VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.en cours
54 pages

p. 10 à 15
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Dossier : Lucien Bonnafé (1912-2003)

no 78 2003/2

2003 Vie sociale et traitements Dossier : Lucien Bonnafé (1912-2003)

“Vive l’espérance”

M. Guyader Psychiatre
Ainsi Lucien Bonnafé nous a quittés, lui qui ne lâchait rien, jamais ; le trapéziste volant est passé de l’autre côté du miroir ensorcelé.
Je n’entendrai donc plus son vibrant salut, suivi tout naturellement du « Viens on va travailler » usuel. Quelquefois, il disait « Viens voir, je t’ai trouvé un trésor » et donnait une copie d’un texte important pour lui et toujours utile à faire fonctionner « le comprenoir ».
Il est assez difficile de dire en quelques lignes l’apport exceptionnel de cette très grande figure de l’histoire de la psychiatrie et des idées.
L.B était un défricheur acharné des terres fécondes de la résistance à toute forme de domination de l’homme par son semblable mais aussi un promeneur assidu des chemins escarpés de la création artistique, des liens profonds qui unissent les hommes à leur histoire, à la culture dans ce qu’elle a d’universel, pour lui profondément ancrée dans le Quercy.
On peut trouver la marque de son acharnement à s’opposer à toute forme d’exclusion, de ségrégation, d’opposition des cultures dans une lettre qu’il m’adressa dans son « au Marais » à la page 51 du Miroir ensorcelé édité en 2002 chez Syllepse : « Enraciné dans la culture caussenarde, j’apprenais la vie dans un site où, sur le marché les marchandes du miel blond de cette culture du sol perméable et de l’eau souterraine côtoyaient celles du miel brun de l’autre pays, celui du sol imperméable, du seigle et du châtaignier et de l’eau de surface. Nous étions en assez bonne compagnie pour apprécier et respecter la différence des cultures et pour rigoler des abrutisseurs qui en faisait chicane. »
L.B appréciait particulièrement la dispute, l’affrontement des idées dont il soulignait sans relâche qu’elle n’avait rien à voir avec la chicaille, façon stérile d’affronter des arguments manquant de rigueur, n’apportant rien d’intéressant, manquant d’ironie et contribuant enfin trop souvent à la division dont Bonnafé n’a jamais cessé de dénoncer les méfaits comme en témoigne le récurrent : « diviser pour régner » titre du dernier message transmis à ses amis quelques jours avant sa mort ; il disait : « Il y a grand besoin d’amplifier les solidarités résistantes aux lourdes emprises par façons de parler, imprégnant les “traditions et éducations”, des façons de penser et modèles mentaux faisant prévaloir, dans la “nature humaine”, les potentiels d’intolérances contre ceux de solidarités. Contre le règne de cet esprit de division s’impose une vision contemporaine d’“unissez-vous”, dont les développements actuels restent beaucoup trop faibles. Cultiver ces résistances dans toutes cultures, en privilégiant celles où opèrent les passions dominatrices exaltant les antagonismes, dans les bellicismes d’ici et maintenant, est le grand problème du jour. Le : “Quelle connerie la guerre” est la plus sage parole de résistance aux effets des puissances dominatrices de la parole (et des silences !) modelant la “nature humaine” en antagonismes réciproquement concurrents, faiseurs de partitions, sécessions, discriminations, exclusions, ségrégations, etc., sous le règne de la division. »
Des disputes nous en eûmes, la dernière concernait l’éventuelle refonte de la loi de 1990.
Lucien Bonnafé avait apprécié le rapport de mes amis Piel et Roelandt. Il n’y avait pas trop lieu qu’il le contestât ; Éric Piel et Jean-Luc Roelandt se sont beaucoup inspiré de sa pensée.
Il était en revanche chagriné des dispositions proposées par ces auteurs concernant la réforme de la loi de 1990.
Pour ma part, je pensais que les dispositions prévues à propos de l’hospitalisation sous contrainte étaient fâcheuses et j’avais écrit en ce sens à Piel et Roelandt pour le leur dire et leur proposer une autre manière de faire. Il me semblait pourtant, et il me semble toujours, que l’abrogation de cette détestable loi est indispensable, et c’est ce qui faisait dispute entre Lucien et moi. Nous étions d’accord pour dire que la seule loi nécessaire pour la psychiatrie était une loi de finances, mais je considérais qu’aucun État n’accepterait de renoncer à ses obligations régaliennes dans ses rapports avec la folie et donc de ne pas légiférer sur l’hospitalisation sans consentement mais qu’il fallait profiter de l’occasion de la réforme pour déspécifier les modalités du soin sans consentement et utiliser l’équivocité existant entre nécessité et obligation.
À mon idée si la nécessité de soin se trouve du côté du patient, l’obligation est du côté des soignants, qui répond, en effet, de la disposition légale condamnant la non assistance à personne en danger.
La nécessité concerne la situation dans laquelle se trouve un patient, quelle que soit sa pathologie, qui rencontre une difficulté de santé particulière et dont il ne peut percevoir les conséquences pour lui-même ou pour autrui. Alors et alors seulement l’obligation de soigner s’impose au praticien.
Lucien Bonnafé n’était pas de cet avis et disait qu’il n’y a besoin d’aucune disposition légale particulière et encore moins bien sûr de loi spécifique, d’où notre cordiale et intéressante dispute.
Il était un homme dont l’exigence intellectuelle nourrissait la raison ardente pour citer les vers d’Apollinaire qu’il aimait tant :
« Mille phantasmes impondérables
Auxquels il faut donne de la réalité
Soleil c’est le temps de la Raison Ardente »
Ainsi reprenait-il tout interlocuteur qui, parlant du très important discours sur la psychiatrie de Jacques Ralite alors ministre de la Santé, aurait dit : « le discours de Sotteville », car si le remarquable ministre communiste avait bien en 1981 été visiter l’hôpital psychiatrique de Sotteville-les-Rouen, il était aussi allé dans des centres de consultation et autres dispositifs de proximité (je l’accompagnais alors et me souviens qu’il m’avait montré une petite usine jouxtant un CMP et m’avait dit soulignant ses craintes quant à la situation économique et au chômage qui montait : « J’espère qu’à l’occasion d’une prochaine visite je ne verrai pas cette entreprise transformée en lieu de consultation et ses travailleurs désespérés y venir pour soigner leur dépression… »), et lorsque qu’enfin était venu le moment du discours sur la psychiatrie qui fit germer tant d’espoirs, le ministre avait pris grand soin de ne pas le prononcer dans le lieu de l’enfermement mais à la préfecture, lieu garant de toute citoyenneté.
 
Bonnafé, acteur de l’histoire
 
 
Je me souviens aussi de l’exigence de Bonnafé quand il parlait de la Révolution française et insistait beaucoup sur une des grandes méconnaissances du discours sur l’histoire qui laisse à croire que les massacres, l’abandon de l’idéal révolutionnaire tenaient à Saint-Just, Robespierre, Marat et non aux Thermidoriens qui furent les vrais responsables de la dérive bourgeoise de ce grand moment d’espérance populaire. Bonnafé faisait remarquer à ce propos qu’il n’y a pas de rue Saint-Just, pas plus que de rue Robespierre ou Marat. « Suivez mon regard », disait-il, pas dupe du tout de cet oubli, lui qui avait tant fait pour que l’on débaptisât les rues et facultés de médecine Alexis-Carrel.
Bonnafé, acteur de l’histoire, en était aussi le témoin vigilant, dans le champ psychiatrique en particulier ; il ne cessait de dire par exemple qu’il est scientifiquement inexact de soutenir que l’ambiance et les relations entre soignants et soignés dans l’institution psychiatrique n’ont été modifiées que par le Largatil. Une publication faite avec Louis Le Guillant démontre que c’est l’introduction dans les services de la psychothérapie institutionnelle dialectisant la relation des lieux et des liens qui a permis cette évolution. Sven Folin son ami disait : « Ils ne veulent pas que l’on sache ce que nous avons fait avant le Largatil. »
Cette réalité historique est largement méconnue ; faut-il s’en étonner à l’époque où la souffrance humaine est volontiers réduite au désordre de la biochimie moléculaire et la clinique psychiatrique à la mise en parallèle de symptômes et de statistiques et ou enfin la tentative effrénée de modifier des comportements tente de tenir lieu de thérapeutique.
Témoin de son exigence aussi, la vigilance qu’il déployait par rapport aux dérives du sens des mots, ainsi dans son dernier mail insistait-il, une fois encore, sur la perte de sens du mot “amalgame”. À l’origine ce mot signifie : mélange de deux substances qui donne naissance à une troisième dont les propriétés constituent un progrès par rapport à celles amalgamées. Que ce mot signifie aujourd’hui dans une acception devenue coutumière : confusion fâcheuse, qu’il convient de critiquer, de deux faits ou éléments, est à bien des égards intéressant au jour où les différents mélanges ou rencontres de couleurs, de classes, d’idées n’ont pas nécessairement bonne presse.
Lui qui avait beaucoup écrit sur ses amis disparus, affirmait que le meilleur hommage que l’on puisse leur rendre était de continuer le travail.
L’hommage que Lucien Bonnafé rendit à son ami J. Lacan, dans les propos liminaires de son beau livre Psychiatrie populaire, par qui ? pourquoi ? aux éditions Scarabée, Ceméa, en 1981 se termine ainsi : « Aux antipodes […] des usages qui voudraient qu’on ne parle qu’en copie conforme de la parole de quelque maître à penser, que chacun soit incité à créer son propre être et son propre discours, à la fois avec les apports des plus illustres producteurs d’idées, à la fois avec ceux des plus humbles anonymes. »
Il s’agit donc de s’y coller et Lucien n’a jamais cessé de nous inciter – la bande des copains de l’Essonne : Bernadette Chevillion, Pierre Sadoul, Roger Ferreri, Frank Chaumon, Jacky Besson, l’exigeante Jacqueline Schwarz, Marie-Hélène Texier, Annick Buonanno et tant d’autres –, à prendre à bras le corps ce qu’il convenait de faire pour résister à ce qui enferme, exclut.
Et Bonnafé de remarquer que : « Toutes les variations parfois impressionnantes, qui ont marqué l’histoire de cet ensemble, nommé “psychiatrie” depuis bien peu de temps, sont restées globalement dominées par une problématique de prise en charge, de conduites de partition, de séparation, d’exclusion, etc. »
Il disait : « Mais qu’est-ce que vous attendez ? » Nous n’attendions pas, nous nous y engagions, mais à notre manière de preneur de balle au bond.
 
Vivre au plus près et au plus vif de la cité
 
 
Nous savions qu’il y a nécessité à vivre au plus près et au plus vif de la cité. Je pense en particulier, à toute l’attention portée par les infirmières et infirmiers, l’équipe des Mozards (le centre de soin créé par Bonnafé à Corbeil en plein accord et avec le soutien constant du maire de cette époque, Monsieur Combrisson) aux patients les plus en difficulté, seule vraie alternative à l’hospitalisation Je pense à ce qu’ont réalisé Bernadette Chevillion et les membres de l’association ARIMAGE, pour que les patients ne soient pas exclus de la culture, pour qu’une interlocution entre les services de soin, les représentants de la population, les élus, les travailleurs des différents services des tutelles, des théâtres et bibliothèques puisse rendre possible que le retour ou le maintien des “fous” dans la cité puisse ne pas être un vain mot. Je pense aussi au travail exemplaire déployé par le cher Paul Bretecher et l’équipe d’AGAPES, le “Restaurant dans le Théâtre”, pour que certains parmi les plus en difficulté puissent accéder ou conserver une activité professionnelle et bénéficier d’une formation professionnelle en continuant d’être soignés.
Je pense aussi à ce que Bernadette a fait pour accompagner Lucien, pour que son œuvre puisse être consultée par tous, pour que sa mémoire ne se perde pas, pour que nous essayons au jour le jour de nos pratiques de faire en sorte que la destruction du système asilaire permette la libération, « les potentialités soignantes contenues dans le peuple », et qu’enfin l’interlocution avec les gens, là où ils vivent, apprennent et travaillent, confirme la consistance du projet désaliéniste.
Il attendait Lucien, impatiemment, un signe, un mouvement, une virgule, qui indiquerait que son incroyable capacité de résistance à la domination de l’homme par son semblable serait continuée, prolongée, que l’on manifestât de notre place, notre engagement dans l’ardente obligation de « détruire le système asilaire pour bâtir le contraire sur ses ruines ».
Il faut bien dire que l’époque n’est pas trop aux rêveries, que l’utopie a mauvaise presse et que l’ardeur révolutionnaire est invariablement affublée de ses oripeaux les plus bureaucratiques ou des dérives thermidoriennes les plus porteuses de méconnaissances. Vouloir construire un système de santé mentale au service du plus grand nombre, au plus proche de la cité, au fonctionnement le plus souple et par conséquent le plus déhiérarchisé possible n’est pas vraiment dans l’air du temps où la post modernité déguise le retour de son refoulé gestionnaire derrière les masques hideux d’une évaluation traumatisante, d’une clinique qui ne le serait pas moins et de thérapeutiques qui devraient avoir une vertu, l’efficacité. « Quelle efficacité ? », demanderais-je au diable si je savais où il se niche.
Nous payons sans doute très cher la façon dont a été entendue notre demande de moyens supplémentaires (puisque nous pensons qu’il faut du monde pour s’occuper du monde qui souffre) comme celle de gaspilleurs potentiels et avérés dont il faut contrôler la pratique pour que ne se dilapide pas l’argent public. Quel gaspillage ? Dont les critères seraient fixés par qui ?
 
Explorateurs de chemins buissonniers et de routes traversières
 
 
Je rends ici hommage à Lucien Bonnafé en disant qu’il y a tout à fait lieu de lutter contre ceux qui nous cassent les pieds d’explorateurs de chemins buissonniers et de routes traversières, à coup de critères de prévalence, de PMSI, de conférence de consensus, qui nous rebattent les oreilles de leurs critiques absurdes concernant notre refus de nous plier à ce que le discours dominant nous impose et qui chaque jour déshumanise un peu plus notre rapport à la clinique avec son DSM par exemple, moyen statistique de nommer la souffrance humaine.
Je rends ici hommage à Lucien Bonnafé en affirmant : j’accuse ceux-là qui nous donnent avec une obstination lancinante des leçons de bonne conduite psychiatrique, d’avoir refusé d’ordonner comme le proposait l’excellent rapport de mes amis Piel et Roelandt, la fermeture des grandes concentrations asilaires, des bastilles psychiatriques des HP au nom du fait que cela serait déjà fait. Tu parles !
Pourtant, les auteurs du rapport ne disaient pas « tout de suite », mais « au terme de vingt ans », temps d’ailleurs qu’il a fallu à la loi 180 italienne pour montrer son bien fondé.
Pourtant ceux qui décident et ne s’adressent à nous que pour ordonner d’économiser, ont donc décidé de laisser se pérenniser le dispositif asilaire alors que Benedetto Saraceno, ami de Basaglia et responsable de la santé mentale à l’OMS, ne cesse de répéter qu’il existe une constante dans l’analyse des dispositifs psychiatriques dans le monde, à savoir qu’il s’agisse de pays riches ou pauvres, l’hôpital psychiatrique est partout le dispositif le plus coûteux et le moins utile.
Il y a lieu de poursuivre en effet le travail commencé par Bonnafé et quelques autres en revendiquant haut et fort, je le répète, « la destruction du système asilaire pour bâtir l’inverse sur ses ruines », en mettant à disposition du plus grand nombre au plus près de son domicile les équipes soignantes pluridisciplinaires les mieux formées cela va sans dire sans doute (j’ai pourtant idée qu’il y a tout à fait intérêt à le dire, peut-être même à le répéter, voire à le marteler au cas où par extraordinaire ça ne serait pas entendu).
Quand je pense qu’il y a plus de trente ans, Tony Lainé fermait l’unité d’hospitalisation de son service et installait un dispositif de soin de proximité léger, souple, utilisant les moyens du droit commun, par exemple des taxis et pas des ambulances pour transporter les enfants de leur domicile au lieu de soin. Et voilà qu’aujourd’hui pourtant il existe peu de projets qui ne demandent des lits d’hospitalisation pour enfants. Y a-t-il eu, dans ces services, où l’on était plus concernés par la clinique que par “les lits”, autant d’enfants maltraités que cela, ou est-ce l’inverse ?
Et si l’on cessait de ne parler que de lits pour se préoccuper du fait que plus d’un enfant sur six prend un médicament contre « les cris et les larmes », comme Lucien ne cessait de le dire. Il y a de l’inouï dans ce discours si l’on considère que « l’inouï n’est pas du côté de l’inaudible ou de l’inintelligible. À charge de subvertir le sens commun et les clartés trop bien définies d’un ordre social qui étouffe le meilleur des puissances de l’homme [1] ».
Il m’est arrivé de me demander ce que l’on avait fait de ce qu’avait fait Françoise Dolto à considérer ici ou là la façon de traiter les enfants.
Chaque jour, je me pose la question de savoir ce que l’on fait de ce qu’a fait Bonnafé et de ce qu’il a dit et écrit.
Se trompait-il mon vieil ami quand il disait qu’une des carences les plus préoccupantes tenait au manque de “Quichottisme”. « En pointe dans la perception et le traitement de cette réalité (l’onirophobie), le psychiatre n’y est heureusement pas seul… Il connaît mieux que personne la malfaisance de ce déploiement de répressions, de prohibitions, il peut, et donc doit aider tout un chacun à déjouer les pièges dans et par lesquels se constituent les états de carence qu’on lui demande de réparer : “carences oniriques, carences imaginaires, carences poétiques, carences de Quichottisme”. » Lucien citait aussi Miguel de Unamuno qui écrit dans Le sentiment tragique de la vie chez les hommes et les peuples, en 1913 : « Don Quichotte mourut et descendit aux enfers, il y entra la lance en arrêt et délivra tous les condamnés comme il l’avait fait autrefois pour les galériens et, en fermant les portes, il en arracha l’inscription, celle que Dante avait lue et il en mit une autre qui disait “Vive l’espérance”, et puisque tout reste à faire quand les damnés rescapés se rient de lui comme les galériens délivrés l’avaient lapidé, l’entreprise quichottesque continue. »
Acceptons-en l’augure, donnons lui donc consistance et continuons donc à rêver nos projets ; nous ne pouvons, en effet ignorer la fécondité onirique, le faire serait un comble. Tony lainé ne disait-il pas en introduction à son dernier Projet de service qu’il ne se ferait jamais à cette injonction : « Il ne faut pas rêver ! »
Si, dans cette perspective, nous avons pour préoccupation d’actualiser le “Personnage du Psychiatre”, nous ne pouvons manquer de rappeler ce que Lucien Bonnafé disait dans Désaliéner, page 125 : « Je n’aurais pas la cruauté d’insister ici : toute ma réflexion est centrée sur cette situation capitale, toutes les questions que je me pose et que je pose sur le personnage du psychiatre et sur son grand dilemme complicité ou combat Quichottesque, peuvent se formuler en écho à la question de Foucault. Comment, dans ce climat de terreur blanche, la psychiatrie peut-elle se donner bonne conscience ? »
 
Celui qui résistait
 
 
Bonne conscience sans doute dans le fait d’orienter la formation des infirmiers du côté où le discours des patients ne représenterait plus une énigme renvoyant à celle de tout humain et dont la tentative d’élucidation constituerait la noblesse du travail mais plutôt du côté où ils représenteraient une menace constante devant occuper l’essentiel des énergies et du temps de réflexion. Dans le même temps d’ailleurs où certains responsables d’établissements soucieux sans doute de voir au moindre incident leur responsabilité questionnée (judiciarisation galopante de la société oblige), vont jusqu’à proposer que des personnels non soignants puissent intervenir dans les services en cas d’agitation d’un patient mettant là encore au premier plan la sécurité sous la forme du maintien de l’ordre et non sous celle plus complexe certes, mais tellement plus éthique de l’écoute de ce qui dans la montée de la violence peut dire d’un mal être à entendre.
Lucien Bonnafé était celui qui résistait, il n’avait de cesse que l’on ne prenne pas le scientisme pour la science. Sa fréquentation assidue de Bachelard l’amenait à rappeler sans relâche qu’il n’y a pas d’énoncé scientifique qui ne se termine par “ça dépend”. Il rappelait le principe d’incertitude et se demandait haussant les épaules et les sourcils comment on pouvait à ce point mésestimer l’effet de l’observation sur ce qui est observé.
Son dernier livre, publié chez Érès, Psychanalyse de la connaissance, est le prolongement renouvelé de sa rencontre avec le philosophe. C’est ce souci d’une véritable démarche scientifique, d’une éthique rigoureuse et de la place que les infirmiers devaient, pouvaient prendre dans le dispositif soignant qui avaient amené Lucien Bonnafé à écrire un texte fameux sur : « Les techniques d’observation ». Il était soucieux que l’on abandonnât la vieille méthode des “rapports”, faisant remarquer qu’il valait mieux ne pas oublier ce que l’on faisait aux rapporteurs dans la cour des écoles et aussi que les patients cessassent d’être les objets d’une surveillance quasi entomologique issue du modèle asilaire à l’égide, en particulier, du très foucaldien “surveiller et punir”.
Cet envahissement du champ thérapeutique et de la formation par le discours le plus sécuritaire est un leurre supplémentaire agité devant les soignants et qui les disqualifie un peu plus. Jacques Lacan, dans son texte sur l’agressivité en psychanalyse, indique : « Assurément l’adaptation des adversaires dans leur opposition sociale semble progresser vers un concours de formes, mais on peut se demander s’il est motivé par un accord à la nécessité, ou par cette identification dont Dante dans son enfer nous montre l’image dans un baiser mortel. » Ne vaudrait-il pas mieux questionner ce qu’il en est de cette identification que de désigner “les fous” comme bouc émissaire ?
Certes une violence réelle est faite aux infirmiers et autres serviteurs du service public, et ce ne sont pas les patients qui en sont les auteurs mais les organisateurs institutionnels de la dérive gestionnaire et de l’esprit de système subordonnant.
Ceux-là ont déqualifié les soignants en psychiatrie par la suppression de l’internat en psychiatrie, par la suppression du diplôme d’infirmier de secteur psychiatrique, laissant les médecins à la seule formation hospitalo et biologico-centrée de l’appareil hospitalo-universitaire dont la pratique n’a rien à voir avec l’exercice de la psychiatrie de terrain et laissant croire aux jeunes infirmiers qu’être IDE après trois mois de formation spécifique est suffisant pour acquérir la compétence requise et mener à bien la très difficile tâche de soigner, à l’enseigne de « l’art de l’écoute et de l’écho », leurs semblables débordés par une souffrance psychique.
Il y a là une vraie violence en effet.
Bonne conscience et violence aussi dans la parodie de démocratisation du fonctionnement des services où plutôt que de se poser la question de savoir comment il est possible de dehiérarchiser leur fonctionnement, l’on a institué un nouvel ordre hiérarchique créant par exemple le statut d’infirmier général, transformé depuis peu en directeur des soins, comment s’en étonner, il y a bien paraît-il des directeurs de conscience ? Cette différenciation qui ne privilégie pas la compétence dans la réflexion thérapeutique mais l’appartenance à telle ou telle catégorie professionnelle ou l’accession à un grade, est une imposture. Elle voit, en effet la subordination des infirmiers aux médecins, claire au moins en termes de rapport de classe, être remplacée par un lien hiérarchique où la domination par son semblable prend tout son sens.
Bonne conscience enfin dans le déferlement des réglementations dans cette introduction de « la démocratie à l’hôpital » comme disait le ministre auteur de la loi sur le droit des malades au journal Le Monde. Triste démocratie en effet que celle qui oblige les praticiens à montrer le dossier, tout le dossier aux patients. De quelle légitimité s’autorisait donc le ministre pour, au nom de tous, ouvrir la boîte de Pandore d’une parole dont chacun sait qu’elle peut tuer. L’adage populaire est plus prudent qui met en garde : « Toute vérité n’est pas bonne à dire. »
Cette bonne conscience hypocrite assène ces bonnes paroles au titre d’une “humanitairerie” tenant lieu de discours politique. C’est ainsi aussi que ce discours vient soutenir, au nom de je ne sais quel devoir d’ingérence dit-on, ne faudrait-il pas dire d’intrusion, une intervention criminelle en Irak. Faut-il rappeler que ce pays est aussi peuplé de femmes, d’enfants, de vieillards et de combien d’innocents des crimes de Sadam. Rien n’y fait : l’on sait ce qui est bon pour ces gens. Ne trouve-t-on pas là le ressort habituel de tout les totalitarismes : prétendre absolument au bien des gens, de préférence à leur insu et toujours contre leur gré ?
Comme on est loin de ce registre quand Bonnafé, travaillant à ce que les « gardiens de fous des asiles » puissent devenir des infirmiers, propose dans sa première causerie aux Ceméa, de réfléchir au fait qu’« un peuple qui en opprime un autre ne peut pas se dire un peuple libre ». Pourtant nous ne sommes pas parvenus à faire passer l’idée qu’il est catastrophique de vouer le site de Perray-Vaucluse déserté par les “fous” parisiens et ceux qui les soignent, au tout sanitaire, sanitaire et social, ou social. Rien, aucune des réunions auxquelles nous avons participé Lucien et moi, aucun des arguments déployés n’ont empêché que, dans un retour effroyable des très mauvaises habitudes enfermantes héritées de la transformation des léproseries en hôpital général, de celui-ci en asile d’aliénés, une mégapole asilaire ne soit créée pour y accueillir les fous de l’Essonne, enfants y compris, les pauvres vieux de Nanterre, les autistes et psychosés d’enfance de partout dans des foyers de taille inhumaine et des MAS que Paris ne vaut pas.
Nous avons une petite idée aussi de ce qui se pourrit au royaume des bonnes consciences gouvernantes quand on oublie que « le comportement d’une société envers ses déviants est un des meilleurs témoignages de son degré de civilisation [2] ». Lucien ajoutait aux déviants les vieux et les enfants.
On pourrait en effet être tenté, au titre de la rationalité gestionnaire, de ne pourvoir qu’à ce dont les gens ont « besoin pour subsister, les maintenant ainsi en situation de dépendance », plutôt que de déployer les moyens de « mettre ces sujets en mesure de se développer et d’acquérir le maximum possible d’indépendance et d’autonomie [3] », la plus absolue obligation désaliéniste étant de permettre que les personnes les plus en difficultés accèdent à ce qui « leur manque le plus : la dignité et la liberté [2] ».
Lucien Bonnafé n’a eu de cesse de faire en sorte qu’à l’enseigne du soin l’on ne mésestime pas l’appartenance de tous à la communauté des humains.
 
Ce résistant de grand fond
 
 
Il avait une idée assez claire de ce qui pouvait advenir lorsque cette vigilance venait à faire défaut : 40 000 patients sont morts dans les hôpitaux psychiatriques pendant la guerre. 40 000 ont payé de leur vie l’ignominieuse politique du gouvernement de Vichy, idéologiquement référée, imposant aux responsables des services d’attribuer les rations alimentaires en discriminant ceux qui “valaient la peine”. Ce résistant de grand fond rappelle que c’est dans les écrits d’Alexis Carrel, en particulier dans L’Homme cet inconnu, que l’on trouve les idées eugénistes à l’origine de cette « extermination douce » dont parle Max Laffont dans son livre préfacé par Lucien Bonnafé. Ces idées ont inspiré le leader actuel de l’extrême droite française qui nomme aujourd’hui Carrel comme sa référence scientifique et comme fondateur de l’écologie.
On ne peut parler de Lucien Bonnafé sans évoquer ses compagnons, poètes, philosophes, psychiatres, psychanalystes ; Copernic et Galilée, Baudelaire et son Cygne, le Cortège d’Apollinaire, Éluard et ses Souvenirs de la Maison des Fous, Tzara, Cassou, Desnos, Queneau, Doisneau, Bachelard, Canguilhem, Crevel, Breton, Marx, Freud, son ami Lacan, Le Guillant, Tosquelles, Tony Lainé, ceux aujourd’hui dans la peine : l’ami Bernard Doray, Jean-François Reverzy sans qui je n’aurais pas rencontré Bonnafé et qui est un des artisans les plus talentueux et déterminé d’une pratique désialiéniste résolue et sans concession, et aussi Hélène Chaigneau, Angelergue, Ajurriaguerra, Jean Oury, Jean Ayme, ces derniers venus discuter avec Lucien Bonnafé lors du séminaire du pavillon des Tamaris à Étampes dont Lucien était le fil rouge.
À ce séminaire était venu aussi Monsieur Roumieux dont le témoignage précieux rendait bien compte de ce que Lucien s’était échiné à mettre au travail : il n’y a pas de psychiatrie et encore moins de santé mentale sans infirmiers bien formés et en nombre suffisant, n’est-ce pas Yves Guigou ?
Je pense aussi à Serge Cholet qui a tant fait pour que soient édités les « Verbes actifs ». Voilà qui est fait aujourd’hui dans le Miroir ensorcelé, le cher Armand Azjenberg, qui connaît si bien Henri Levèvre y a été pour beaucoup aussi. Et tous les autres aussi.
Cortège…
« Rien n’est mort que ce qui n’existe pas encore
Près du passé luisant demain est incolore.
Il est infirme aussi près de ce qui est parfait
Présente tout ensemble et l’effort et l’effet »
G. Appolinaire
Enfin, me viennent en mémoire à propos de la disparition de cet homme dont c’était une chance inouïe que de l’avoir côtoyé, les mots de René Char à propos de la mort d’Albert Camus dans son texte « L’éternité à Lourmarin » :
« Il n’y a plus de ligne droite ni de route éclairée avec un être qui nous a quittés. Où s’étourdit notre affection ? Cerne après cerne, s’il approche c’est pour aussitôt s’enfouir. Son visage parfois vient s’appliquer contre le nôtre, ne produisant qu’un éclair glacé. Le jour qui allongeait le bonheur entre lui et nous n’est nulle part. Toutes les parties presque excessives d’une présence se sont d’un coup disloquées. Routine de notre vigilance… Pourtant cet être supprimé se tient dans quelque chose de rigide, de désert, d’essentiel en nous, où nos millénaires ensemble font juste l’épaisseur d’une paupière tirée.
Avec celui que nous aimons, nous avons cessé de parler, et ce n’est pas le silence. »
 
NOTES
 
[1]Philippe Bousquet et Jean-François Reverzy cités par Lucien Bonnafé dans Désaliéner…, p. 189.
[2]Esprit, n° 11, novembre 1965.
[3]Paul Sivadon, « L’arriéré dans le monde moderne », Esprit, n° 11, novembre 1965.
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[1]
Philippe Bousquet et Jean-François Reverzy cités par Lucien...
[suite] Suite de la note...
[2]
Esprit, n° 11, novembre 1965. Suite de la note...
[3]
Paul Sivadon, « L’arriéré dans le monde moderne », Esprit, ...
[suite] Suite de la note...