2003
Vie sociale et traitements
Dossier : Lucien Bonnafé (1912-2003)
Lucien Bonnafé
Dr Pierre Bailly-Salin
Président du Comité Médical Supérieur, Secteur Maladies Mentales
Difficile, impossible de se persuader que l’on doive écrire Bonnafé au passé, lui qui était tellement le présent et encore plus tourné vers l’avenir.
Difficile de ne pas se laisser submerger par les anecdotes innombrables dans lesquelles il était tellement lui-même et de négliger, ou de paraître le faire, la qualité et la profondeur de sa pensée. De ne voir que sa générosité inépuisable ou son dynamisme inaltérable sans insister sur la richesse poétique de l’existence qui était son essence même.
Mais c’était si beau de le voir dans les réunions nocturnes du bureau du Syndicat (notez le singulier) arriver, à bride abattue, frais et dispos après une journée de consultation, tendre l’oreille aux propos, lever en accent circonflexe un de ses sourcils broussailleux, hésiter un instant et se lancer dans une analyse simple et lumineuse en concluant par une de ces formules dont il faisait cadeau tous azimuts et qui jalonnent sa route : « Il faut battre les tréteaux et les bureaux. » Que n’a-t-il été entendu durablement.
Mais c’était un autre aspect de Lucien : jamais désarmé et pessimiste, a fortiori vaincu. Je lui avais dit un jour – modeste retour de ses formules percutantes : « Avec toi, Bonnafé, la situation est toujours sérieuse mais jamais désespérée. »
Le bretteur qu’il était, ou qu’il pouvait être, ne blessait pas ; c’eut été une faute contre l’esprit. Il préférait donner à son propos ou à son texte, une telle vitalité, une telle cohérence, que le souffle de sa conviction avait la force de convaincre ceux qui y devenaient sensibles.
Ses armes étaient connues et redoutables par leur poésie même : entre ses mains la « Saga du Gévaudan » devenait une réalité des combats désaliénistes qui transcendait les réalités, réjouissant du même coup son esprit militant de surréaliste invétéré, comme l’usage métaphorique – pas si métaphorique d’ailleurs – du Quichotte, cher à son cœur !
Combien de fois glissait-il dans votre poche, pendant ou après une réunion, un texte, manuscrit puis “tapuscrit”, pour nourrir la réflexion et relancer le combat. Et ce don de l’écriture, cette qualité du verbe trouvaient leur force non dans l’esthétisme pur mais dans la liaison qu’il savait garder entre toutes les facettes de son action, politique, militante du service public, d’une certaine idée de la psychiatrie, plus généralement du soin, plus encore de l’Homme.
Sans en être sûr – mais de quoi pouvait-on être sûr avec lui – je crois avoir été là, avec Mignot, le soir où il a lancé sa célèbre formule admirable de simplicité et magnifiquement adaptée pour illustrer l’action désaliéniste : « Qu’y a-t-il pour votre service ? »
Et tout ce qui a été fait – et non fait – dans le sens du Droit des Usagers était déjà là, en totalité ramassé dans la phrase bonnaféienne.
C’est l’alchimie de ce rare bonheur des mots et de la qualité de la réflexion qui a constitué le « Phénomène Bonnafé » pendant soixante ans de la psychiatrie française, soixante ans de travaux quotidiens obscurs et de textes fulgurants, soixante ans de soins et d’actes publics, soixante ans de lumière et de chaleur pour les innombrables qui auront eu la chance d’avoir croisé sa route et, pour ne pas l’avoir croisée, la comète scintillante Bonnafé, il en fallait de la mauvaise volonté et de l’aveuglement que c’en était péché tant la valeur rayonnante d’un homme fidèle à ses idées était éclatante.
La joie est en moi d’avoir connu Lucien Bonnafé et d’avoir existé à ses côtés. Cela suffit à justifier bien des combats et à atténuer la peine : en plus ce n’était pas son genre de se lamenter…
Voilà, c’est tout.