2002
Vie Sociale et Traitements
À savoir
VIH, sexualité et handicap mental
Un rendez-vous manqué pour les établissements spécialisés ?
David Friboulet
«… D’une manière ou d’une autre, tous les êtres humains sont des handicapés de l’amour, et le manque, la souffrance, le désir s’originent là. »
Il aura fallu attendre plus de dix ans après l’apparition des premiers cas de Sida en France pour que la Direction de l’Action sociale publie une circulaire relative à la prévention de l’infection à VIH dans les établissements et services accueillant des personnes handicapées mentales
[2]. Est-ce à dire pour autant que les personnes handicapées mentales n’étaient et ne sont toujours (au vu de la résistance de nombreux établissements à appliquer cette circulaire), que peu ou pas concernées par la pandémie car n’ayant pas de comportements sexuels à risque ? C’est peu probable.
Des recommandations peu suivies, malgré un risque non négligeable
En tant que cadre dirigeant d’une association de lutte contre le Sida, je recevais, il y a quelques mois un directeur de Centre d’aide par le travail (CAT) parisien qui venait solliciter le « savoir-faire » de mon association pour une intervention « clé en mains » sur la prévention du VIH auprès de travailleurs et travailleuses de son établissement qu’il avait identifiés comme « ayant des rapports sexuels réels ou potentiels », selon ses propres termes. Il ajoutait pudiquement qu’on ne pouvait pas nier l’évidence puisqu’en moins d’une année, deux salariées de son centre avaient fait une fausse couche, une autre avait avorté sur décision des parents et, enfin, une autre avait accouché d’un petit garçon. Il précisa pour conclure que, selon lui, certains hommes dans son centre étaient probablement porteurs d’une maladie sexuellement transmissible (MST). Une façon certaine de parler de sexualité sans vraiment vouloir en parler. À ma demande de pouvoir associer le personnel éducatif et éventuellement les parents proches de ces salariés/usagers en amont d’une éventuelle intervention de notre part, il répondit qu’il n’en était pas question, que cela poserait problème. Il me fit comprendre qu’il voulait s’acquitter rapidement de son obligation légale instaurée par la fameuse circulaire de 1996. Il y avait blocage…
Cette expérience m’a poussé alors à approfondir cette problématique afin d’essayer de mieux comprendre les tenants et les aboutissants d’un monde que je ne connaissais personnellement qu’à travers un ami, parent d’un enfant trisomique, et quelques collègues dirigeants d’établissements de séjour pour ces personnes.
Même au sein de mon association, le plan d’action méthodologique et politique que j’ai construit à partir de cette demande spécifique n’a encore été relayé par personne, tant l’univers des personnes handicapées mentales est inconnu et qu’il n’est pas possible d’adopter une approche grand public sur des notions de sexualité et de prévention dans des espaces de vie où sexualité rime encore trop souvent avec interdit. D’ailleurs, pour ce qui est de la sexualité, il n’existe à ce jour en France aucun outil pédagogique et aucun accompagnement social adaptés à l’environnement et aux différents niveaux de compréhension des personnes handicapées mentales.
Une occasion ratée donc, mais il convient ici d’essayer d’analyser les causes profondes, pour tenter de proposer une porte de sortie bénéfique à tous, acteurs de lutte contre le Sida, institutions et éducateurs, parents et surtout personnes handicapées mentales elles-mêmes, auxquelles il faut redonner la parole et la dignité du droit fondamental au désir et au plaisir, malgré toutes les souffrances vécues de part et d’autre.
N’est-ce pas là l’occasion de continuer à réfléchir sur une autonomisation toujours plus grande de la personne handicapée mentale dans notre société ? Le manque d’autonomie n’est-il pas toujours au centre de la contradiction entre prise de distance nécessaire à l’intégrité de la personne handicapée mentale mais également son indispensable accompagnement ?
Un développement affectif et mental vital face au Sida
Ce droit à une libre et entière sexualité est non seulement le droit de tout un chacun, mais il est aussi une question de vie ou de mort en ce qui concerne la contamination par le VIH. C’est un droit vital qu’il serait presque eugénique de nier, alors que l’on sait que la grande majorité des personnes handicapées mentales en France peuvent avoir, désirent avoir et que nombre d’entre elles ont des relations sexuelles, quelles soient clandestines, niées ou dans le meilleur des cas tolérées au grand jour.
Mais, a contrario, rien n’est fait pour permettre à ces personnes de connaître leur corps, leurs pulsions et ainsi mieux les comprendre et en faire un instrument de relation et de communication à l’autre dans le respect de soi et non de frustration et de stigmatisation. La sexualité n’est pas seulement à appréhender dans la dimension trop limitative de la génitalité, mais également dans un but d’épanouissement de la personne assouvissant son propre plaisir, ressentant des sentiments d’amour, de tendresse, de respect de l’autre, voire des désirs de construction avec l’autre.
Même s’il n’existe à ce jour aucune enquête épidémiologique sur le VIH et sur les autres maladies sexuellement transmissibles dans la population des handicapés mentaux, des études françaises et étrangères ont montré la réalité de l’existence de rapports sexuels au sein ou à l’extérieur des établissements spécialisés, et ces rapports sexuels sont trop souvent des rapports à risque du fait de la grande vulnérabilité affective, psychosociale et matérielle des personnes handicapées mentales. Et, si peu de cas de Sida sont connus
[3], il en existe suffisamment pour se soucier de la propagation de l’épidémie dans ce milieu dit clos. Et puis la question n’est pas tant de savoir combien de personnes sont effectivement touchées par le VIH ou risquent de l’être, mais plutôt de prendre toutes les précautions pour qu’elles ne le soient pas.
Un monde de silence mal cerné, qui n’est pas si protégé que cela
On compte aujourd’hui en France, environ 2 500 établissements pour déficients intellectuels. Quelque 62 000 adultes handicapés sont hébergés dans ces structures et environ 81 000 travaillent dans les Centres d’aide par le travail. Ces chiffres sont nettement inférieurs au nombre total de personnes dites « handicapées mentales », estimé à 450 000 environ ; la grande majorité d’entre elles vivant dans leur famille ou de façon autonome (dans leur propre appartement, dans des foyers de jeunes travailleurs par exemple…). Mais ce ne sont que des estimations statistiques, la loi de 1975 ou toute autre loi n’ayant pas donné de définition unique du handicap mental.
Il est établi par ailleurs que beaucoup de handicapés mentaux ont une sexualité
[4]. Mais il convient de préciser que la notion de handicap mental couvre des situations très hétérogènes allant de la déficience légère au plurihandicap lourd. Le propos de cet article ne s’adresse donc pas en priorité aux personnes les plus affectées par leur handicap, auxquelles le manque d’autonomie interdit toute sexualité, même s’il faut raisonner au cas par cas en ce domaine. Pour la majorité des autres (ceux et celles atteints de déficiences légères et moyennes), leur sexualité englobe des pratiques solitaires, des relations hétéro et/ou homosexuelles entre handicapés mentaux ainsi que des rapports avec des partenaires extérieurs au milieu spécialisé. Globalement, on peut dire que cette sexualité est le plus souvent muette et clandestine car interdite au sein de la plupart des institutions, ce qui explique la difficulté à parler de prévention.
Ce silence sur la sexualité est indissociable d’une souffrance multiple touchant en premier les personnes handicapées, leurs familles et les professionnels qui les entourent. Mais, pour comprendre ce silence, il faut s’interroger sur le statut de la sexualité des handicapés mentaux dans notre société.
Une sexualité taboue et occultée
Si l’on considère la loi de 1975 comme la base de l’intégration sociale des personnes handicapées en France, force est de constater que cette loi a totalement ignoré la question de la sexualité, alors même qu’elle a été conçue en pleine période de libération sexuelle.
Mais surtout la loi de 1975 et le décret du 26 décembre 1978 (précisant la fonction des maisons d’accueil) n’ont pas abordé le statut de l’adolescent, ni la nécessité de former des professionnels.
Il n’y a donc pas historiquement de distinction entre la prise en charge de l’enfant et l’adolescent handicapé mental. Or, la période de l’adolescence est un moment structurant dans la vie physique et affective des individus, un moment de construction de l’identité sexuelle. L’absence de structures spécifiques pour les adolescents entérine la représentation du handicapé mental en éternel enfant.
Par ailleurs, l’absence de formations spécialisées à la pédagogie de l’éducation sexuelle chez les personnes handicapées mentales, place les éducateurs dans des situations difficiles face à l’adolescent handicapé et de manière plus générale à l’adulte handicapé et sa famille.
Même l’introduction de la mixité dans les institutions n’a pas conduit à un vrai débat, la question de la sexualité ayant été repoussée hors des étages cloisonnés. L’exercice de la sexualité est ainsi souvent considéré comme une faute, qu’il convient encore de sanctionner dans de trop nombreuses institutions.
Mais plus que l’interdit et les sanctions qui marquent sa transgression, c’est la non-reconnaissance d’un droit à l’intimité qui contribue à enfermer la sexualité dans un silence étouffant. Or, la sexualité est une pratique privée qui nécessite un espace privé et un rapport privé à son propre corps pour être bien vécue. C’est notre liberté essentielle de pouvoir vivre notre sexualité, dans le respect de la pudeur et de la loi, mais avec l’être ou les êtres que nous avons nous-mêmes choisis.
À cet égard, certains établissements ne pratiquent qu’une confidentialité relative, puisque toute information, même la plus intime est inscrite au dossier de chaque usager, et qu’il arrive parfois à des équipes d’éducateurs d’aborder le problème de la vie affective et sexuelle en présence des parents de la personne handicapée, ce qui est encore une fois considérer la sexualité comme une faute, et non comme une affirmation positive de soi.
De fait, dans la réalité, les activités sexuelles « autorisées ou pas » se font souvent à la sauvette, avec peu d’échanges verbaux et très peu de compréhension du contenu émotionnel que comporte l’acte sexuel.
L’interdit traditionnel marque profondément les personnes ayant grandi en milieu institutionnel et reste bien ancré même si la décision de l’annuler a été prise dans certaines institutions.
Des représentations sociétales et parentales tronquées
Cette résistance institutionnelle semble trouver son origine dans la représentation qu’a la société de la sexualité des personnes handicapées mentales. Or, à ce jour, rien ne permet d’affirmer qu’une personne trisomique est un être sexué différent des adolescents de son âge dits normaux. Il y a un tabou sur cette question, parce qu’elle cristallise socialement un certain nombre de fantasmes autour notamment de la notion de déviances (sorte de sauvagerie libidinale irrépressible comme le décrit Alain Giami dans L’Ange et la Bête). À cet égard, la sexualité du handicapé mental est souvent pensée comme dangereuse pour lui-même et surtout pour l’autre. En fait, cette sexualité serait analysée comme déviante parce que nous nous la représentons toujours comme un rapport inégalitaire, dans lequel l’handicapé mental jouerait soit le rôle de la victime, soit celui de l’agresseur.
Cette vision très étroite qui ramène systématiquement la sexualité à un rapport de pouvoir, semble interdire à la personne handicapée toute notion de consentement et toute possibilité d’un rapport sexuel sans forcément abuser ou être abusée. Or, il est à noter que tous ces blocages entretiennent l’image que l’on se fait du handicapé mental, dans la mesure où l’absence d’éducation sexuelle favorise paradoxalement le recours à la pornographie qui devient alors – tout naturellement – la seule source d’informations sur la sexualité. Et à l’instar de ce que l’on constate chez certains jeunes de banlieue autour de la pratique des « tournantes » (sorte de viols collectifs), cette pornographie renforce voire génère des attitudes et des comportements parfois violents et peu respectueux des partenaires, mais rarement liés à une réalité affective. Quand aux consignes de réduction des risques, elles sont souvent inexistantes dans ce genre de films.
Cependant de nombreux professionnels témoignent de la capacité des personnes handicapées à éprouver des sentiments légitimes d’amour, qui peuvent aller jusqu’au désir de vivre en couple, un projet pour beaucoup de rompre la solitude, une reconnaissance importante aux yeux des autres, un moyen de valorisation narcissique et sociale. Mais ce ressenti exprimé par des mots par certains, sera mis en actes par d’autres, à travers l’exhibitionnisme, la masturbation publique, les manques de pudeur… une manière aussi d’exister.
À l’opposé, le point de vue majoritaire des parents est de considérer plus ou moins consciemment leurs enfants comme des individus asexués. Alors que les premières heures de la naissance génèrent souvent chez les parents des images précises du devenir de leur enfant, ces représentations sont refoulées chez de nombreux parents d’enfants handicapés, ce qui se traduit par des difficultés persistantes à aborder la sexualité. Aussi, lors des premiers signes de puberté, des réactions parfois violentes de déni se déclenchent chez eux, car ils veulent garder leur enfant petit le plus longtemps possible. Ceci explique la surprotection fréquente de la personne handicapée qui l’empêche souvent d’accéder à une certaine autonomie. De ce processus peut résulter, chez la personne handicapée, une faible estime de soi, un rapport à son corps dévalorisé, ce qui pourra faire d’elle une victime potentielle aux abus sexuels ou encore à ne pas se protéger dans un rapport « consenti ».
Ressentant plus que tout autre intervenant, la limite du handicap, les parents ne peuvent imaginer la possibilité de la procréation chez leurs enfants et en arrivent à masquer tout comportement à connotation sexuelle qui risquerait de les conduire petit à petit vers cette paternité ou cette maternité proscrits. D’ailleurs aucun grand débat national n’a eu lieu avant le vote de la loi du 30 mai 2001, qui d’une certaine manière a « légalisé » la stérilisation des personnes handicapées mentales. Cette mesure montre le souci prioritaire d’une société qui place la prévention du risque éventuel de grossesse avant toute chose, au prix d’une véritable atteinte à l’intégrité physique, au sens éthique et biologique du terme.
Mais si la sexualité est l’objet d’un tel blocage chez les parents du fait de leur blessure narcissique, c’est aussi que l’existence d’un handicap mental pose la question violente de la filiation et des raisons de sa survenue. Les parents, souvent murés dans une croyance de procréation fautive, se rejettent mutuellement la responsabilité et/ou se protègent dans le silence. Le handicap interroge les origines du désir parental d’un point de vue psychanalytique.
Une blessure parentale jamais prise en charge
Aussi pour essayer d’élaborer a minima un discours de prévention, faut-il constater que les parents d’enfants handicapés ne disposent que rarement d’espaces d’informations et de formations concernant la sexualité et le risque VIH. Plus encore, il devrait être possible d’envisager une aide psychologique aux parents, de façon à les accompagner tout au long de l’enfance et de l’adolescence, leur offrir des espaces de parole afin qu’ils puissent trouver un cadre pour exprimer leur souffrance, s’ils le souhaitent.
Néanmoins, il semble clair qu’il appartient avant tout aux professionnels des institutions spécialisées d’assumer ce rôle incontournable afin d’engager une véritable politique de réduction des risques vers la population qu’ils accueillent. La circulaire de 1996 pose en effet la question de la non assistance à personne en danger compte tenu des risques sexuels graves encourus, et la contamination par le VIH des usagers consécutive à l’absence délibérée de prévention pourrait engager la responsabilité de l’établissement.
Toutefois, pour qu’une telle responsabilité incombe pleinement aux institutions, il faudrait lever l’ambiguïté conflictuelle parents/professionnels, qui régit de nombreux établissements. Le paradoxe réside dans le fait que ces parents le plus souvent blessés à vie tentent de se réparer dans un militantisme associatif qui les rend aussi employeurs de ces professionnels, et que rien ne peut vraiment se faire sans leur consentement et leur adhésion. Il s’agit d’un monde de silence sous surveillance, où toute tentative de déblocage demande une énergie exceptionnelle et exige un travail de dialogue souvent long et douloureux.
Cette démarche de préparation permettant aux parents de se libérer d’un peu de leur souffrance par le biais de la parole contribuerait peut-être à mettre en place à moyen terme des actions de prévention s’intégrant dans une approche globale de la sexualité et plus largement d’une intégration à la société, sans trop de crainte de la part des parents. Mais le préalable à une telle approche serait la création d’un espace intime spécifique à chaque personne handicapée, afin qu’elle puisse elle-même se construire sa propre identité sexuelle.
Vers une sexualité plus structurante et socialisante
En effet, le sexuel recouvre pour l’être humain le rapport à la différence. Et si la sexualité est du domaine de l’intime, elle reste un enjeu social et l’apprentissage sexuel passe aussi par l’apprentissage de la culture, des règles de vie, de l’interdit et du rapport à l’autre. À ce titre, la sexualité permet à l’enfant d’investir un espace de séparation en s’appropriant son propre corps. Ce corps est porteur d’affect et de langage. Tout au long de l’enfance et de l’adolescence, la parole nomme et interroge le monde, elle se fait dialogue avec l’environnement pour accompagner l’enfant dans sa quête de sexualité.
C’est donc cette même parole qui est engagée dans l’éducation à la sexualité pour permettre l’expression des interrogations légitimes, la liberté de penser, le respect de soi et l’épanouissement dans la relation à l’autre. On voit bien ici que cette prise de conscience de l’altérité ne peut être que rarement réalisée chez les personnes handicapées mentales (ou alors que trop bien, mais dans une stigmatisation traumatisante). Une véritable autonomie implique l’appropriation de son propre corps dans un espace de séparation investi par le sujet. Et cette autonomie est liée à la notion d’identité sexuée, qui permet les sentiments, l’appartenance à un groupe social, le besoin d’être entendu, mais aussi la capacité à être seul, à avoir son intimité et son affect propre.
Parent ou enfant, handicapé ou non, personne n’est vraiment à l’aise sur un tel sujet, qui est avant tout de l’ordre du jardin secret. Mais pour la personne handicapée mentale, la difficulté de parler de sa vie amoureuse en famille ou en institution est accentuée dans la mesure où cet environnement de proximité estime avoir un droit de regard sur cette question, même s’il s’agit d’un adulte, et bien sûr toujours pour son plus grand bien.
Des facteurs de vulnérabilité spécifiques
Si l’on considère « leur vie institutionnelle », on peut dire que la majorité des handicapés mentaux placés demeurent assujettis à un mode d’être qui les fragilise. L’interdit, le tabou, l’absence de dialogue qui entourent la sexualité, contribuent grandement à augmenter la vulnérabilité des personnes handicapées mentales. En plaçant l’exercice de la sexualité dans l’espace de la clandestinité et du silence, notre société accroît les risques de contamination et de diffusion du VIH et d’autres maladies sexuellement transmissibles au sein de cette population.
Globalement, il semblerait que cette vulnérabilité ne résulte pas seulement d’une compréhension limitée du B.A.-BA du Sida, mais aussi d’un ensemble de connaissances et de croyances parcellaires et parfois fausses, qui compromettent l’acquisition et la mise en pratique de nouvelles compétences en matière de prévention du VIH et des MST. Ainsi, le déni de la sexualité a été rendu possible en faisant taire – par la contraception systématique, l’avortement et la stérilisation – les signes trop manifestes d’une sexualité qui ne devait pas être.
Ce déni a conduit à de graves lacunes dans la connaissance du corps et de son fonctionnement. L’éducation corporelle s’est en effet trop longtemps limitée au risque majeur de grossesse, et l’utilisation impérative de contraceptifs chimiques ou mécaniques a semé la confusion dans les esprits, face à un préservatif dont on ne saisit pas bien le rôle de protection supplémentaire face au VIH et aux MST. Il en est de même pour la culture de l’hygiène, où la propreté protégerait du Sida.
À cela, il faut rajouter trois facteurs de vulnérabilité majeurs des personnes handicapées mentales, la sexualité clandestine, que nous avons déjà évoquée, l’hétéronomie (habitude d’obéir) et la valorisation des rapports affectifs et amoureux avec des personnes non handicapées.
Mais on retrouve aussi d’autres facteurs de vulnérabilité sociaux ou psychosociaux, comme la dépendance par rapport à autrui pour certains actes de la vie de tous les jours (la gestion de l’argent et donc l’impossibilité de se procurer des préservatifs discrètement, le travail, les déplacements, la santé…), les conséquences des stigmates et du regard des autres, la discrimination, l’exclusion sociale et la dévalorisation de soi qui conduisent à une quête de la normalité, une quête affective qui peut imposer la volonté d’autrui de ne pas se protéger, la peur de perdre l’autre en disant non.
La prévention du VIH ne peut se concevoir sans agir sur tous ces facteurs. Cela signifie non seulement de nouvelles stratégies pédagogiques, mais également de prendre en considération les effets de la stigmatisation, de la non accession à l’estime de soi, de l’absence de connaissance de son propre corps.
Des expériences concluantes qui ont valeur de modèle
Pourtant malgré tous ces freins à la sensibilisation au VIH, des opérations pilotes au sein de certains établissements ont montré qu’il était possible de renverser cette fatalité. Au-delà de l’aspect de l’intervention pédagogique (repérage des mots mal compris, des motifs de confusion…) et de l’acquisition des connaissances, l’important semble devoir se jouer au niveau comportemental : celui de la reconnaissance du droit à s’informer sur de telles questions.
Habituées à ne pas être entendues, le fait d’être considérées comme des interlocuteurs, des personnes capables de comprendre et d’évoluer, placent les personnes handicapées mentales ayant participé à des actions de prévention, dans une position d’apprentissage qui les valorisent et les amènent à se responsabiliser.
La question du consentement à la formation et l’approche de la sexualité dans des groupes de niveau de compréhension et d’expérience sexuelle homogènes sont capitales. Par ailleurs, il y a nécessité d’un accompagnement individuel avant et après toute formation. La notion de groupe permet de favoriser la création de lieux de parole permettant l’expression individuelle sur des sujets jusqu’alors tabous. La restitution de cette parole peut à terme avoir des effets sur les capacités des personnes handicapées mentales à se faire entendre et à prendre des responsabilités. Quelque part et bien malheureusement, le Sida a eu cet effet positif de pouvoir parler de la sexualité et du droit à la sexualité dans les expériences menées. Cette démarche est longue à mettre en place pour obtenir la confiance des participants. Quelquefois même, la gêne de certains participants est liée clairement à des événements passés de leur vie affective et sexuelle, plus qu’à l’héritage de l’interdit institutionnel.
La question de savoir qui est la bonne personne dans une institution pour mener une stratégie de prévention du VIH à long terme dépendra de la qualité de la relation entre le professionnel et l’usager et de leurs propres possibilités de se confier ou de recevoir des confidences ou des demandes d’aide.
Toutefois, entre accompagnement et ingérence, la distinction est délicate, et les implications souvent importantes. Il ne faut pas sous-estimer les enjeux de pouvoir au sein de l’institution et notamment pour ce qui est de l’évaluation des attitudes et des comportements des participants. Ils peuvent en effet donner des réponses claires sans forcément avoir un lien avec leur propre vie.
Enfin, il faut à nouveau souligner la question de l’absence de supports pédagogiques adaptés à l’approche spécifique de la sexualité chez les personnes handicapées mentales. On ne peut qu’exhorter les pouvoirs publics à développer des outils de communication adaptés, allant de simples livrets illustrés de prévention à des messages publicitaires moins abstraits et donc plus compréhensibles par les handicapés mentaux. Il est en effet très discriminant de la part de l’État, de solliciter les institutions dans leur rôle d’acteur de prévention, si l’État lui-même continue à ne pas mener une politique d’inclusion médiatique, comme il le fait pour toutes les autres minorités en France.
Dans le même cadre, et comme il a été fait pour les populations les plus vulnérables du pays, il s’agit de développer une véritable accessibilité aux outils de prévention (préservatifs), soit par mise à disposition, soit en donnant les moyens aux handicapés dépendants de se procurer en tout anonymat des préservatifs dans le monde extérieur.
Une progression possible dans l’autonomie
De fait, on ne pourra progresser dans le domaine de la prévention du VIH qu’en acceptant de considérer que les personnes handicapées mentales peuvent être les acteurs de leur propre prévention.
La responsabilisation est la condition sine qua non de la protection de l’individu et du groupe. Cette démarche ne peut concerner tous les sujets handicapés mentaux. Mais les plus aptes à comprendre les enjeux sont également ceux qui sont probablement les plus à même d’avoir des pratiques sexuelles à risque. Si la responsabilisation ne peut être la panacée pour les plus dépendants (intellectuellement et affectivement), du moins peut-elle les sensibiliser pour leur éviter des abus sexuels. L’enjeu est double, car c’est en leur apprenant à s’affirmer, à refuser des avances douteuses, à dire certaines choses, que l’on ébranlera certains blocages qui maintiennent certains sujets en situation de grande dépendance affective.
Pour les personnes que l’on estime capables de se protéger, la quête de la normalité, qui pousse certaines d’entre elles à vouloir à tout prix paraître comme tout le monde pourrait être un levier suffisant pour les amener à se prendre en charge, voire à promouvoir autour d’elles des moyens de prévention. À l’instar de ce qui s’est fait dans certaines communautés touchées, des groupes d’auto-support pourraient ainsi peut-être se développer.
Mais pour en venir à cette réalité souhaitable, force sera de reconsidérer l’image du handicap mental que chacun porte en soi, car c’est seulement si nous portons un regard non stigmatisant que ces personnes pourront exister autrement et faire face au Sida, maladie encore mortelle aujourd’hui.
Reste que le morcellement en France du secteur spécialisé en petites structures associatives autonomes rend difficile la mise en œuvre d’une politique globale, y compris face à une urgence sanitaire telle que le VIH ; les grandes fédérations ne pouvant que suggérer des orientations dans un cadre juridico-administratif clair (et pour autant que ces mêmes fédérations soient convaincues de la nécessité de cette politique, compte tenu de la forte représentation des parents en leur sein).
Si l’on ajoute à cette impuissance institutionnelle l’inaction des seules autorités publiques qui pourraient imposer une politique plus offensive, on ne peut que se préoccuper du défi qui reste à relever en matière de prévention de VIH en milieu spécialisé. En effet, l’État et les départements qui subventionnent l’ensemble des établissements, ne se sont jamais donnés les moyens de les contrôler dans l’application de la loi (certes insuffisante, mais déjà existante a minima), sauf lors de scandales rendus publics.
Ce rendez-vous semble donc bien lointain, car il reste encore beaucoup à faire. Pour y réussir enfin rapidement, encore faudrait-il que les politiques sociales et les décideurs généralisent l’exemple de quelques professionnels pionniers, qui se sont appuyés sur la circulaire de 1996 pour légitimer leur action sur le long terme.
[1]
Giami Alain, Humbert Chantal, Laval Dominique,
L’Ange et la Bête, éditions du CTNERHI, 2
e éd., 2001.
[2]
Circulaire DAS/TS n
o 96-743.
[3]
L’enquête menée en 1995 par Nicole Diedrich et Tim Greacen sur « La sexualité et la prévention du Sida chez les adultes handicapés mentaux en Île-de-France », révèle que 15 établissements franciliens sur 135 interrogés avaient déjà été confrontés au VIH parmi leurs usagers.
[4]
Selon la même enquête, parmi une population de 2 857 personnes, 1 602 usagers ont des rapports sexuels, dont 623 fréquemment, 665 ont des partenaires multiples et 302 des partenaires extérieurs au milieu spécialisé.