VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.en cours
56 pages

p. 5 à 5
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Editorial

no 77 2003/1

2003 Vie Sociale et Traitements Editorial

Le groupe, chaînon éducatif manquant ?

Serge Vallon
Il y a encore dix ans, vous auriez demandé à un éducateur si le groupe était le lieu et le moyen de son action ? Bien sûr que oui ! la question eut paru inutile. Maurice Capul, dans son travail mémorable sur les Groupes rééducatifs, traitait avec talent du cœur de cible des professionnels. Certes, on aurait nuancé : précisant que l’action de groupe devait se situer dans le quotidien, qu’il fallait aussi se préoccuper des individus et au-delà des environnements, comme la famille ou le quartier.
Des mouvements d’éducation populaire comme les Ceméa ont mis au centre de leurs méthodes actives la vie de groupe. Pendant plus d’un demi-siècle, ils ont fait partager des apprentissages et des projets vectorisés par une vie collective en groupe. L’encadrement lui-même (les « instructeurs-formateurs-animateurs ») se vivait comme un groupe face au groupe des stagiaires. Le scoutisme du début du xxe siècle avait ouvert la voie royale de l’éducation par le groupe des pairs. Cousinet et d’autres pédagogues – de Freinet à Fernand Oury – l’avaient formalisé et théorisé. Les centres de formation professionnelle en travail social [1] privilégiaient réflexion, production, évaluation en groupe… pensant ainsi mieux préparer à la vie professionnelle et sociale.
Un numéro récent de la revue Empan [2] montre qu’il n’en est plus ainsi. Interrogeant ce thème, les réponses ont afflué, venant des thérapeutes. Le groupe comme instrument de soins spécifiques y est au zénith : avec ou sans médiation, avec ou sans protocole. Il semble même que la dimension groupale suffise pour certains à faire cadre psychothérapique ! Les réponses des travailleurs sociaux et des éducateurs sont plus rares ou plus circonspectes. Le groupe y est repéré et valorisé mais dans un enchâssement institutionnel.
Pourquoi ces trajets inversés ? Le thérapeute est allé de l’individuel au groupal. L’éducateur du groupal à l’individuel ? Est-ce une économie de moyens, un changement d’objectif, un sacrifice à l’ambiance individualiste du libéralisme ?
Le groupe, matrice sociale intermédiaire entre l’intimité familiale et l’espace social, a des spécificités utiles. La première est l’incarnation du tiers qu’il engendre. Le groupe est toujours plus que la somme de ses membres. Il tend à exister psychiquement et imaginairement comme entité, comme lorsque nous disons « Nous ». La deuxième est la variété des positions qu’il permet. On peut y être dominant et dominé, couplé ou en opposition, en attaque ou en fuite selon ces modalités repérées par le psychanalyste Bion [3]. Il y a plus : le groupe permet un large empan de régression et de progression psychique favorable au remaniement de la personne. Il n’échappe pas plus à l’amour qu’à la haine et peut évidemment se fermer, se fétichiser dans l’unisexe ou se soumettre à un meneur pervers. L’éducateur peut y veiller et y parer. Des régulations individuelles ou collectives, groupes de type Balint, analyse des pratiques, l’y aident. Pourquoi donc se priver de ces possibilités offertes aux groupes naturels ou artificiels ? Le groupe ferait-il peur désormais ? Serait-il réduit à ces « Loft story » télévisés où le groupe naissant doit s’autodétruire pour le plaisir malsain du spectateur ?
Parions sur le groupe comme cet espace d’amitié où les tensions érotiques et agressives restent modérables, comme cette agora d’échanges nécessaires aux moments ou aux lieux de transition, comme ce bouquet de corps dissemblables. Dans ce microcosme, des civilités peuvent s’apprendre et se renforcer. À défaut de ce niveau de lien social, craignons de n’avoir pour alternative que le retirement individuel, le réseau virtuel et anonyme ou l’absorption dans des masses vite manipulées par des émotions et représentations aliénantes.
Rêvez à ces alignements circulaires de Stonehenge ou de Bretagne. Ces pierres dressées, énigmatiques, font groupe car on peut les compter une à une. Imaginez des mains tendues dans une invisible chaîne fraternelle. Le groupe nous éduque car Je est un groupe.
 
NOTES
 
[1]Comme l’École pour éducateurs des Ceméa que nous avons dirigée à Bruguières-31 puis à Toulouse-Mirail. L’internat de formation y était de rigueur et les séquences résidentielles étaient jugées indispensables.
[2]Éditions Érès sous la direction de Rémi Puyuelo ; numéro préparé par Mireille Gayraud, Alain Jouve et moi-même.
[3]Le psychanalyste anglais W. Bion (1897-1979) les expose dans Recherches sur les petits groupes, PUF, 1961.
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