2003
Vie sociale et traitements
Dossier : Lucien Bonnafé (1912-2003)
Résister : verbe actif
Anne-Marie Leyreloup
Infirmière
J’ai croisé pour la première fois le nom de Lucien Bonnafé lors de mes études d’infirmière de secteur psychiatrique. Nous avions la chance, sans la mesurer complètement, de suivre un cours du professeur Lantéri Laura. Il nous présentait l’histoire de la psychiatrie, le secteur et l’aventure de la psychothérapie institutionnelle.
Si mon attention flottante d’élève a été attirée, ce fut par un nom de lieu : Saint-Alban. Il eut fallu ajouter Saint-Alban-sur-Limagnole, petite bourgade dans les coteaux lozériens à quelque soixante-dix kilomètres du village de ma grand-mère.
En passant par les chemins de traverse de Langeac à Chanteuges puis à Saugues et au Malzieu, mes cousins m’avaient souvent embarqués dans leur balade écologique autour de la pêche, des champignons et des fruits des bois. À se rapprocher ainsi de Saint-Alban, sans jamais y parvenir, à la frôler de nombreuses fois, à s’y perdre tout autour, j’ai fini par adopter le nom sans connaître la ville.
Et monsieur Lantéri Laura de nous expliquer quelles activités folles avaient germées dans ce coin de Lozère pendant la dernière guerre mondiale. Bonnafé avait une trentaine d’année. Il fut rejoint là, par un autre jeune médecin réfugié catalan, le docteur Tosquelles que Balvet avait été récupérer dans un camp de réfugiés espagnols. Il rencontre aussi Georges Canguilhem qui était médecin du maquis du Mont-Mouchet. Des hommes résistants, un bouillonnement d’idées, des fous, des poètes, des communistes ; le mélange fut une réussite et les murs de l’asile commencèrent à tomber.
J’ai pris note de l’histoire et je l’ai rangée… Elle me semblait bien poétique comparée à la réalité de nos services asilaires de l’époque. Poésie ? Quand j’arrivais dans le large dortoir de dix lits bien alignés avec leurs dix occupants et que l’infirmier au petit matin, donnant un large coup à la porte, criait « debout, c’est l’heure de la douche », les corps en pyjama, lentement se levaient puis se glissaient en rang vers l’unique douche, où un infirmier en bottes de caoutchouc et sur-tablier lavait au jet ces corps nus alignés qui me hantèrent pendant des années. Un autre infirmier armé d’un drap séchait d’un geste mécanique et propulsait le malade vers le troisième qui habillait hâtivement avec les vêtements de l’hôpital, parfois trop grands, parfois trop courts mais toujours identiques !
Pour valider le stage, nous devions présenter un soin avec un patient, j’ai choisi ce que j’avais appelé une « réadaptation » à la toilette chez un patient qui n’était plus autonome. J’ai travaillé tout au long de ce stage avec un vieux monsieur (il n’avait pourtant que 60 ans !) pour lequel chaque jour je devais me dépêcher d’arriver la première, sinon il passait dans la file des “douches” et je ne pouvais plus arrêter le “mécanisme”…
Aux quolibets quotidiens, je tenais tête. Le jour même de la validation, j’ai du l’arracher à la file des “douches”. De toutes façons, me disait-on, “ça” perd du temps de les autonomiser…
Où était donc la psychothérapie institutionnelle ? J’étais noyé dans l’asile.
Bonnafé, Tosquelles, Daumézon se sont fait tout p’tits dans ma mémoire, rangés dans un coin perdu.
Parfois, partant en vacances dans le Sud, je croisais la voie d’accès à Saint-Alban, juste après Saint-Chély-d’Apcher ; j’ai à chaque fois pensé à cette histoire de résistance, à cet hôpital psychiatrique perdu dans le désert lozérien sans avoir le courage de prolonger ma route des quelques kilomètres qui m’en séparaient.
Changement de secteur, j’arrive dans celui d’un psychiatre issu de la psychothérapie institutionnelle. Personnage imposant, droit et directif, il donnait une marque beaucoup plus éthique au service.
La parole infirmière avait juste une toute petite place lors des réunions du matin. Souvent, le surveillant parlait au nom de l’équipe et présentait “son” nombre de patients, “ses” sortants et “les” patients posant problèmes.
Une réunion soignants/soignés avait lieu tous les mardi ; il me souvient qu’elle était plutôt obligatoire pour tous et que ce n’était pas simple d’y aller !… Le regard acéré du “patron” avait vite fait de déceler la faille ou l’endormissement post-prandial et la question “qui tue” tombait sur le malheureux qui s’était fait remarquer.
Le diplôme arrivant, le choix de sujet de mémoire, moment incontournable dans la vie d’un élève, se porta sur « la névrose institutionnelle », joli terme pour parler de la chronicité (d’ailleurs à y réfléchir, j’aurai pu l’appeler la nécrose institutionnelle !). Bonnafé, Gentis et Goffman me vinrent en aide. Mes lectures sur la sectorisation m’ouvrirent des horizons que les stages à l’hôpital ne m’avaient pas permis d’appréhender. Je m’étais plongé à ce moment-là, dans un livre qui s’appelait Psychiatrie populaire, par qui ? pourquoi ? de Bonnafé. « Il faut détruire le système asilaire et bâtir son contraire sur ses ruines. » J’étais intriguée et suis partie à la recherche d’un ailleurs différent, que j’ai déniché dans l’Aude. Limoux, l’hôpital psychiatrique du coin fermait ses lits et ouvrait des petites structures dans la campagne et les petites villes du département. 1985 à Carcassonne, la psychiatrie de secteur était sur TGV ! À mon retour à Paris, les rails n’avaient pas encore été finis d’être posés dans l’hôpital où je travaillais.
En 1980, Bonnafé écrivait : « La psychiatrie est en crise. Autrement dit, tout s’y débat dans une phase critique de l’histoire où l’ancien agonise, cependant que le nouveau n’a pas encore pris corps. »
En lisant plus loin dans ce manifeste, il rajoute que la pratique du « hors les murs, tendant à ne placer en lieux spéciaux que le moins de gens possible et le moins longtemps possible, se pose primordialement la question des moyens, quantitatifs et qualitatifs, à mettre en œuvre pour réaliser une telle ambition. Or, la puissance publique, animée par le principe de réduction globale des moyens, décrète des “fermetures de lits”, en bloquant dans le même mouvement tout développement des moyens qui permettraient le dépérissement des concentrations d’aliénés hérités de l’histoire, parce qu’on pourrait mieux soigner les gens qui traditionnellement, les peuplaient ».
Tout ne bouge qu’à la vitesse de l’escargot, et ce qui était vrai il y a plus de vingt ans et encore à l’œuvre aujourd’hui.
Une question très actuelle encore : « Pourquoi les travailleurs de la santé mentale, à travers les prétendues “révolutions” que connaît la psychiatrie, se retrouvent-ils toujours contraints à gérer diverses formes de procédures d’exclusion ? »
« Je ne prédis pas l’avenir, je le travaille »
Bonnafé m’a suivi à “Déjerine”, unité d’intra-hospitalier… Je travaillais dans cette unité pleine de vie, d’agitation et de fumée de cigarettes ! Nous passions notre temps à inventer des journées différentes et décalées, des rapports cliniques à la présentation farfelue, des jeux sans fins, des bals musettes musant… À ce jeu là, Dominique était le plus fort ! Mais j’avoue avoir été une complice assidue.
Le service est abonné à VST, revue des équipes de santé mentale, éditée par les Ceméa (Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active).
« Si minime soient les chances de gagner ce qui nous tient à cœur, c’est à militer pour elles que nous consacrerons notre vie. Et ce qui nous tient le plus à cœur, c’est la débâcle de tous les sectarismes, c’est la démultiplication infinie de la capacité des hommes quant à faire ensemble ce qu’ils désirent… »
Militer ! Je crois qu’il s’agit là de la première phrase de Lucien Bonnafé qui m’a poussé plus avant dans le travail que j’avais choisi. Militer pour le « prendre soin ». Militer pour l’amélioration des conditions de vie à l’hôpital, militer pour le secteur, militer pour « l’autre fou »…
À relire aussi un texte du numéro 67 de VST qui était consacré aux 40 ans du secteur où Bonnafé avait fait un article sur les anniversaires du secteur, et nous présentait un échange savoureux entre un administratif et un psychiatre. À la question de : « “Vous connaissez un texte qui permet ça ?” il est bon de répondre : “Et vous, un texte qui l’interdit ?”, pour rire ensemble et qu’à l’échelon départemental vienne une connexion avec ce qu’au ministère j’ai entendu dire publiquement par Marie-Rose Mamelet : “Ce que vous avez fait de bien, vous l’avez fait hors la loi” ». Hors la loi (!) pour faire avancer les grands projets, il faut parfois faire des petits détours sans la loi… N’y a-t-il pas aujourd’hui un grand projet qui pourrait bénéficier d’un tel conseil ? Je meurs d’envie de vivre ces histoires un peu folles, ces inventions décalées qui nous permettraient de faire évoluer une psychiatrie morose et sans relief.
Et la vie professionnelle s’écoule, au rythme des séjours thérapeutiques, des activités, des jeux, des toilettes et des bains, des chambres d’isolement et des balades, des médicaments, du quotidien parfois lisse, parfois enflammé ! Des rencontres superbes avec des soignants étonnants, de Marie la Toulousaine, de Pascale cadre inclassable, des infirmiers-mères poules, des universitaires haut de gamme, des innocents les mains pleines, des voyous de haute voltige. Et puis une grande balade en extra-hospitalier à la recherche des entretiens infirmiers. Un parcours sur les bancs de l’université, rencontres fabuleuses de fadas aussi fous que moi, Isabelle amie fidèle et Michel peintre-poète et musicien qui travaille au « carré vert, le soin côté jardin »… Et toujours Bonnafé pas très loin… La rencontre avec VST, la revue qui me prend dans ses filets et qui me fait devenir membre du comité de rédaction…
« Aller aussi loin que possible dans la manifestation du plus possible de solidarités avec les semblables dont on se sent différent »
Une première approche de l’écriture, de la recherche infirmière et nous voilà partis à Saint-Alban aux rencontres de la psychothérapie institutionnelle pour la présentation de nos travaux ! L’écriture infirmière que Bonnafé, Daumézon, Le Guillant, voulaient libérer en organisant les stages des Ceméa et, en libérant la parole infirmière, ils espéraient ouvrir enfin celles des soignés.
Saint-Alban, enfin rejointe. Arrivée à l’hôpital, perdu dans la Lozère si belle au mois de juin. L’émotion si forte de parler dans cet espace porteur d’histoire, d’une partie de notre histoire. Les ombres demeurent. Les histoires se racontent entre deux interventions. Oury, Chaigneau, Tosquelles, Gentis, Bonnafé, Minard, Faugeras et tous les autres… J’ai le souvenir d’une intervention que nous y avons fait, Marie, Dominique et moi. La salle bruyante et la porte qui claque avant l’intervention… et le silence qui se fait… l’écoute attentive et pleine d’émotion, nous-mêmes alors très remués. Nous y avons parlé de toilette et d’intime. Le dernier mot prononcé et la salle qui écoute toujours en silence, le silence qui a été si long et si puissant. Le modérateur qui n’a pas pu reprendre tout de suite la parole… Un moment d’émotion pure…
Et puis Saint-Alban comme une habitude, nous y sommes retournés… comme des gamins, heureux de retrouver nos marques, les rochers, les grands murs du centre hospitalier qui s’appelle désormais “François-Tosquelles”, la rivière, les virages de la route entre Saint-Chely et Saint-Alban. De belles promenades déambulations dans le village et dans ses environs. Les patients et les soignants mêlés sur la même place de l’hôpital. Des soirées festives où nous mangions l’aligot avant de danser sur des airs que seul le disquaire du coin avait dans ses bacs. L’hôtel d’application où nous avons vécu des soirées décalées !
De formation Bonnafé était un matheux. C’est l’étude de la pensée scientifique qui l’a orienté vers les ouvrages de Bachelard qui fut son maître à penser. Bonnafé n’a pourtant pas passé sa vie à Saint-Alban, il s’est baladé à Perray Vaucluse, Sotteville-les-Rouen, Corbeil-Essonne et j’en oublie peut-être.
VST qui publie une photographie superbe de Lucien Bonnafé dans son numéro 66. Une photo en noir et blanc d’un grand-père tendre au sourire et aux yeux bleus magnifiques. Encore plein de pistes de réflexions de sa part, qui me lance dans des discussions passionnantes avec les collègues de psy infanto-juvénile.
« L’aberration des césures instituées entre psychiatries infantile et adulte en dit long sur les obstacles opposés à la conception et la pratique d’une psychiatrie générale de secteur ; mais toute innovation de progrès ne s’est jamais faite qu’hors la loi, et c’est hors de la soumission aux mœurs de ce système qu’il importe d’innover. »
« Ce n’est pas impossible »
Et puis un retour à l’hôpital, un peu de temps syndical, un peu de temps recherche en soin et toujours autant de plaisir à soigner. La création avec Marie, Dominique et Emmanuel de l’association SERPSY puis du site Internet.
« Alors tu rêves, dit l’adulte, rends toi utile.
– Oui je rêve, répond l’enfant, et vous ne vous rendez pas compte de ce que j’apprends en rêvant et de quelle utilité pourrait être cet exercice pour moi et pour vous. »
Au hasard des rencontres virtuelles, celle de Lucien Bonnafé… qui accepte d’écrire pour le site de SERPSY un texte sur le secteur. Et qui prend l’habitude d’envoyer des messages.
Certains textes sont parfois au vitriol quand il s’agit de parler de son ennemi (son seul ennemi, si j’ai bien compris, celui qui confirme sa règle) Alexis Carrel. Celui-ci médecin français collaborateur, adhérent au Parti populaire français, pro-nazi, pendant la période de Vichy était dans les années 1990 propulsé sous les projecteurs par le FN qui désirait le faire figurer au panthéon des savants humanistes pour ses travaux sur l’eugénisme (!). Bonnafé à écrit en 1992 avec Patrick Tort L’Homme, cet inconnu ? Alexis Carrel, Jean-Marie Le Pen et les chambres à gaz.
D’autres sont parfois poétiques, parfois prophétiques, toujours plein de vivacité.
Il prenait soin de souligner ses mots-forces en gras, de disposer ses mots sur l’écran, de jouer avec les majuscules, les guillemets et l’agencement du texte.
Pour lire ces messages, je prenais le temps, ils n’étaient pas toujours faciles, mais j’étais toujours émue de le recevoir… lui !
Et puis, il est parti…
Son dernier message de début mars est encore dans ma boîte, je n’arrive pas à le classer…
« Et la boucle du souvenir se referme sur le bouquet des rêves d’avenir. Provisoirement… »
Le chemin ensemble n’est pas encore fini.