VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.en cours
56 pages

p. 46 à 48
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Mémoire

no 77 2003/1

2003 Vie Sociale et Traitements Mémoire

À Stanislas Tomkiewicz

De la part de Jacques Ladsous
« Elle est à toi, cette chanson. » (Georges Brassens)
Il faut du temps pour faire un deuil. Depuis un mois, je suis devant la feuille blanche, et si tout se pressait dans ma tête, rien ne pouvait arriver au bout de ma plume. Tom, tu étais pour moi la vie qui bouillonne, qui emporte, qui exalte ! Il m’était impossible de te dire absent. Il m’était impossible de te penser mort.
Et pourtant, je sais que tout a une fin sur cette Terre où nous passons. Il faut bien que je me résolve à ne plus entendre ta voix, ton rire, tes imprécations vis-à-vis de tous ceux qui combattent la vie chez ces adolescents dont tu aimais la pugnacité, l’habileté à transformer le monde.
Car voilà bien la mission essentielle de la vie : ne jamais laisser le monde aller vers le penchant de l’immobilité dans une logique de conservation, de thésaurisation, qui met le bien matériel, le gain matériel au-dessus de la vie humaine.
Et voilà que tu t’en vas, au moment où retentit une fois de plus ces clameurs dénoncées par Prévert :
« Bandit, voyou, voleur, chenapan
Qu’est-ce que c’est que ces hurlements ?
Bandit, voyou, voleur, chenapan
C’est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l’enfant [1]. »
Et tu ne seras plus cette voix qui dénonce le regard des adultes sur ceux qui vont venir prendre leur place. Tu ne seras plus cette voix, à la fois gouailleuse et structurée, qui savait rendre compte de ta propre expérience d’enfant maltraité par la vie, avec les arguments scientifiques qui permettaient de l’étayer.
Cette voix, nous en gardons l’écho, et si je dis l’écho et non le souvenir, c’est que tu nous confies le devoir de continuer à dire, à penser, à clamer haut et fort la grandeur de l’enfant, à l’image de ce Korczak, Juif et Polonais comme toi-même, dont nous nous étions fait le chantre, le porte-voix, au-delà de son massacre au milieu des enfants à Treblinka.
« Petit veut dire toujours : banal, dépourvu d’intérêt. Petites gens, petits besoins, petites joies, petites tristesses. Il n’y a que le grand pour nous en imposer : grandes villes, hautes montagnes, arbres majestueux. Nous disons : « une grande œuvre, un grand homme… » Un enfant, c’est si petit, si léger, si peu de chose. Si faible aussi. On peut le soulever, le projeter en l’air, le faire asseoir contre son gré, lui dire d’arrêter de courir, anéantir à chaque instant le moindre de ses efforts…
Nous disons : « T’en vas pas, touche pas, pousse-toi, rends-le » et l’enfant sait qu’il lui faut obéir. Avant d’en arriver là, que de fois n’a-t-il pas protesté, toujours en vain. Le voilà à présent soumis, résigné.
Qui pourrait traiter de la sorte un adulte ? Il faudrait que les circonstances soient exceptionnelles pour que celui-ci se voit brusqué, poussé, roué de coups. Alors qu’il nous semble naturel et innocent de donner une claque à l’enfant, de lui saisir la main pour qu’il nous suive docilement, de le serrer brutalement dans nos bras… C’est notre propre exemple qui apprend l’enfant à mépriser tout ce qui est faible [2]. »
Et c’est bien vrai que j’ai trouvé dans les écrits de Korczak, que tu m’as fait découvrir avec Madame François, bien des idées force qui nous ont permis de faire vivre aux enfants des moments essentiels.
Tu as survécu au ghetto de Varsovie, et tu es venu prendre ta place parmi nous, au milieu de nous, parfois encensé, parfois critiqué, mais toujours respecté, même par ceux qui ne t’aimaient pas et auxquels tu le rendais bien. Et tu nous as aidés à ne pas tomber dans la routine et l’indifférence. Tu nous as aidés à agir avec les enfants, les adolescents, en favorisant la recherche d’eux-mêmes fut-ce au prix de certaines erreurs. Là encore, j’entends la voix de Korczak :
« Un bon principe : laissons l’enfant commettre tranquillement ses péchés.
Ne cherchons pas à prévenir chacun de ses gestes ; ne lui indiquons pas son chemin à la moindre de ses tentations ; n’accourons pas à l’aide lors de son plus léger trébuchement. N’oublions pas : nous pouvons ne plus être là au moment où il aura à livrer ses plus durs combats.
Laissons-le pécher.
Que sa volonté toute fragile se mesure avec la force de ses passions, qu’il y succombe souvent : c’est dans ces escarmouches avec sa propre conscience que doit s’exercer et croître sa résistance morale.
Laissons-le pécher.
Celui qui ne s’égare pas dans son enfance ; qui, surveillé et protégé, n’apprend pas à s’empoigner avec la tentation, sera un jour un être moralement passif, l’un de ceux dont la probité ne tient qu’au manque d’occasions de pécher et non à la force de freins moraux.
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Laissez-les errer et chercher eux-mêmes le droit chemin. Ils ont besoin de rire, de courir, de faire mille bêtises. Si pour toi la vie ressemble à un cimetière, permets-leur d’y voir un pré. Même si tu as déposé le bilan de ton bonheur terrestre ou revêtu le cilice du sacrifice, tâche de faire un effort pour lui offrir un sourire d’indulgence.
Ici, à tout prix, doit régner le climat de tolérance à l’égard de tous les péchés de l’enfance. Ici, pas de place pour la forte rigueur, l’autorité de pierre, la logique inflexible, la conviction immuable.
Ton devoir est d’élever des hommes, pas des brutes, des travailleurs, pas des sermonneurs ; leur bonne santé physique et morale doit être le premier de tes soucis [3]. »
Toi aussi tu disais des choses semblables, les yeux pétillants de malice, brillants du plaisir de voir les avancées maladroites dans la vie de ceux qui souvent en avaient souffert.
Car tu connaissais la souffrance, et c’est pourquoi la violence des forts à l’égard des faibles te révoltait, et particulièrement celle des adultes à l’égard des enfants, celle des institutions à l’égard des sujets qu’elles étaient censées aider, élever, construire.
C’est pourquoi, également, la révolte des faibles, leur ruse, leur agressivité constructive te faisait vibrer. Et parce que tes travaux avaient fait de toi une voix autorisée, tu profitais de cette renommée pour dire très fort ce que d’autres auprès de toi pouvaient reprendre et mettre en œuvre.
Oui, tu nous as aidés à cheminer, à développer nos initiatives, à résister à l’organisation castratrice. J’entends encore ton propos, cet été, au milieu de cette université à Soulac-sur-Mer, quand tu nous parlais d’amour. Car on ne peut aider quelqu’un sans l’aimer, et malheur à ceux qui voient partout se profiler de la pédophilie. On a le droit d’aimer, en toute quiétude, on a même le devoir d’aimer, car l’amour exclut toute possession… et tandis que tu nous parlais, j’entendais ce poème de Prévert que je te dédie :
« Cet amour
Si violent
Si fragile
Si tendre
Si désespéré
Cet amour
Beau comme le jour
Et mauvais comme le temps
Quand le temps est mauvais
Cet amour si vrai
Cet amour si beau
Si heureux
Si joyeux
Et si dérisoire
Tremblant de peur comme un enfant
dans le noir
Et si sûr de lui
Comme un homme tranquille au milieu
de la nuit
Cet amour qui faisait peur aux autres
Qui les faisait parler
Qui les faisait blêmir
Cet amour guetté
Parce que nous les guettions
Traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Parce que nous l’avons traqué blessé
piétiné achevé nié oublié
Cet amour tout entier
Si vivant encore
Et tout ensoleillé
C’est le tien
C’est le mien
Celui qui a été
Cette chose toujours nouvelle
Et qui n’a pas changé
Aussi vraie qu’une plante
Aussi tremblante qu’un oiseau
Aussi chaude aussi vivante que l’été
Nous pouvons tous les deux
Aller et revenir
Nous pouvons oublier
Et puis nous rendormir
Nous réveiller souffrir vieillir
Nous endormir encore
Rêver à la mort
Nous éveiller sourire et rire
Et rajeunir
Notre amour reste là
Têtu comme une bourrique
Vivant comme le désir
Cruel comme la mémoire
Bête comme les regrets
Tendre comme le souvenir
Froid comme le marbre
Beau comme le jour
Fragile comme un enfant
Il nous regarde en souriant
Et il nous parle sans rien dire
Et moi je l’écoute en tremblant
Et je crie
Je crie pour toi
Je crie pour moi
Je te supplie
Pour toi pour moi et pour tous ceux qui
s’aiment
Et qui se sont aimés
Oui je lui crie
Pour toi pour moi et pour tous les autres
Que je ne connais pas
Reste là
Là où tu es
Là où tu étais autrefois
Reste là
Ne bouge pas
Ne t’en va pas
Nous qui sommes aimés
Nous t’avons oublié
Toi ne nous oublie pas
Nous n’avions que toi sur la terre
Ne nous laisse pas devenir froids
Beaucoup plus loin toujours
Et n’importe où
Donne-nous signe de vie
Beaucoup plus tard au coin d’un bois
Dans la forêt de la mémoire
Surgis soudain
Tends-nous la main
Et sauve-nous [4]. »
 
NOTES
 
[1]Jacques Prévert, Paroles.
[2]J. Korczak, Le droit de l’enfant au respect.
[3]J. Korczak, Comment aimer un enfant.
[4]Jacques Prévert, Paroles.
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[1]
Jacques Prévert, Paroles. Suite de la note...
[2]
J. Korczak, Le droit de l’enfant au respect. Suite de la note...
[3]
J. Korczak, Comment aimer un enfant. Suite de la note...
[4]
Jacques Prévert, Paroles. Suite de la note...