2002
Vie Sociale et Traitements
Bloc-notes
Bloc-notes
Jacques Ladsous
Jacques Ladsous est Vice-président du Conseil supérieur du travail social
Les sirènes sécuritaires. Juin-juillet 2002
Elles font entendre leurs voix dans le concert des peurs publiques, et tout ce que peuvent dire les voix autorisés de Claire Brisset
[1] et Robert Badinter
[2], pour ne citer que ces deux noms, n’ont pas empêché nos parlementaires de se rassurer par un texte répressif qui sonne le glas des idées généreuses qui ont fait suite à la libération de notre territoire en 1945. Je suis peut-être une vieille barbe, mais je voudrais qu’on se souvienne !… Qu’on se souvienne que quand on a souffert de privation de liberté, on se montre plus proche de ceux qu’on emprisonne, plus indulgent sur les sanctions, plus compréhensif sur les causes. Je n’ai jamais pensé qu’il faille banaliser la violence, et laisser vivre les gens avec leurs peurs. Mais il y a tant à faire pour aider à comprendre, à vivre autrement, à changer le climat de nos relations humaines.
Quelles sont les raisons de nos « mal être » ? voilà la question intéressante à se poser, à tous les âges, pour en discuter au fond. Partout on sent cette question affleurer. À Nîmes, début juin, à l’invitation de Peuple et Culture, nous étions près de 300 à nous retrouver autour de ce thème. À Montpellier
[3], en juillet, nous étions 1 400 venus de 56 pays à essayer de trouver des réponses appropriées au vertige du monde, menacé par cette mondialisation qui pourrait être une chance, mais qui nous entraîne sur une pente économique, où l’homme et sa valeur intrinsèque n’existe plus, quoi qu’on affirme, où chaque individu (je n’ose plus dire chaque personne) est un pion manipulé pour le projet de quelques-uns, où la solidarité
[4] qui était la notre s’estompe devant la recherche du BON résultat, du BON indice. Nous étions 1 400 personnes venues de 56 pays différents, noirs, jaune, blancs… soucieux du même sort des minorités, porteurs du même message de dignité, de refus des simplifications abusives et du pouvoir de l’argent (à quelques kilomètres de la prison où José Bové payait une peine symbolique, au nom d’un refus identique). Nous étions 1 400 et pas un seul journal quotidien national n’a daigné se déplacer, y faire allusion. Nous sommes vraiment dans un monde, où seules les actions d’éclat peuvent être médiatisés. Les mots et les écrits ne comptent plus. Et l’on ose critiquer la violence des jeunes
[5]!
Medef, éthique, chartes et dignité. D’avril à plus…
J’ai devant moi le programme du Medef (Mouvement des entreprises de France) qui a pris la place du Conseil national du patronat français, et je suis sidéré
[6].
Je ne suis pas surpris de ce qui est écrit : je connais trop bien le monde du profit pour attendre de ceux qui y émargent autre chose. Mais je suis sidéré qu’on pense oser les publier, en 2002, sans que cela entraîne des manifestations de rue, partout en France où des gens ont une conscience sociale, et le désir de faire partager ce qu’elle leur inspire.
J’en garderai seulement 2 points :
-
un retour arrière : on remédicalise les handicaps, et à l’inverse des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé, on rend au diagnostic stigmatisant une place primordiale, différenciant ainsi les gens SAINS de ceux qui ne le sont pas ;
-
une fuite en avant : le social devient un service privé ouvert à la concurrence. En avant pour les associations porteuses de projets au coût le plus performant. En avant pour les compétitions : le meilleur service au prix le plus bas. Foin du service public égalitaire ! Le social n’est plus un devoir national, une priorité ; il fut un garde-fou contre les débordements dangereux qui risqueraient de mettre en cause les profits si légitimement acquis. Et tout cela s’étale au grand jour, dans un pays qui prétend s’honorer de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, en pleine année Hugo !
Face à cette impudeur (qui est aussi une impudence) on constate, ici et là, des mobilisations éthiques où les travailleurs du social cessent de se déchirer entre eux, retrouvent des valeurs, lancent des cris d’alarme, bâtissent et construisent des chartes nouvelles pour l’action : Tours (UNIOPSS), Nancy (AEIM), Rennes (ASE), Rouen, Clermont-Ferrand, Toulouse (Ceméa)… autant de regroupements, de manifestations qui relèvent la tête, essaient de reconstruire une unité d’action, entre les associations, entre les services publics et les associations, entre les divers acteurs sociaux, dans le souci de ne pas laisser le champ libre aux égoïsmes et de reconstruire DES solidarités.
On peut être déçu (et je le suis souvent) par le peu d’impact de ces manifestations sur l’opinion publique, ce qui conduit au surprenant résultat du premier tour des élections présidentielles. Mais on peut aussi sentir dans le sursaut du 1er mai, comme l’émergence d’une volonté de changer de cap qui serait la manière dont les jeunes générations veulent conduire le changement.
Témoin cette volonté des lycéens de Blois de se regrouper sous 3 étiquettes, les 3 D (DROITS, DEVOIRS, DIGNITÉ), en invitant tous les habitants à une rencontre le 28 novembre prochain. Sur ce thème j’ai reçu 48 participations, que j’ai étudiées. On y sent une conscience, et aussi un désir, une volonté de ne pas se laisser manipuler par l’ordre économique, à retrouver une dignité de sujet, acteur de sa vie personnelle, acteur de la vie collective, un engagement militant… à condition d’avoir le temps… Compagnons des Ceméa ne laissons pas cette lumière s’éteindre.
Et vous, mes collègues travailleurs sociaux, il est peut-être temps de relever la tête ENSEMBLE. Pourquoi pas des États généraux du social ?… pour redéfinir, réinventer, refonder le social. C’est dans l’ombre que se préparent les lendemains. Sachons faire de nos rencontres, de nos attitudes nouvelles, un élément de lien qui l’emporte sur nos impuissances et nos récriminations. Il y a toujours dans l’histoire des moments où les idées se conjuguent pour construire une théorie qui soutienne et galvanise les acteurs. Je l’ai dit : nous avons de bonnes lois
[7] utilisons-les et balayons les réglementations qui les rendent sans effet.
DROITS, DEVOIRS, DIGNITÉ. Pourquoi pas ?
Justement, deux revues, la notre, et Vie Sociale celle du CEDIAS-Musée Social préparent ensemble un dossier sur les usagers. Une rencontre le 7 mai, au siège du CEDIAS, a permis d’en définir les lignes essentielles. Comment passer d’un usager, consommateur de services, à un usager, acteur de sa propre évolution, et à un usager citoyen de sa cité, mais en même temps citoyen d’un monde plus universel. Cherchons ensemble, sans scepticisme, mais aussi sans démagogie. Inventons les pratiques qui désaliènent et transforment. C’est avec les usagers que nous ferons DEMAIN, pourvu que chacun puisse trouver sa place et la tenir.
De l’écoute ! Oui… ce qu’il faut pour comprendre. De l’assurance ! Oui… ce qu’il faut pour se sentir pouvoir entreprendre. De la dignité ! Oui… et surtout pour que chacun, à sa place, dans son rôle, ait conscience de ses droits, de ses devoirs, et sache les faire reconnaître et les exercer.
[1]
Claire Brisset,
Défenseur des Enfants – Rapport annuel. Documentation Française.
[2]
Robert Badinter (sénateur des Hauts-de-Seine).
Débat autour de projet de loi sur la justice des mineurs (juillet 2002).
[3]
Montpellier. Conférence de l’Association internationale des Écoles de Travail Social.
Citoyenneté et formation des travailleurs sociaux dans la mondialisation. 15 au 18 juillet 2002. Secrétariat : c/o AFORTS, 1, cité Bergère, 75009 Paris.
[4]
Le projet social, dans la solidarité nationale, par J. Ladsous, éd. Scarabée, Ceméa, 3, rue de la Montagne-Ste-Geneviève, Paris 75005.
[5]
Le rapport du Conseil Supérieur du Travail Social sur la violence dans le champ social est disponible aux éditions ENSP, avenue du Professeur Léon-Bernard, 35043 Rennes cedex.
[6]
MEDEF,
Marché unique. Acteurs pluriels : pour de nouvelles règles du jeu, rapport du 01-07-2002.
[7]
La lutte contre l’exclusion. Une loi, des avancées, de nouveaux défis, éd. ENSP, R. Dupriet, J. Ladsous, D. Leroux, M. Thierry.