VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.en cours
56 pages

p. 49 à 51
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Deligny

no 77 2003/1

2003 Vie Sociale et Traitements Deligny

Le cercle, l’O et l’eau : radeau

Fernand Deligny et le langage

Béatrice Kia-ki
« L’eau / source / rivière / fontaine / tous les points d’eau repérés, vibrés [1]. »
« C’est à ce moment-là que je me suis mis à penser à la vingt-septième lettre de l’alphabet, celle que Janmari autiste devait (me) tracer sept ans plus tard, en O mal fermé “lettre” que j’ai nommé cerne et qui n’a pas fini de nous en faire voir, je l’espère [2]. »
« Ce qui arrive à des individus peut fort bien arriver à des mots. Humain est un mot autiste [3]. »
« Mythe, le radeau parti pour crever l’orbe du langage, comme d’autres l’ont fait de l’œil du cyclope. Il était personne [4]. »
« Ce dont on ne peut parler, il faut le taire [5]. »
L’objet de cet article est d’introduire à une réflexion sur le langage, l’humain et le silence à partir d’une lecture de l’œuvre de Fernand Deligny et plus particulièrement de celle qui correspond à la tentative menée avec des enfants autistes à Graniers dans les Cévennes à partir de 1967 et qui l’occupa jusqu’à sa mort. Pendant cette période effectivement, non seulement Deligny poursuit son inlassable travail d’écriture, mais il met en place la pratique des cartes et oriente sa réflexion vers un questionnement sur le langage, la trace, l’humain, l’espèce, le rite, le mode de vie en réseau, le vide et le silence. Deligny a écrit, c’était son seul projet [6], mais comment donc écrire ce dont on ne peut rien dire, comment trouver les mots de ce qui est sans voix, quelle est la voie de ceux que plus rien ne regarde, qui sont hors de l’histoire et n’ont pas de conscience ? Comment parler ici de ce qui est silence, tenter de retracer un trajet d’existence, prendre le radeau des mots qui n’ont plus rien du sens, entreprendre sans se prendre dans le filet des phrases, écrire sans sujet ni projet de faire sens ? Comment retrouver l’O hors du cercle du même, tracer la lettre d’un rond sans enfermer en tour la bordure d’une conscience dans le mur d’une essence ? Par où donc penser ce dont il ne s’agit pas, parvenir à croiser ceux qui errent en silence, embarquer sans un Nous qui les rive à ses phrases, les laisse-là transcrits sur la berge des phrases ?
Depuis 1967 donc, Fernand Deligny est installé dans les Cévennes en compagnie d’enfants autistes et de quelques adultes. Loin des projets éducatifs et des institutions, à l’écart des subventions et de la reconnaissance de l’État, il mène une tentative de vie en réseau de petites unités de lieux et de personnes, disséminées à Graniers, un hameau du village de Monoblet. Pour ces enfants autistes, le plus souvent mutiques qu’on nomme invivables, insupportables, incurables, il s’agit avant tout de construire un lieu d’être, de trouver une voie qui ne soit pas celle du langage qui ne soit pas La voix, qui ne fasse plus loi [7]. Il s’agit d’être là, dans la présence proche, de vivre auprès de ceux qui n’ont pas le langage, qui sont hors des projets et de nos intentions, demeurent hors du sujet et du verbe de l’homme, sans objet, sans conscience, sans familles et sans nom, infernaux, incurables, impossibles à comprendre : autistes. Monoblet est un lieu dispersé en hameaux, chaque maison est un lieu fait de lignes qui errent, chaque ligne est un fil de silence et d’absence que les autistes déroulent entre les choses qui sont. Monoblet est un lieu fait de pierres et de l’eau, l’eau qui coule en ruisseau, l’eau du puits qui tarit, l’eau des bêtes et des hommes quand plus rien ne s’agit, qu’il ne reste que l’agir, l’infinitif d’être. Deligny vit là-bas, au milieu de ceux-là et mène une tentative, essaye un autre chose, un autrement des choses qui puisse les laisser être, les laisser eux sans voix aller, venir à être, humains, l’humain qui ne demande rien.
 
Il fallait un radeau
 
 
Alors, pour le réseau, il fallait un radeau, un mode de déplacement immanent aux mouvements, une barque sans voile qui navigue sans âme, divague et extravague sans jamais basculer, se poser ou chercher à se représenter. Un radeau, c’est des branches mises ensemble sur l’eau, un lieu sans une berge qui viendrait l’amarrer, l’arrêter, le poser, l’obliger à rester. Le radeau est précaire, fait de troncs ajourés, prêt à se détacher à la moindre marée, mais aussi délicat qu’un morceau de papier, il vague au fil de l’eau, en épouse les vagues, divague jusqu’au raz des choses qui l’écoulent. Un radeau, c’est tout plat, un espace sans frontière, un morceau de cette eau où l’humain peut couler, s’écouler et virer au gré du coutumier, s’étaler et aller au plus près du silence, proche des mouvements de l’eau, loin des mots et des phrases. Contre l’hégémonie, la tyrannie des mots, contre tous ceux qui veulent faire parler les autistes, ceux qui projettent sur eux l’intention de faire sens, d’agir pour quelque chose, de vouloir être quelqu’un, Deligny entreprend de construire ce radeau, un lieu qui va sur l’eau à la dérive de l’homme, à la dérive des mots et du sujet du monde, un lieu, un eux qui erre au gré de leur silence et des choses qui sont. Il s’agit donc de planches ajourées par le vide, d’une embarquée fragile sans pilote ni bagage, de la dérive des signes au-delà du langage, de laisser le sujet sur la berge du regard et d’aller voir ailleurs ce qui se passe sans nous, en dehors du monde. Le radeau est à l’eau, il vague au fil des choses et se fraye un chemin qui ne débouche sur rien, qui n’espère plus rien, qui erre au gré des lieux sans voix et les laisse exister, eux, ces autistes sans nom, tout près, dans le silence des choses. Dans l’espace des Cévennes, commence la dérive, un mouvement qui refuse de savoir où aller, qui part d’en l’à-côté, de biais et de travers, qui se laisse en aller là où s’en vont les choses, les erres et leurs lignes de silence. Le langage est un monde où tout est bien posé, un monde où l’homme est roi au centre de lui-même, un monde où la raison est la conscience de soi, la réflexion des choses, l’apanage de tous ceux qui se posent en un monde, se veulent et s’agissent toujours pour quelque chose. Le radeau doit passer hors du cercle du même, traverser la marée qui nous amène à l’homme, surpasser les discours et les objets figés, apprendre du silence comment couler vers l’eau, retrouver le commun d’un lieu de vivre ensemble sans communication, sans les canaux des mots.
 
Le cercle du monde
 
 
Il y a le cercle du monde dont l’homme est le sujet, le tour de la conscience qui borde nos personnes, le défini d’un trait qui se referme en ligne, vient clore tout ce qui est dans l’avoir d’un projet, la voix droite du langage. Car, pour nous, l’homme du langage, l’O est d’abord un cercle, un tour vide de matière qui n’existe nulle part, qui est tout défini dans l’essence de son être, qui est autour d’un centre sans jamais avoir lieu, qui est dans la conscience la forme même de son être, le soi d’une réflexion qui tourne à l’identique, déploie en un point de vue le discours de son être et circonscrit en monde l’acte de ses raisons. Pour nous, l’homme est sujet, il se pense comme un « je », il se dit comme il pense et se fait comme il veut : l’homme dépose en cercle les choses en leur discours et l’être en son essence, la vérité en fait. On parle d’une forteresse, d’un sujet enfermé, d’un mur qui nous sépare comme un cap à franchir, du vide de leur silence en termes de mutisme : on parle, on forme les contours de leur trou. Le cercle du nous, c’est eux qu’on enferme en fous, qu’on replie sur eux-mêmes à mesure du même, en dimensions d’un être qu’on voudrait ressembler à ce qu’on attend d’eux, qu’on voudrait expliquer, comprendre et puis mouler dans toutes nos intentions, nos circonvolutions. Le cercle, c’est notre monde enroulé de ses noms, c’est le langage d’un « je » arrimé en conscience, le pouvoir de l’avoir dans le clos de l’essence et la fin d’une raison imposée comme souveraine, l’O sans main et sans trace, l’O qui ne rime à rien, s’ennuie, s’enlise dans la folie de l’homme. Car, O pour eux c’est l’eau, le radeau de l’humain, la main qui trace des ronds, des cernes mal fermés : O, eaux, raz-d’O. Sur l’eau, il y a l’O qui fait des ronds dans l’eau, le tracer mal fermé d’une ligne malhabile, l’aventure d’un être qui file à la dérive, défile toutes les lettres en d’autres mots sans signe, d’écrit en cours des choses l’immuable silence et qui n’en finit plus de retrouver la trace : sur l’eau, dans l’eau, il y a l’O sans dessein, l’O sans fin de la main [8]. Dans l’eau, il y a l’O, la lettre qui tourne en rond, ce cercle sans sujet qui se boucle et s’entrouvre sur le tracer d’un être à jamais désœuvré, mal famé d’alphabet, mal fermé sur son trait, mal placé sur sa ligne, malhabile et mal fait, de l’O qui tourne jusqu’au radeau des eaux. Dans l’O, il y a un rond qui refuse d’être cercle, de s’enfermer en même, en contours d’un sujet, de s’;entourer des mots, de se fixer en centre, de s’expliquer en phrases et de céder au temps : un être dont tout l’être est la trace, où être est un raz-d’O, dans l’eau. L’O, l’eau, le radeau : tous ces O sans la fin qui les ferme en cercles, la trace d’une main qui erre sur le papier des mots, qui dessine sans dessein une kyrielle d’O sans mot, seulement pour ne rien dire, rien avoir à comprendre, seulement pour rien du tout, simplement être là parmi les êtres sans voix. Car, l’O n’est pas un cercle, il n’a rien du fermé, il se trace hors d’un centre qui en serait sujet, il n’est pas défini par un a priori, il n’est pas un sujet sur une ligne de faits, pas une conscience murée en subjectivité qui jamais n’arriverait à franchir la frontière, à sortir de soi-même pour rejoindre les mots, l’alphabet de chaque homme. Parce que rien ne se dit qui n’émane d’un sujet, parce que rien ne veut dire qui n’exprime un projet, parce que rien n’agit qui ne soit l’intention, il faut tracer sans fin, laisser errer la main, tracer des O mal faits sur une feuille de papier, tracer tous ces trajets qui demeurent sans objet, laisser vagabonder, laisser courir la ligne, filer dans le silence le non-sens d’un humain qui va au gré de l’eau se croiser de repères, s’entrecroiser du rien et du commun des choses. L’O a besoin de l’eau, de retrouver la source, de rejoindre l’humain qui file au gré des choses, de la main qui le trace, du radeau qui l’écoule, d’une voie qui ne dise et ne regarde plus, l’amène vers les repères d’un mode d’être sans fin : radeaux, raz-d’O dans le plus loin du rien. Le cercle, l’O et l’eau, il s’en faut d’un radeau qui passe au creux des mots.
Le cercle, l’O et l’eau ; le sujet, la trace et les repères ; la conscience, le dessin et la surface ; le bord, l’ouvert et la présence ; le langage, la trace et le silence ; l’homme, la lettre, l’humain : radeaux.
 
NOTES
 
[1]Revue Recherches, Les Cahiers de l’immuable, n° 2, p. 11.
[2]Les Cahiers de l’immuable, n° 3, p. 17.
[3]Manuscrit.
[4]Revue Recherches, Les Cahiers de l’immuable, n° 2, p. 65.
[5]Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, prop. 7.
[6]« Mon projet propre était d’écrire », Le croire et le craindre, p. 21.
[7]« Il y a d’autres passages que par le mot, d’autres voies que la voix. » Revue Recherches, Les Cahiers de l’immuable, n° 2, p. 17.
[8]« Pendant des mois. Sa main a tracé des ronds rien d’autre. » Les Cahiers de l’immuable, n° 2, p. 18.
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Revue Recherches, Les Cahiers de l’immuable, n° 2, p. 65. Suite de la note...
[5]
Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, prop. 7. Suite de la note...
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