2003
Vie sociale et traitements
Dossier : Lucien Bonnafé (1912-2003)
Les vrais enjeux
(VST, nËš 136, septembre 1981)
Lucien Bonnafé
Psychorama – Quelques principes de psychiatrie populaire. Sous presse aux éditions du Scarabée (collection “l’ouverture psychiatrique”), il y a un recueil d’histoires exemplaires et considérations diverses que j’ai rassemblées entre l’été 1980 et l’été 1981.
Tout ce qui s’y rapporte à la situation de crise de la psychiatrie en France rend les échos du malmenage qui fut poussé à son comble dans cette période. Si j’ai arrêté là l’approvisionnement de ce recueil, c’est un acte très délibéré. Au moment d’affronter les nouvelles exigences du changement, il fallait absolument donner une place nettement située au discours critique issu de la traversée du désert ou du temps des fléaux. Car les enjeux sur lesquels VST me demande aujourd’hui de m’exprimer n’ont aucune chance d’émerger avec quelque lucidité si l’on néglige une critique approfondie de ce dont on a tant souffert, et après quoi il s’agit maintenant de faire le contraire. Car il ne sera pas aisé d’éviter les dérives dans les courants tumultueux des aspirations au changement. Il faudra que chacun sache au mieux mener sa barque.
J’ai été, à ma connaissance, le premier à formuler nettement, il y a plus d’un tiers de siècle, qu’il faut détruire le système asilaire et bâtir son contraire sur ses ruines. J’ai observé avec soin les avatars de ces grandes aspirations, j’ai constaté sans surprise une sorte de fascination aveuglante par l’idée de détruire et des inhibitions bien caractéristiques devant celle de bâtir. Aussi bien, quand j’ai traîné partout l’insolente question : détruire les asiles, qu’est-ce que ça veut dire ? j’ai acquis une connaissance approfondie du pire des méfaits imputables aux oppressions que nous avons subies : la pesanteur qui s’est abattue sur les potentiels d’imagination, d’invention, d’innovation, qui sont contenus dans ceux qui ont pour outil de travail l’héritage asilaire.
Ces potentiels y sont contenus sous contrainte ou contention. L’enjeu décisif aujourd’hui est leur libération. Car rien n’est plus rétrograde ou réactionnaire que de gommer la question décisive : si le système aliéniste/asilaire doit être détruit, où peuvent être les bâtisseurs du contraire, de structures désaliénistes, si ce n’est dans une main-d’œuvre de l’aliénisme qui aspire, encore trop obscurément, à pouvoir s’investir dans un autre outil de travail ?
Donc, ce qui est en jeu maintenant, c’est d’abord la capacité d’initiative et d’innovation qui peut et doit se manifester chez ces producteurs de renouveau. C’est, par exemple, le déblocage de ce qui s’est trop bloqué sous la chape de plomb : la simple prise en considération du simple principe que détruire les asiles, ça ne veut rien dire d’autre qu’un vain propos démagogique si ça ne signifie pas un effet de dépérissement secondaire, rendant le vieux système inutile parce qu’on a bâti son contraire, parce que les forces disponibles se sont massivement investies dans des activités désaliénistes, avec le supplément de forces nécessaires pour une telle tâche.
Mais la chape de plomb paralysante de l’invention a tendu de toutes ses forces à paralyser la capacité de se libérer des modes de pensée fabriqués dans le monde de l’enfermement. Ce qui est maintenant en jeu, c’est cette libération. C’est le dépassement du niveau où les aspirations s’investissent dans l’idée de chantiers extra-hospitaliers fonctionnant en mondes clos dans le style d’enclavement légué par l’aliénisme.
L’optimiste (rires) qui milite pour cette psychiatrie populaire dans laquelle la fonction du travailleur de santé mentale n’est pas réduite à la prise en charge, intra ou extra-hospitalière, des victimes, dans une sorte de monopole de compétence spécialisée, cet optimiste qui affirme qu’il n’est pas impossible d’aider tout un peuple profane, aux antipodes des conduites de rejet, à faire tout autrement, de la folie, sa propre affaire, cet optimiste sait mieux que personne à quel point cette mutation est difficile. Il sait que confondre temps de l’espoir avec le temps de la facilité n’est pas une position conquérante.
Il ne cesse de méditer sur cette difficulté. Mais il ne médite pas seul. Aussi bien, il dédie le texte suivant à tous ceux, rencontrés un peu partout, qui lui ont prouvé que cette difficulté n’était pas invincible. Ils ont parlé, en hommes de terrain, illustrant leurs propos des exemples locaux les plus concrets, de perspectives d’avenir de la profession authentiquement désenclavées. Ils ont prouvé que vivre et travailler au pays, dans le plus proche rapport avec ses concitoyens, en bâtissant avec eux le contraire du système asilaire, n’était pas seulement nécessaire, mais que c’était possible.
Voici donc le fragment de Psychorama qui doit tout à leur écoute.
Principes du changement… intelligibles ou inintelligibles ?
En même temps qu’on parle de défendre l’outil de travail, la profession, l’emploi, dans le service public de santé mentale (service public, puisque, par définition, par option ou par principe, c’est sur cet aspect fondamental du rapport de la psychiatrie à son public que se centrent ces actuelles considérations)…
En même temps, on parle d’autre chose, d’autres outils de travail, de l’avenir de la profession, d’emplois différents… et l’on s’inquiète de la reconversion des murs et des hommes.
La tendance à re-convertir dans des formes adaptées aux contenus modernistes de l’idéologie et du langage se manifeste de façon lancinante, cherchant éperdument des formes nouvelles de l’aliénisme, des pratiques modernes dans la gestion des procédures de rejet.
Une conversion ou mutation dans une direction opposée est assurément l’opération intellectuelle qui demande la révision de principe la plus fondamentale.
Par exemple, exemple saisissant :
Il est encore à peu près constant que les interrogations sur l’avenir partent de et restent dans la question de l’avenir de l’institution existante, typiquement l’asile, H., ou CHS (d’ici qu’un nouveau changement de nom et de sigle vienne signifier que le changement est acquis !).
Cette position primordiale en dit long sur la pesanteur des croyances que le Soleil tourne autour de la Terre ou que les institutions psychiatriques sont le nombril du monde.
Le renversement copernicien des principes du changement exigerait que l’on pose en position rigoureusement secondaire la question du devenir de l’héritage historique. Il conviendrait que cette question ne puisse être traitée qu’en fonction de coordonnées nouvelles, telles qu’on pourra les saisir selon les effets de changements intervenus.
Parmi ceux-ci, les changements du système de santé mentale lui-même apparaissent d’abord en bonne place. Qu’en sera-t-il, par exemple, du lieu de concentration départemental des hospitalisations quand se développeront des pratiques désenclavées ? Que donnera la recherche appliquée dans la dissémination de moyens d’aide très intégrés dans la vie des divers crus desservis ? Jusqu’à quel point la disponibilité assurée, à pleines journées, à pleines semaines, de services désaliénistes au plus près de l’émergence des besoins, leur répondant dans un au-delà de l’hospitalisation, aux antipodes de l’usage historique des lits, et se servant éventuellement d’un meuble où l’on peut se coucher avec une liberté nouvelle, échappée aux servitudes de la prise en charge, de la gestion et de l’idéologie hospitalières, jusqu’à quel point et dans quels délais ce développement consacrera-t-il le dépassement acquis de l’actuel outil de travail ?
Je dis bien outil de travail dans la volonté de bien spécifier que le patrimoine sur lequel on s’interroge est, bien plus qu’un ensemble bâti, un ensemble d’hommes, et que les interrogations sur l’avenir de ces hommes ont une tout autre importance que celles qui se parlent communément en termes d’avenir des pierres ou du béton.
L’avenir de ce patrimoine bâti est nécessairement fonction de bien d’autres facteurs que les changements du système de santé mentale lui-même, facteurs historiques, géographiques, socio-culturels, qui détermineront telles ou telles options. Tous les établissements ne sont pas nécessairement voués à être convertis en centres de vacances, vacances sanitaires comprises, cures de distanciation temporaire en tous genres…
En tous cas, ils sont bien grands, et il faudra de l’imagination pour accéder à un bon usage de cet héritage encombrant.
Ils sont surtout le gagne-pain de beaucoup de monde, de bien des gens qui souhaitent ardemment vivre et travailler au pays, droit que l’on ne saurait mépriser. Le principe de ne pas oublier tout ce potentiel humain dans les idées plus ou moins fantasmatiques de conversion demeure irrécusable.
Il reste qu’il s’agit là surtout de souches, que, des pavillons où les hommes qui ont fait bâtir se sont attachés à leurs pelouses, à leurs thuyas, à leurs rosiers, et plus que tout à leur environnement humain, sortent des rejetons pour qui vivre et travailler au pays peut s’accomplir dans une mobilité qui ne soit pas un exil.
Il serait donc primordial de travailler en fonction de cette donnée fondamentale que, s’il y a des risques de chômage très certains dans l’aliénisme, il n’y a pas de risques de manque de besoins de main-d’œuvre dans la perspective désaliéniste. Puisque, heureusement, la souche des travailleurs de la relation humaine, aussi perverties qu’aient pu être les conditions d’exercice de cette relation, engendre un riche potentiel d’hommes aspirant à un travail relationnel exigeant un autre outil de travail, le fonctionnement de cet autre outil n’est pas fatalement voué à manquer de bras.
Mais si la relation dont il s’agit est par principe au-delà du travail enclavé dans la pratique des procédures de rejet, alors la création de cet à venir doit procéder de principes inverses de ceux qui fonctionnent encore habituellement.
Mettre en place des antennes de secteur, des appartements thérapeutiques, des structures intermédiaires, pour se référer aux vocabulaires dans le vent, demeure en masse un projet inspiré par l’idéologie psychiatrico et institutiono-centrique. On caricature à peine en disant qu’il s’agit en général de parachuter des modèles sortis tout armés d’un certain état de la critique intra-psy opérée dans l’intra-institutionnel. Alors on demande quel est le modèle-type de l’antenne de secteur, on dispute à savoir si tel projet ou réalisation est ou n’est pas digne du noble label structure intermédiaire, etc., en passant par la version de l’autre thème à la mode, celui du centre de crises, où l’on cherche comment faire moderne dans l’application de l’éternel (?) principe de faire de la crise affaire de prise en charge exclusive par les professionnels.
Le principe désaliéniste veut que tout modèle parachuté soit vicié dans son principe et que n’importe quoi qui se fasse n’importe où soit toujours par principe plus novateur, base ou condition de changements de plus en plus profonds, si ce n’importe quoi est aussi authentiquement que possible co-produit avec les gens du cru au service duquel on entend se placer. Au-delà de cette proposition première commence le plus difficile, la persévérance acharnée dans le travail pour déjouer le piège majeur : la pression toujours dominante des tendances au fonctionnement enclavé. Car, sous le poids du bureaucratisme centralisateur, on constate de trop avec quelle vigueur ces tendances tendent à reprendre le dessus, dans la coupure avec la vie du cru.
Mais accepter, en bloc et en parcelles, en principe et dans la quotidienneté de la vie, que les psy et leurs institutions ne soient pas le nombril du monde, est sans doute bien plus difficile encore que d’accepter que le Soleil ne tourne pas autour de la Terre.
Une parole qui ne fait pas procéder la question de l’avenir des institutions et de ceux qui y travaillent d’une prise en compte primaire des problèmes du monde clos, une parole qui dénonce toute production, tout projet, fabriqués dans et par ce monde clos comme version moderniste de l’aliénisme, une telle parole est forcément malintelligible, dans l’état présent de la critique de la psychiatrie, et sous le règne de l’autoritarisme envahissant.
L’hypothèse selon laquelle un tel discours pourrait devenir mieux audible, pourrait servir à mieux s’entendre, se comprendre, est assurément celle à laquelle il convient de s’attacher, en priorité, et dans laquelle il importe le plus de persévérer.
Il est aisé de prescrire des ordonnances, ou de bâtir des projets, mais c’est un travail difficile que de s’entendre avec les gens. Il n’est déjà pas aisé de s’entendre entre initiés ou professionnels ; avec profanes ou usagers, la difficulté est-elle plus ou moins grande ? Ce n’est pas la question, elle est différente, et l’histoire n’a préparé aucun interlocuteur possible à la surmonter aisément.