2003
Vie sociale et traitements
Dossier : Lucien Bonnafé (1912-2003)
Franco Basaglia : la rupture
(VST, nËš 131, oct.-nov. 1980)
Lucien Bonnafé
« Comme la vie est lente / Et comme l’espérance est violente. »
Guillaume Apollinaire
Le 26 novembre 1977, à Corbeil, mes amis donnaient à Franco Basaglia une belle occasion de dire ce que nous avons de plus fondamentalement en commun. Il dit alors : « La marche que nous avons commencée en Italie est une très longue marche qui ne passe pas par des raccourcis, mais par de longues étapes… » (Information Psychiatrique, octobre 1978).
En matière de raccourcis, il se montrait toujours très préoccupé du sort fait à sa légende, du Yaka faire ce qu’a fait Basaglia devenu si commun… tant il savait que l’essentiel restait à faire.
L’institution en négation est le titre fracassant qu’il donna au commentaire public du travail pratique dont il était l’inspirateur… et rien ne le préoccupa plus que de se voir récupéré, comme on dit volontiers aujourd’hui dans le code d’une certaine langue de bois au profit d’une conception bien raccourcie, bien amputée, des vertus de la négation dans la critique institutionnelle. Il ne pensait pas que Yaka mettre à mal l’institution et le reste ira de soi.
Ce n’est pas aller trop loin, mais l’accompagner dans sa recherche du fond des choses, que de situer ce raccourcissement dans le même ordre que celui, si commun aussi, où l’on traduit, ou trahit, sa pensée par un la folie, ça n’existe pas. Il ne pensait pas que Yaka laisser les gens faire face au monde aliénant et le reste ira de soi.
Il savait, nous savons du reste, que la folie n’existe pas comme réalité étrangère, indépendante du mode de relation des hommes entre eux qui s’enracine dans le social et, en pointe, dans le politique. Donc qu’un certain mode de relation entre les hommes, inspiré en bloc et en parcelles par le principe que l’homme doit être loup pour l’homme, est pour beaucoup dans le fait que le trouble mental se manifeste, et bien plus encore dans les tragiques aventures de son évolution, à travers sa prise en charge institutionnelle.
Ainsi le contresens est à son comble dans les raccourcis communs, car plus on a conscience de vivre dans un monde malmenant, ayant vocation de sur-invalider quiconque risque de perdre la maîtrise de soi, plus il importe de reconnaître d’abord que ça existe, que ça existe avec une implacable dureté… et plus il vaut de se passionner pour lutter contre, cœur à cœur avec les victimes.
Car cette aventure est bien une affaire de cœur. Celui-là aura du mal à le reconnaître qui fera sa pâture des clichés de la machine broyeuse où se séparent le cœur et la raison, comme la théorie et la pratique. C’est bien l’ardeur à la pratique qui fonde d’abord ce dont il s’agit : « Nous avons commencé à proposer dans la pratique un autre type de travail. L’originalité de la situation italienne se caractérise par le fait que nous avons refusé la situation de réflexion purement théorique, qui reflétait la position de l’intellectuel classique. »
Cette originalité, très relative puisqu’il ne cessa de dire et d’agir sa solidarité avec ceux qui partagent ce principe hors d’Italie, est cependant bien réelle, mais s’il est vrai que la situation italienne, comme chacun sait et le dit souvent avec quelque légèreté, favorise l’écho d’une telle position de principe, encore fallait-il le faire et le secret de l’audience acquise par la parole de Basaglia n’est pas réductible à un « bien sûr, mais comme ça se passe en Italie !… » Profondément inscrit dans un autre type de travail mis en pratique avec acharnement, le travail critique éclate dans l’ordre idéologique. Et la recherche d’une autre logique, en rupture avec les traditions qui pèsent, n’est pas une question propre à l’Italie.
L’on ne se tirera pas de la difficulté, quant à saisir l’importance historique de Basaglia, sans rentrer dans l’ordre de sa critique sur la position historique de l’intellectuel, dont chacun sait ou peut savoir combien elle se réfère à l’œuvre de Gramsci. Intellectuel ? Qui va, usager de la machine à découper la vie en tranches, s’épuiser à se demander où ça s’arrête ou se borne ?… et s’il y a des travailleurs de santé mentale concernés par la problématique de l’intellectuel et d’autres qui ne le sont point ? Basaglia évoquait à Corbeil « un renouveau théorique de l’intelligentsia ». Certes, il y faut le travail de pointe de ces chercheurs de pointe, dont il fut. Mais, dans la perspective de ce renouveau, l’intelligentsia cesse de se constituer comme une élite d’intellectuels classiques situés au sommet de tout.
« Au sommet de tout », dit Éluard, « oui, je sais, ils ont toujours été quelques-uns à nous conter cette baliverne, mais comme ils n’y étaient pas, ils n’ont pas su nous dire qu’il y pleut, qu’il y fait nuit, qu’on y grelotte… » L’intelligence critique dont il s’agit est faite pour être partagée par tous. Soyons pratiques, dans le partage de ce plaidoyer pour l’unité de la théorie et de la pratique.
L’influence de Franco Basaglia est déterminante dans la fondation et le développement en Italie, du mouvement Psichiatria democratica. La pratique sociale qu’il s’agit de mettre en œuvre, car il s’agit bien de pratique et non de théorie au sens péjoratif du terme (au sens de paroles en l’air ou de discours séparés de la vie) est fondée sur le principe désaliéniste de libération des potentiels soignants contenus dans le peuple. À ce niveau, prévenir les effets aliénants et traiter les victimes dans et par l’ensemble du champ social relève d’une seule et même démarche.
On ne peut parler ici et maintenant que d’une ligne générale. Il faudra que soient décrits avec précision, et de façon très circonstanciée, les multiples efforts qui ont été accomplis pour donner de la réalité au principe démocratique en question. On saisira mieux ainsi à quoi tendent ces efforts persévérants. Et l’on pourra mieux prouver que si quelque révolution psychiatrique il peut y avoir, ce ne peut être qu’en écho à la parole de Saint-Just : « Certains disent qu’ils ont fait la révolution, ils se trompent, elle est l’affaire du peuple ». Il n’y a pas de révolution psychiatrique intra-institutionnelle. Pas davantage, il n’y a de rupture avec les attitudes et les comportements traditionnels à l’égard de la folie qui ne retentisse bien au-delà. On ne soulignera jamais assez combien la logique dé-ségrégative dont Basaglia fut le militant ardent servit à humaniser les conduites à l’égard de toute déviance, tout handicap, toute marginalisation.