelle ils posent leurs problématiques et analysent leur fonction me rassure quant à cette conscience. Comme il n’y a qu’un pas de la conscience au progrès, j’ai idée que cela pourrait changer, et que la modification de la formation, son amélioration, peut porter bientôt des fruits, à condition de repenser aux valeurs fondatrices du social.
Positionner les cadres dans le champ de l’action sociale, et leur rôle créateur dans la lutte contre l’exclusion, c’est leur restituer un rôle moteur dans la mise en œuvre des politiques sociales et leur orientation. Montrer comment chacun se positionne dans la candidature à un poste de direction : le rôle de la promotion, de l’invention, de l’exercice de la responsabilité, c’est mettre en évidence l’attraction à laquelle peut conduire une croyance et une espérance communes.
Analyser les modèles de direction en privilégiant la direction participative, c’est fortifier le travail d’équipe, la lutte contre l’exercice solitaire du pouvoir, qui, généralement, ne profite à personne. La mutation d’aujourd’hui assure l’équilibre entre le modèle fondateur-novateur des années 50-60 et le modèle gestionnaire qui fit son apparition au cours des Trente Glorieuses. Ayant acquis une compétence globale doublée d’une reconnaissance réelle, le directeur peut à nouveau être porteur de cette culture de la direction qui vient à point, à la suite de lois essentielles, pour refaire de l’institution un terrain d’aventure collective.
JACQUES LADSOUS
[1]
Sur M6,
Amnésie : la vie au présent, reportage de Corinne Savoyen et Thierry Chorin pour
Zone interdite (
Nouvel Observateur, 2 février 2002).