2003
Vie sociale et traitements
Dossier : Lucien Bonnafé (1912-2003)
Les symboles meurent aussi...
Le petit étempois
P. C. C. Robert Berthelier
Lundi 17 mars 2003, l’information tombe de la bouche du président de la CME : Lucien Bonnafé est mort le vendredi 14 mars. Et, pendant et au-delà de la minute de silence observée à sa mémoire, les souvenirs de ressurgir et de se bousculer.
Tu as été Lucien, directement ou indirectement, l’inspirateur, le mentor, le maître à penser et à faire de toute une génération de psychiatres, aujourd’hui en voie d’extinction rapide, celle qui a tenté avec ou sans succès de mettre en œuvre les grands principes que tu prônais : le désaliénisme – ton cheval de bataille, la psychiatrie d’un secteur conçu et vécu comme structure ouverte, accessible à tous, plus tard l’implantation de nos équipes dans les Hôpitaux Généraux.
Je me souviens…
Nous nous sommes connus, si ma mémoire n’est pas trop infidèle, à l’occasion du Livre Blanc de la psychiatrie française dont l’Évolution Psychiatrique, sous l’égide de Henri Ey, fut l’initiatrice et le moteur. Tu en étais, de même que d’autres grands noms de ta génération : Daumezon, Tosquelles et Sivadon en particulier, mais bien d’autres encore. Dans le même temps que les internes des Hôpitaux Psychiatriques de la Seine qui réclamaient déjà la reconnaissance de notre spécialité et sa séparation de la neurologie. Tes collègues et toi étiez cette génération de la Résistance et de l’après-guerre qui, sur le constat de la double découverte des camps de concentration et de l’extermination par privation des malades de nos Asiles, avait entrepris de mettre en œuvre ce qui fut appelé ensuite une « Révolution Psychiatrique » : transformation de l’Institution, dès lors appréhendée comme thérapeutique (concept d’ailleurs esquirolien), souci d’un patient pris en compte en tant que sujet et non plus qu’objet englué dans les « herbiers nosographiques » (Henri Ey), substitution d’un accompagnement pluridisciplinaire au strict et consacré dialogue singulier, assomption de la notion de travail en équipe soignante, souci permanent de ne surtout pas réduire la clinique à une simple étiquette diagnostique, non plus qu’à des commémoratifs purement individuels, mais d’intégrer aussi, dans un tableau de souffrance psychique, la dimension sociale, ouverture de la psychiatrie sur la société globale, diversification des lieux de soins avec la mise en place – encore embryonnaire à l’époque – de ce que le vocabulaire administratif dénommera l’« extra-hospitalier », lutte contre toutes ségrégations, etc., etc. Tu fus et tu restes le symbole de cette évolution/révolution des pratiques. Tu as été, et tu es toujours, l’un de mes Maîtres (à ne pas confondre avec la notion hospitalière de « patron », car je n’ai jamais été interne dans ton service) : je ne me reconnais guère, dans ma réflexion et ma pratique, que trois Maîtres, Daumezon, Paumelle et toi ; à mon sens on pourrait trouver pire ! Mais ma génération (j’étais alors jeune interne des Hôpitaux Psychiatriques de la Seine, cadre éteint depuis belle lurette), lors de mon apprentissage, était tout autant suspendue à ton enseignement qu’à celui de Jacques Lacan. Nous buvions tes paroles, même si ton discours volontiers (trop ?) hégélien n’étais pas toujours forcément compréhensible en première écoute. Je me souviens ainsi d’un séminaire que tu organisas, vers 1965, à Serres-Chevalier sur le thème de la hiérarchie. Un soir, après – autant l’avouer – une journée passée sur les pistes, nous discutions/dissertions/réfléchissions sur ces rapports supérieurs/inférieurs, soignant/soigné, soignant/soignant, quand tu partis dans une de ces tirades enflammées, longues, fluviales, dont tu avais le secret. Nous étions suspendus à ton verbe mais, quand tu t’arrêtas, ton collègue et ami Pariente intervint : « Ce que tu viens de dire est très beau mais je n’y ai rien compris : pourrais-tu maintenant le traduire en français ? » Il n’empêche que nous avions quand même écouté religieusement et que cela m’a rappelé un propos d’une collègue, analysante chez Lacan, qui disait lorsque nous évoquions les « Écrits du Maître » : « Je n’y comprends rien mais ça m’apporte quand même beaucoup »… Vint, plus tard, ton départ de Perrey-Vaucluse pour introduire la psychiatrie de secteur à l’Hôpital Général de Corbeil-Essonnes, et c’est là que nous nous sommes brièvement retrouvés. Tu fus alors le chantre d’une psychiatrie à l’Hôpital Général qui était tout sauf une « psychiatrie de liaison » (terme consacré mais que j’abhorre), pleinement intégrée au tissu hospitalier pour une prise en charge réellement globale des sujets souffrant, d’une « implantation préalable » (dénomination que tu créas mais qui fut sujette à maints malentendus et/où dévoiements) dans laquelle quelques-uns d’entre nous s’engagèrent, à leurs risques et périls et, toujours, d’une désaliénation du « malade mental » qui est demeurée le fil rouge de ta pensée et de ton enseignement. Je me souviens encore, pour le peu de temps que j’ai passé dans l’un des secteurs dépendant de Corbeil, de ce que nous rêvions d’un « château en Espagne » situé hors structures hospitalières, dans le tissu social, dans la vie quotidienne, château fantasmé comme lieu de soins dans la Cité, à l’opposé de l’Asile comme d’une psychiatrie volontairement dépourvue de tout lieu de soins à temps plein.
Je t’ai retrouvé ensuite, après cinq années à implanter, contre vents et marées, la psychiatrie de secteur dans un Hôpital Général de la « France profonde », comme retraité de luxe de mon secteur actuel. Tu étais peut-être retraité mais toujours prolifique et actif, continuant à porter là où on te le demandait une parole qui restait dérangeante, persistant à diffuser les leçons tirées de tes expériences à Saint-Alban, Sotteville-lès-Rouen et Perray-Vaucluse, produisant inlassablement page après page sur ton ordinateur, prêchant la désaliénation, le respect de l’Autre, la lutte contre tous les racismes et toutes les ségrégations.
Je me sens très coupable, alors que tu nous as quittés, de ne t’avoir pas rencontré plus souvent car il est bien vrai que, sur bon nombre de sujets, nous avons eu des rencontres qui, pour moi, furent fécondes. J’aurais pu, très certainement, tirer plus et mieux parti de ton amitié, de ta confiance, de ta réflexion, de tes principes. Il est trop tard maintenant pour le temps des regrets. Tu nous as lâchement abandonnés en un temps où ce que, en grande partie grâce à toi, nous avions tenté de bâtir se trouve menacé de disparition. Lucien, tu vas beaucoup nous manquer.