VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.en cours
56 pages

p. 43 à 45
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Point de vue

no 77 2003/1

2003 Vie Sociale et Traitements Point de vue

La relève

Formation du personnel infirmier en psychiatrie

Alain Poirier Psychiatre, Hôpital de La Colombière, 34295 Montpellier
Au risque de vider la psychiatrie de sa singularité, la relève ne doit pas se réduire à une simple transmission d’informations. Temps d’échange et de réflexion clinique, elle participe de droit à la formation. L’apprentissage du métier d’infirmier est ici mis dans une perspective historique, du gardien d’asile au technicien doté d’un dossier de soin infirmier. Un enseignement rationalisé dans des écoles et appliqué au lit du malade a ainsi, progressivement et par étapes, pris la place d’une formation empirique à l’intérieur du pavillon.
 
Critique de la transmission pure
 
 
La formation et la transmission suscitent aujourd’hui de nombreux débats où se marquent tant le souci d’enseigner un métier d’infirmier psychiatrique en pleine mutation que de formaliser et d’enregistrer les « actes » accomplis. La « relève » se trouve ainsi au cœur de l’actualité. Plus qu’un remplacement, lequel sous-entend une équivalence entre des individus qui se succèdent les uns aux autres sur un même lieu, elle évoque le relais :
  • d’une équipe par une autre sur un poste qui nécessite une continuité : à la mine, à l’usine, à la prison, à la caserne, au château royal ou à l’hôpital. Dans ce dernier cas, il s’agit d’un moment non seulement de communication d’informations, de consignes, mais aussi d’échange entre des soignants qui s’impliquent dans ce qu’ils transmettent ;
  • des anciens par les nouveaux : période de transmission mais aussi lente appropriation d’un savoir faire, d’une expérience indissociablement technique et existentielle en ce qui concerne la psychiatrie.
Le relais impose de passer le témoin et donc de travailler ce passage. Il faut apprendre à donner et recevoir, dire et écouter : laisser à l’autre le temps de se lancer mais ne pas transmettre hors zone. Relais signifie aussi que chacun des relayeurs doit accomplir un parcours à la fois semblable et dissemblable. Une durée de travail sensiblement égale dans un même pavillon mais à des moments différents : le matin il y a le lever, les toilettes, la visite du médecin ; l’après-midi les ateliers, la surveillance de la cour, l’accueil des familles [1]… Quant à la nuit, elle reste un temps très particulier dans cet espace où l’on soigne l’angoisse et la folie.
Par ailleurs, chaque génération de soignant appartenant peu ou prou à son époque, elle rencontre des malades différents, doit s’adapter à des techniques nouvelles, un contexte socio-économique et des idéologies qui évoluent. Elle ne pourra donc entièrement modeler son parcours sur celui de ses aînés. Cependant les jeunes bénéficieront de leur expérience qui non seulement servira de base pour l’apprentissage, mais pourra aussi plus tard permettre de prendre quelque distance. On n’en a jamais fini avec son héritage, pourvu qu’on le fasse sien.
Il faut d’abord s’interroger sur le rapport entre le contenu et le mode de la communication. Alors que la transmission pure concerne une chose qui lui reste extérieure (informations, prescriptions), la relève implique et engage des êtres humains. L’une tend par sa technicité à l’instantanéité, l’autre constitue une temporalité. Qu’il s’agisse de la communication d’un message ou de la propagation d’une force physique, l’idéal de la transmission est l’exactitude, la rapidité et l’efficacité : un langage parfaitement fidèle, transparent et adéquat, un système de courroies et de poulies sans aucun frottement. La relève, par contre, renvoie à la dimension subjective et créative. Elle s’avère en soi un temps de formation. Elle implique une transmission qui a une durée et une densité : une transmission incarnée, tout à l’opposé d’un phénomène abstrait, d’une technique qui serait jugée à l’aune de son efficacité et qui s’effacerait derrière son contenu.
La relève ne peut consister dans le simple enregistrement de données reçues, mais dans une patiente appropriation du métier. Une mémoire s’inscrit dans ce temps de lien, qu’il dure une demi-heure ou dix ans. Les équipes et les générations ne se substituent pas les unes aux autres, dans une répétition des pratiques. Leurs capacités de soignants se sont constituées progressivement à travers des rencontres singulières où se sont croisées l’actualité et l’histoire, la folie et l’enfance, la pratique hospitalière et l’expérience personnelle de la vie. On ne remplace pas le collègue devant la pointeuse ou le jour de l’arrosage. Évocation de situations concrètes ou discussions plus informelles, la relève constitue donc, non seulement un temps de transmission, mais encore un moment ou une période d’apprentissage et de méditation. Elle n’est pas une simple parenthèse entre des actes techniques dont elle assurerait le lien. Elle fait partie intégrante de la psychiatrie au même titre que la distribution des médicaments. En tant que travail d’élaboration en équipe autour de la détresse du malade, on pourrait même dire qu’elle en est fondatrice. Une transmission purement factuelle de consignes, informatisée, renvoie à une pratique qui sous couvert d’objectivité se réduirait à des descriptions, des prescriptions et des actes : une négation de la réalité psychique du malade et du soignant, une annulation de la psychiatrie dans son prétendu achèvement scientiste.
Ces moments quotidiens de relève participent donc à la lente et progressive transmission du savoir psychiatrique, celle qui se fait au quotidien dans le pavillon et constitue la formation. Elle est complétée et même précédée aujourd’hui par un apprentissage plus formalisé dans des écoles. Mais au-delà des conduites à tenir, il faut guider l’élève dans une élaboration fantasmatique des situations. Un enseignement encyclopédique se limitant à associer des recettes à des situations types est voué à fabriquer des robots, probablement peu aptes à travailler avec la souffrance et la folie. L’apprentissage de la psychiatrie exige « une sensibilisation, pour accéder à l’insolite » [Oury, 3] qui émane de la relation. Plus qu’une incorporation de connaissances, le métier nécessite une introjection du savoir. [Tosquellas, 2]. Il faut pour cela « tenir compte de l’itinéraire de chacun, de ses engagements passionnels » [3]. Chacun à leur manière, la maïeutique de Socrate [4] et l’Émile [5] de Rousseau nous fournissent aujourd’hui encore des modèles admirables de formation.
À travers des archives et documents anciens, puis des entretiens auprès d’infirmiers ayant travaillé dans l’hôpital à différentes époques, on a essayé de reconstituer une brève histoire de la formation et de la transmission au sein du personnel soignant, de souligner et d’analyser des moments décisifs, enfin de les situer dans une perspective plus globale.
 
Archéologie de la relève
 
 
Sur le modèle archéologique de Michel Foucault, on peut tenter de repérer quelques étapes essentielles qui s’affirment comme autant de modalités de la transmission infirmière au cours de l’histoire. En effet on a toujours plus ou moins entendu derrière les murs de l’asile l’écho des grands changements qui ont marqué notre histoire. Guerres, révolutions sociales, économiques et technologiques ou plus insidieuse mondialisation ont affecté de manière décisive notre vision et notre façon de parler des troubles mentaux, nos attitudes et nos projets thérapeutiques, nos techniques et usages de transmission. On pourrait ainsi distinguer quatre grandes périodes, dont les limites varient selon les hôpitaux et les régions :
  • Une période archaïque qui va grossièrement de la fin du xviiie siècle à la guerre 39-45, marquée par la transmission orale d’un savoir empirique. Au contact des anciens, paternalistes et bienveillants, on apprend sur le tas des recettes, mises en garde, préceptes (« se faire respecter ») relevant de l’habitude et parfois de préjugés. Cette tradition orale trouve son cadre dans un quotidien clos que partagent gardiens et malades : le pavillon, la cour et parfois les allées de l’asile pour aller aux ateliers ou aux cuisines.
  • Une période classique qui dure jusqu’au milieu des années 60 et dont les événements de 1968 sonnent le glas : l’asile devient hôpital, la formation théorique et le diplôme se généralisent, le gardien devient infirmier psychiatrique. Des cours puis une école avec sélection des candidats lui donnent un statut de soignant. Mais surtout cela donne un autre sens à ce que l’on voit et ce que l’on fait. Participant dans certains services à des réunions régulières avec les médecins, l’infirmier se situe désormais dans une perspective globale de soin et de gestion de l’aliénation mentale. Le métier n’est plus seulement appris par imitation, mais compris par des discussions. La dimension subjective de l’écoute s’ajoute à la dimension objective du faire. On commence aussi à s’intéresser aux propres émotions et réactions des soignants face aux malades ainsi qu’aux interactions institutionnelles. L’hôpital évoluera en amenant l’ensemble du personnel soignant à réfléchir sur ses propres pratiques. La médicalisation des thérapies (cures de Sakel, sismothérapie et neuroleptiques) va par ailleurs donner aux infirmiers des responsabilités accrues. Assurant la continuité de la surveillance et des soins, ils occupent une, voire la place centrale dans le service. L’infirmier a souvent déjà exercé un autre métier quand il entre à l’hôpital (paysan, mineur, artisan…). Il en fera bénéficier les malades, créant des ateliers qui firent l’âge d’or de la psychothérapie institutionnelle. À travers ce qu’il était avant et ce qu’il apprend à l’hôpital auprès des malades et de l’équipe se forge une identité, d’autant plus marquée que l’infirmier sort peu du pavillon, encore moins de l’hôpital. Élève, il est affecté à un service auquel il restera souvent attaché de nombreuses années. Dès son arrivée, il tourne avec l’équipe, encadré par les anciens, lesquels lui évitent d’abord les tâches délicates puis peu à peu l’intègrent dans le service. On l’initie aux soins d’escarres, à la préparation et à la distribution des médicaments, mais aussi aux toilettes et au nettoyage qui sont alors du ressort des infirmiers. On lui enseigne aussi quelques précautions pour prévenir évasions et suicides, pour affronter les agitations. Enfin on pourra lui confier les clefs et la surveillance de la cour.
  • La période moderne va jusqu’au début des années 90. Elle se caractérise par une ouverture tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’hôpital : apparition de la mixité dans le personnel puis dans les services et les pavillons, de services libres dans lesquels des malades entrent de leur plein gré et non plus dans le cadre des procédures édictées par la loi de 1838. Création et développement de la psychiatrie de secteur amènent les infirmiers à quitter leur lieu naturel pour intervenir en ville, au dispensaire et même au domicile du patient. Plus autonomes par rapport à leur hiérarchie, ils doivent alors acquérir des compétences sociales. L’autorité médicale et administrative est parfois remise en cause, le dialogue avec les médecins se développe. Le rejet de la tradition impose la recherche de références nouvelles. L’ouverture sociale s’accompagne d’une ouverture intellectuelle sur la psychanalyse, l’anthropologie, l’économie politique. Si l’hôpital reste le point de départ de l’enseignement, il n’en a plus l’exclusivité. Les infirmiers se sont appropriées leur formation, organisant eux-mêmes leur école avec des moniteurs, poursuivant ensuite des stages à l’extérieur par exemple dans les Ceméa. Cette période correspond à une affirmation de l’identité de la psychiatrie au sein et en marge de la médecine, dont le diplôme d’infirmier de secteur psychiatrique et l’internat en psychiatrie pour les médecins sont le témoignage. Ce quart de siècle reste infiniment riche d’expériences et de transmissions multiples qui ont transformé la psychiatrie, ses pratiques et ses croyances, même si certaines s’avérèrent des impasses.
  • La dernière période, contemporaine ou « post-moderne », commence au début des années 90. Elle est marquée par le retour à un internat médical unique et à un diplôme d’État infirmier unique. La psychiatrie est annexée, du moins pensée et enseignée sur le modèle médical. L’intérêt se déplace du malade à la maladie, de l’histoire psychodynamique à l’actualité symptomatique, laquelle débouche sur un traitement codifié. Reste la difficulté de concilier d’un côté la médicalisation du trouble psychique qui impose une technicité, laquelle trouve son lieu électif à l’hôpital, et de l’autre la sectorisation qui déploie les moyens afin de se rapprocher davantage de l’usager et exige des compétences sociales.
L’école, devenue institut de formation en soins infirmiers, se situe hors de l’hôpital, et curieusement dans notre ville sur un terrain autrefois occupé par des pavillons de l’hôpital psychiatrique. La théorie générale du soin semble avoir grignoté la rencontre avec la folie. Le centre n’est donc plus l’hôpital, le pavillon, l’équipe, ni peut-être même le malade. Il se situe au dehors, dans l’école où l’on suit les cours et où l’on se regroupe après les stages ; dans une formalisation de plus en plus poussée du regard infirmier et des soins. Une méthodologie (par exemple : données-actions-résultats) précède l’immersion dans l’hôpital. Les stages courts et multiples se succèdent, guère liés entre eux et pas toujours contemporains de l’enseignement théorique. Ils servent d’illustration ou d’application à un savoir scolaire qui aujourd’hui les précède sinon de fait, du moins de droit. L’éclatement des lieux et des temps de transmission se double d’une coupure entre la théorie et la pratique. Le jeune élève bénéficie certes d’une pédagogie dite par objectifs hautement élaborée : écoute et observation du malade, lecture du dossier, participation aux soins physiques, aux entretiens et aux réunions. On s’efforce d’évaluer ses capacités. Il a ainsi pris un statut d’étudiant. Mais à la différence de ses aînés, il sort souvent à peine du lycée et si son niveau culturel est plus élevé, il n’a pas cette expérience de la vie, si essentielle en psychiatrie.
Les anciens sentaient, faisaient et n’expliquaient pas. Les élèves reproduisaient et imitaient ce qui avait fait ses preuves. Pourtant la faiblesse de l’assise théorique laissait la part à l’initiative et à l’invention. Le quotidien prenait sens au cours de discussions et, quand elles sont apparues, dans les réunions d’équipe. Aujourd’hui tout acte doit prendre sens, être formalisé et enregistré. Ce souci, louable sur le plan intellectuel, aboutit souvent hélas (du fait du peu de moyens et de temps ?) non pas à enrichir la relation mais à la réduire, les exigences administratives prenant le pas sur l’intérêt clinique. L’infirmière devant rendre des comptes et des rapports, bientôt coder et mesurer des actes, a moins de temps et de motivation pour un véritable échange avec le malade ; d’autant que lorsqu’elle reviendra de ses jours de repos, il sera peut-être sorti, pris en charge par une autre équipe, et d’autres malades lui seront confiés avec lesquels il faudra gérer le quotidien de l’hospitalisation.
On peut se demander si ce repli dans la gestion résulte des seules contraintes administratives ou s’il reflète la peur de la violence et de la folie, ou bien encore le peu d’intérêt de jeunes attirées par des disciplines plus techniques et apparemment plus valorisantes. La condition de l’élève infirmière semble bien refléter celle de l’individu « post-moderne », lequel se situe plus par sa place dans la société actuelle que dans une histoire, une suite de générations : souple, disponible, préparée à s’adapter à des situations aussi diverses que possible ; sceptique ou prudente, toujours pragmatique, elle évite de trop s’affirmer ou s’engager. Ses multiples stages et modules lui ont procuré une polyvalence qui la prépare à cette mobilité. Mais quand elle arrive en psychiatrie, ces formations disparates qu’elle ne manquera pas de poursuivre ne semblent pas suffire à constituer une réelle formation. L’examen a évalué avec précision des performances. Mais en psychiatrie « la compétence est en rapport avec ce qui a marqué la vie de quelqu’un […], les préférences, les goûts, les passions » [3] et, ajouterons-nous, les rencontres. Aussi faut-il espérer que la transmission se poursuive, que jeunes et vieux trouvent encore le temps et le goût de parler ensemble, de partager des moments, des émotions et des histoires, entre eux et surtout avec les malades.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  1. Foucault (M.), Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Plon, 1961.
·  2. Olive (A.), Karavokyros (D), Tosquellas (J.), Viader (A.), « Sur la formation initiale de base », Revue pratique de psychologie et de la vie sociale et d’hygiène mentale, n° 1, 1991, 63-65.
·  3. Oury (J.), « Itinéraires de formation », Revue pratique de psychologie et de la vie sociale et d’hygiène mentale, n° 1, 1991, 42-50.
·  4. Platon, Œuvres, t. I et II, Paris, Gallimard, 1950 (Bibl. de la Pléiade).
·  5. Rousseau (J.-J.), Émile ou de l’éducation, Paris, Classiques Garnier, 1999.
 
NOTES
 
[1]Les occupations des malades et les tâches du personnel ont changé avec le temps. Mais il n’en persiste pas moins un rythme des journées.
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