VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.en cours
54 pages

p. 22 à 26
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Dossier : Lucien Bonnafé (1912-2003)

no 78 2003/2

2003 Vie sociale et traitements Dossier : Lucien Bonnafé (1912-2003)

Folie, poésie, résistance

Franck Chaumon
La folie, selon Bonnafé, est donc cette protestation qu’il s’agit d’entendre, comme la poésie elle aussi en bute à la surdité de la raison réductrice. Mais la poésie est œuvre, ce que n’est pas la folie qui n’est que protestation, et si la poésie trouve des lieux pour circuler, la folie quant à elle ne chemine pas, elle ne fait pas le lien social car elle est réduite au nom qui a été donné à l’autre de la raison ; sa vertu est aussi sa limite, ligotée qu’elle est à la surdité qui l’a constituée comme telle.
Si la folie est le nom que l’on peut donner à ce que la raison se refuse à accueillir, celui qui y est enfermé se voit-il réduit à être pur déchet de la raison, rebut de l’Autre ? Non pas, le fou comme être singulier requiert une réponse singulière, il réclame un passeur pour revenir dans la communauté des hommes dont il avait été exclu sous la bannière de la folie. Si la folie impose comme exigence politique d’être reconnue comme telle – c’est-à-dire comme cette limite historiquement constituée à l’empire de notre raison occidentale ou comme signe de ce que rejette le discours de la science –, la folie comme expérience singulière impose l’exigence éthique d’une solidarité en acte. C’est du moins à cet endroit que l’on peut situer le point rigoureux et original de la position bonnaféenne.
 
Une éthique désaliéniste
 
 
Disons d’abord ce qu’elle n’est pas. Elle n’est pas une pratique politique qui dissoudrait la singularité de tel sujet en proie à la folie dans les combats de la foule de ses semblables, mais elle n’est pas davantage une pratique singulière de la cure. La prise en compte de la singularité du fou comme fait d’assujettisement à la folie n’ouvre pas, pour Bonnafé, la question de la psychanalyse, c’est-à-dire d’une pratique expérimentale de la parole adressée à celui qui s’y prête dans le transfert. La cure analytique, c’est d’abord cela : s’entendre parler, ce qui requiert qu’un autre s’y prête, qu’il se laisse prendre dans le transfert. C’est un fait connu, Lucien Bonnafé n’a pas pris le chemin de la pratique de la psychanalyse. Si la psychanalyse consiste dans cet exercice qui déplie la parole par retour sur elle-même, l’orientation de Bonnafé consiste à caractériser l’acte du psychiatre – ou plus précisément du désaliéniste – comme celui qui vise à soutenir le retour de la parole singulière dans le collectif qui l’a rejetée. Il y a une éthique de la pratique désaliéniste, tout autrement orientée que l’éthique de la psychanalyse.
Elle consiste à faire en sorte que ce qui avait été enclos, forcé, exclu dans un individu fabriqué pour l’occasion en personnage de « fou », fasse retour dans le monde, c’est-à-dire dans la communauté qui s’est constituée, qui s’est solidifiée dans le refus de celui qu’elle a posé comme étranger, qu’elle a désigné comme autre placé sous le nom générique de la folie. Le fou est celui que la communauté veut faire taire, car il évoque comme le poète cette part en chacun inouïe, et comme le poète il ne saurait vivre dans la prison dorée de quelque lieu d’asile que ce soit. Il leur faut à tous deux le vent du monde, c’est-à-dire la compagnie des semblables, ou plutôt de ceux qui ne le reconnaissent pas comme semblable, qui se refusent à accepter cette part d’eux-mêmes violemment rejetée. À l’opposé de la psychanalyse, l’éthique de Bonnafé et sa pratique sont politiques, à condition toutefois d’entendre ce terme dans sa définition première du « vivre ensemble », telle que Hannah Arendt l’a explicité. La folie est politique au sens du refus qui la constitue comme telle ; la folie est poétique au sens de la singularité radicale dans le travail de la langue par lequel un fou cherche à se faire entendre.
Dira-t-on pour autant que la pratique qui convient à cette définition de la folie serait la pratique politique, celle qui ferait de l’avenir radieux de tous la solution pour les exclus de la pensée ? Si la folie n’est pas la voie de l’utopie, comme on l’a dit plus haut, l’utopie est-elle la voie de la déroute de la folie, de sa fin espérée ? Il faut être net à cet endroit, et dire que l’on ne trouvera pas plus chez Bonnafé l’exaltation d’un quelconque schizo libérateur que l’espoir d’un dépérissement de la folie dans l’harmonie d’une cité idéale. Pour autant que le lecteur – celui auquel j’ai choisi de m’adresser – est nouveau venu, il ignore peut-être qu’il fut un temps d’antipsychiatrie où ces thèses-là eurent leurs partisans, et il importe qu’il sache que la position bonnaféenne fut et resta désaliéniste et non pas antipsychiatrique.
L’antipsychiatrie, qu’elle soit anglaise ou italienne, posait que la psychiatrie était en elle-même pouvoir, violence, contrainte, et qu’il ne pouvait y avoir par définition d’autre psychiatrie possible : il n’y avait pas de psychiatrie alternative mais des alternatives à la psychiatrie. Cette thèse ne fut jamais celle de Bonnafé qui soutint toujours une position interne au champ psychiatrique, qu’il nomma désaliénisme. Il ne s’agissait pas pour lui de sortir de la psychiatrie, mais à l’intérieur d’elle de faire autre chose, c’est-à-dire « le contraire » de ce dont l’horreur de la guerre avait pu donner le sinistre spectacle.
 
Psychanalyse de la connaissance
 
 
Mais avant de m’engager plus avant dans la définition de la visée désaliéniste, il me faut faire une halte sur ce recours à la terminologie de la « psychanalyse de la connaissance » dont Bonnafé s’est forgé une véritable bannière ces derniers temps, alors qu’elle n’occupait pas cette place dans ses énoncés passés. Il est difficile, pour ce qui me concerne, de l’entériner simplement, sans apporter quelque précision. Comme je l’ai dit, la psychanalyse comme pratique de la cure n’a jamais été située comme telle dans la pratique désaliéniste. Ce qui ne signifie en rien que Bonnafé s’y soit opposé, absolument pas, mais que simplement elle n’avait pas de portée décisive reconnue en tant que telle. Lorsqu’il est question de psychanalyse de la connaissance, il s’agit donc de quelque chose autre que ce qui est pourtant le cœur de la psychanalyse et qui constitue en même temps le lieu de sa transmission, à savoir la pratique de la cure. Parlant de psychanalyse de la connaissance, il se réfère explicitement à un philosophe, Bachelard, dont la « psychanalyse » des éléments tient plus du jungisme que du freudisme proprement dit. Il nous reste donc, me semble-t-il, à interpréter ce recours actuel à ces termes.
Il me paraît, à lire attentivement, que ce souci s’alimente à deux sources principales. La première, c’est le refus réitéré de la raison tel que le surréalisme selon lui en a exalté le programme. Qu’il y ait une autre raison, celle que fait valoir le poète, le nom de psychanalyse le donne autrement à entendre, et nous dirions volontiers que cela participe de la tentative réitérée de récuser l’application du déterminisme – qu’il soit historique ou rationaliste – au sujet comme tel. Bonnafé est certes un rationaliste, mais il refuse que ce qui se dit puisse effacer celui qui le dit. C’est du moins la lecture que nous en faisons. C’est parce qu’il y a une faille dans tout énoncé et que cette faille qui s’ouvre entre les signifiants c’est le sujet lui-même, que tout discours qui prétend dire le vrai est à récuser comme tel pour quiconque se soucie de la singularité. « Ça dépend » est la formule qui rend compte de cette indétermination. « La psychanalyse », au même titre que « la poésie », nous semble avoir permis à Bonnafé de récuser à l’avance toute théorie causaliste de la subjectivité – et en particulier sa version marxiste – ce qui a été d’une grande portée. Le ricanement dadaïste, l’insolence surréaliste ont empêché tout sérieux de la raison sur le fou en qui il fallait d’abord reconnaître Mozart assassiné par la froide raison raisonnante. Gare à vos logiques messieurs, gare à vos logiques ! écrivait Artaud dans sa Lettre aux médecins chefs des asiles de fous. Si tout un chacun est un poète en puissance, si le fou est celui-là qui proteste qu’on ne l’ait pas reconnu, alors la psychanalyse de la connaissance est ce qui permet de pointer métaphoriquement ce que Lacan indique de la forclusion du sujet par le discours de la science.
La deuxième source à laquelle s’alimente le recours à la psychanalyse de la connaissance a trait au lien existant entre pouvoir et savoir. D’abord à partir des obstacles mis au savoir, « obstacles à la connaissance », « omissions » de toutes sortes et plus précisément un « ne pas vouloir savoir » qui peut faire penser au refoulement comme tel. Obstructions au savoir qui « entravent notre connaissance de la folie » et qui légitiment le combat de Freud auquel il est fait référence comme combat des lumières. Mais c’est aussi et surtout une réflexion sur la part d’abus de pouvoir ou plutôt de jouissance du pouvoir dans l’exercice du savoir qu’il s’agit de développer, et c’est je crois la part foucaldienne de l’œuvre de Bonnafé. À juste titre, le nom de celui qui fut le maître de Michel Foucault vient ici en première place, Georges Canguilhem, en tant que représentant cette part française d’une certaine façon de philosopher, attentive à ce que la discipline est découpage non seulement d’un champ d’objet mais d’un champ de pouvoir sur les objets. Penser c’est ordonner le monde des objets de connaissance, et c’est du même coup prendre parti dans l’appropriation de ces objets, c’est-à-dire intervenir dans les modes du « vivre ensemble ». Penser la folie, c’est la constituer comme champ avec les concepts que l’histoire a légués, et c’est indissociablement prendre position dans le champ de pouvoir ainsi constitué.
 
Qu’est-ce que le désaliénisme ?
 
 
Reprenons à présent le fil de notre propos, en précisant ce que désigne le terme de dés-aliénisme, ce qui nécessite que l’on s’y arrête car il s’agit d’une dénomination rigoureuse si l’on veut bien la considérer au pied de la lettre. Ce terme définit un projet strictement et nécessairement critique : dés-aliénisme. À partir de ce qui est posé comme aliénisme, il faut s’orienter de manière critique, en prendre le contrepied. Ce mot de désaliénisme a souvent pris aujourd’hui sous la plume de certains des allures de slogan dont l’imprécision n’est pas à la hauteur de ce qui me paraît être véritablement un concept d’une pertinence toujours actuelle, pour peu qu’on le précise.
Il faut faire remarquer en premier lieu que ce concept a contribué à faire en sorte que nombre de praticiens, qui furent activement engagés dans les combats anti-asilaires des années 1970, n’ont pas déserté le champ de la pratique psychiatrique. Ce ne fut pas le cas pour beaucoup de ceux qui s’étaient réclamés de l’antipsychiatrie et avaient soutenu que la psychiatrie en tant que telle s’identifiait à un pouvoir froid et compact sur les fous : à ceux-là, il ne restait d’autre alternative que de partir pour d’autres aventures ou bien de sortir du champ psychiatrique. Nombre d’entre eux se sont engagés dans l’aventure de la psychanalyse sur fond d’un rejet de la psychiatrie (ou plutôt d’un déni, car ils savaient bien, mais quand même…). À la psychiatrie le plomb, à la psychanalyse l’or pur : aujourd’hui encore de nombreux discours continuent à flirter avec cette pauvre rhétorique. À l’inverse, la position de Bonnafé, moins spectaculaire, situait à l’intérieur du champ psychiatrique une ligne de partage qui posait concrètement un choix éthique identifiable, sans contraindre au choix forcé du type : se soumettre ou se démettre. Il faut, je crois, mettre à son crédit le fait que de nombreux praticiens ont échappé à cette alternative et ont pu s’engager dans l’exercice de la psychanalyse tout en restant concrètement impliqués dans la pratique psychiatrique à visée désaliéniste.
La deuxième portée du désaliénisme me paraît tenir au fait que sa définition étant critique, il ne constitue pas par définition un projet positif, un projet de psychiatrie « moderne », bref un modèle. S’il s’agit de « faire le contraire » d’une pratique psychiatrique asilaire, naïf serait celui qui en déduirait qu’une pratique positive s’en dégage du même coup. Qu’on énonce ce qu’il convient de ne pas faire n’implique pas qu’on dise ce qui doit être fait. Aujourd’hui où les moindres pratiques sont cernées par les contraintes réglementaires, les normes et les procédures, il est intéressant de remarquer que le projet d’une « psychiatrie différente » n’a consacré en aucune façon un quelconque modèle de psychiatrie idéale, reproductible et normatif.
Enfin et surtout, on s’arrêtera à la portée méthodologique et partant éthique du terme en posant la question : quel est donc l’objet du désaliénisme ? S’agissant de la psychiatrie, la réponse pourra paraître triviale : l’objet de la psychiatrie c’est le traitement des maladies mentales. Mais il tombe sous le sens que l’objet du désaliénisme n’est pas la maladie mentale ; il est fort peu ou pas du tout question des psychoses, des névroses et des perversions sous la plume de Bonnafé. L’objet du désaliénisme pourrait être la folie si l’on entend par là la seule définition que nous lui ayons entendue donner se soutenant de la lecture sartrienne de La question juive : le fou est celui qui est dit fou par l’autre. Dans ce sens oui, la folie pourrait faire partie du programme, selon le projet de renvoyer à ceux qui l’ont exclue le paquet dont ils voulaient se débarrasser. La lettre finit toujours par parvenir à destination, et le désaliéniste serait celui qui se fait passeur, qui contribue à faire retour à l’envoyeur. Une telle version n’a que le défaut de manquer l’essentiel : c’est que si la folie est indissociable du scandale qu’elle déclenche, la psychiatrie en fait partie. Il n’y a pas, il n’y a plus pour nous, depuis Pinel, de folie hors du discours aliéniste qui lui a donné ses figures principales, et le praticien qui se porte à la rencontre du fou se trouve nécessairement face aux discours qui l’ont qualifié comme tel. Le regard sur la folie est un fait de discours et de pratiques, ou si l’on se souvient de la définition précise de Michel Foucault, un fait de discipline. Et c’est très exactement de cela qu’il est question dans le désaliénisme, qui à la fois restreint son objet et en même temps donne un statut rigoureux à son éthique. L’objet du désaliénisme, c’est l’aliénisme à travers le vœu de défaire ce que l’aliénisme a fait, pour « bâtir son contraire sur ses ruines ». Il semble qu’on aboutisse à une formule tautologique et que l’on avance pour reculer d’un cran la difficulté, car qu’est-ce donc que cet aliénisme dont il s’agirait de faire le contraire ? Si le désaliénisme est ainsi une pratique dont l’objet est une autre pratique, elle doit se fonder sur l’étude des avatars de cette position historique envers la folie qui a été désignée un temps comme aliénisme (qui lie ensemble aliénés, asiles d’aliénés, médecins aliénistes) de sorte que s’en déduisent les repères pour une éthique désaliéniste, non pour un aliénisme nouveau.
Qu’est-ce donc que l’aliénisme selon Bonnafé ? C’est l’exercice d’un abus de pouvoir sur le corps et l’esprit d’un sujet par celui qui a autorité à le faire de par la délégation sociale qu’il a reçue. Définition extensive et non spécifique (on peut penser à tous les abus de pouvoir dans les institutions pour enfants jusqu’aux lieux de relégations pour vieillards) si l’on ne précise pas que le savoir sur l’autre qualifié de folie disqualifie sa parole comme telle, à sa racine.
On ne trouvera pas beaucoup plus, je crois, quant à une définition de l’aliénisme dans ces textes ; ce que l’on trouvera, par contre, c’est le témoignage du choc que ce fut pour un certain nombre de praticiens de se trouver face aux plus terrifiantes conséquences de la position de l’aliéniste. La guerre a été, pour Bonnafé et quelques autres, le lieu d’une expérience des limites qui a noué définitivement statut anthropologique de la folie et horreur des camps. La Deuxième Guerre mondiale est ce moment d’où nous reviennent les figures grimaçantes de nos temps de paix ; quand on y a été affronté, on ne s’en remet pas et on tente de passer le témoin. C’est cela qu’il faut essayer d’entendre dans ce que Bonnafé et quelques autres n’ont cessé de dire du bouleversement qui fut le leur de cette expérience-là de l’aliénisme. Je tiens pour une chance historique essentielle pour nous qu’un certain nombre de ceux qui se trouvèrent face aux pires avatars de l’expérience asilaire surent y faire face, dirent non, et continuèrent à en témoigner jusqu’à aujourd’hui. De cette poignée de résistants, Bonnafé reste le plus éminent.
Extrait de la postface à l’ouvrage de Lucien Bonnafé, La Psychanalyse de la connaissance, éd. Érès, 2002.
 
Rencontre
 
 
XVIIIes Rencontres de Saint-Alban
Création, pratique clinique et collectif…
20 et 21 juin 2003
Si la thérapeutique est de favoriser les solutions que le malade mental peut mettre en œuvre dans les espaces de sa vie quotidienne, si l’institution doit être celle qui n’entrave pas ces processus créatifs et même aide à leurs réalisations, si la création est de nature à « faire apparaître en première ligne la subjectivité » (J. Oury)… alors ces trois champs de l’activité humaine ont partie liée indissolublement.
La création, tant dans les moyens dont elle use, que dans les procès qu’elle met en œuvre, que dans les erres qu’elle trace est une école de liberté où l’aliénation du Sujet et l’émergence du désir sont des enjeux permanents. Dans ce sens la création constitue un champ privilégié pour la thérapeutique. Encore faut-il qu’elle ne s’y soumette pas et qu’aux lieux où elle se déploie ne se forment de nouveaux paradis artificiels ou de nouveaux enfermements.
Partie prenante d’un collectif dans lequel elle s’ébroue, se détache, et auquel elle se réfère, la création, ne peut prendre son sens seule, au risque de s’abîmer dans la technicité ou le néant mais elle ne peut trouver ses voies qu’à s’extraire des cadres formels d’où elle procède. Sans l’engagement dans cette dialectique concrète il n’y aurait pas accès pour le Sujet à la dialectique du Désir.
Renseignements : Association Culturelle du personnel, Centre hospitalier François-Tosquelles, 48120 Saint-Alban-sur-Limagnole.

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