2003
Vie sociale et traitements
Dossier : Lucien Bonnafé (1912-2003)
Lieux, maisons, images
(VST, nËš 2, mars-avril 1988)
Lucien Bonnafé
La maison des fous, lieu géométrique de la folie. Lieu géométrique : « Ligne dont tous les points jouissent d’une même propriété et qui sont les seuls points de l’espace jouissant de cette propriété ». Ainsi a été instituée l’institution asilaire. Et c’est l’image de ce lieu qui a défini la folie dans le langage de nos sociétés.
Il y a partout l’équivalent de ce qui s’est dit dans la capitale en termes de bon pour Charenton. C’est aussi, dans tout langage désaliénant, le vocabulaire sur les murs, les bastions, les forteresses, etc., qui a contesté la main-mise du principe d’enfermement sur le traitement de la folie. C’est en parlant de ces images fortes qu’on a malmené la loi du lieu géométrique qui régnait sur les esprits ou les modèles mentaux, et dans la loi. L’impact qu’a su donner Roger Gentis aux Murs de l’asile a joué un rôle important dans la popularisation de ce travail critique.
Aucun moment ne fut aussi marquant, dans ce mouvement critique, que celui de la Libération. C’était bien trempé dans le cours de l’histoire. La marque de la grande extermination, dure ailleurs, douce chez nous, n’était pas encore masquée. Les images fortes de l’univers concentrationnaire étaient impérieuses : il y avait : « La pathologie concentrationnaire, nous l’avons vécue ». Et aussi : « le modèle Kapo, utilisant les enfermés dans l’organisation hiérarchique, nous connaissons ». On ne témoignera jamais avec assez de fermeté de ce que fut réellement ce moment fort de la critique constructive (« Détruire le système aliéniste ou asilaire et bâtir son contraire sur ses ruines »). Il fallait ce vécu de l’Occupation et la stimulation de l’invention dans la Libération pour que les perspectives de 37-38 et les percées accomplies dans les ténèbres débouchent sur une phase très nouvelle. En finir avec la pesanteur historique, pratique et idéologique, du lieu géométrique de la folie, devint tout à coup une vision claire. On parla alors de décentrage, ou de révolution copernicienne.
C’est dans ce travail de renversement qu’apparut le mot secteur. Il fut dit : On a fait de nous les gérants du système de renfermement, on a enfermé la main-d’œuvre de l’aliénisme dans les murs de l’asile, ce que, de façon massive, elle a accepté, les chefs tempérant parfois cet enclavement par quelques issues hors les murs, dans des pseudopodes, antennes, extra-hospitalières. Le dessin tracé au tableau dans la chapelle de Sainte-Anne, aux journées de 45, illustra l’inversion : Nous avons été, et nous demeurons, les agents de l’institution H, sortant parfois de ce lieu, avec plus ou moins de hardiesse, accessoirement. C’est à renverser : La vision désaliéniste nous fait d’abord, fondamentalement, préposés au service de l’ensemble des besoins de santé mentale émergeant dans un ensemble démographique donné ; et ici se trace au tableau un secteur de population. Tout le travail dans H est à considérer secondairement, mais surtout pas en suivant les tendances à la division, au clivage des responsabilités (Principe d’unité). Dans l’évolution des images, le dispensaire et l’hôpital, c’est la même maison. Dans le même mouvement, la prévalence du travail hors les murs signe le refus de complicité avec les forces du rejet, qui contraignent à ne s’occuper que des seuls exclus (Principe de travail avec l’environnement). Tout doit concourir à ce que nous soyons perçus, non plus comme les hommes qui siègent dans les dépôts d’exclus, mais comme des gens avec qui ont peut parler.
Savoir voir une architecture d’oppression
Maintenant, en 1988, nous nous interrogeons mutuellement sur nos maisons, leur nom, leur site, leurs murs, leurs pignons, leurs portes, leurs aménagements, leur allure. En arrière-plan, il y a le sens de maison comme système préposé à rendre tel ou tel service, avec ses centres et ses succursales.
Comme il n’y a d’esprit fécond que l’esprit vagabond, vagabondant dans l’espace et dans le temps, il est bon d’errer à travers ce qui circula dans ce moment de rupture, dit libération, et assez souvent, de façon emphatique, révolution. Il y a eu une intensification exemplaire de la culture du regard sur l’objet matériel en question. Le discours sur les murs devint éloquent ; on aiguisa l’analyse des sites, dans les coins perdus, près des terrains d’aviation… ; les cimetières de fous devinrent riches de sens (« Lieu sans raison », avait dit Éluard) ; la perception de la géométrie asilaire, avec la distribution de ses quartiers et de tous ses éléments gestionnaires, devint incisive ; on vit les sauts de loup comme comble de l’humanisation de l’inhumanité ; on vit les aménagements astucieux de protection de fenêtres comme marques de raffinement du sadisme ; on vit les chambres d’isolement avec une lucidité exaspérée, du regard sur le ciel aux blindages offensifs des portes, en passant par les coins-chiottes, sans rester aveugle devant l’éclatant soleil figuré par le gros médaillon de cuivre bien astiqué, percé de l’orifice de la grosse clef, monumentalisant le rapport de l’enfermeur à l’enfermé. Cellules disaient-ils ; mais Franz Adam, vieil homme personnifiant toutes les tendances les plus progressistes émergeant sur le sol des vieux paternalismes, et, donc, ami cher, me remit la photo d’image biblique punaisée par l’insoumis sur la porte de sa cellule : « J’aime ceux qui m’aiment, et ceux qui me cherchent me trouvent ».
La perte d’audience de ces grandes vagues critiques, enflée à partir du moment où le manque d’imagination et d’invention (« plus haute des vertus bourgeoises », L. B.) redevint tyrannique, va avec le significatif oubli, dans les paroles et les écrits, des traces de cette protestation contre Une architecture d’oppression (titre de la thèse de D. C. Rothberg, inspirée par Paul Balvet, Lyon 1962).
Il est vrai que le discours de l’invention ne parlait pas comme dans nos maisons, qu’au contraire il vouait au sarcasme le langage-maison ou jargon d’asile, prenant ainsi de gros risques de demeurer inouï.
En même temps que ce travail critique sur l’institution asilaire, fonctionna la culture du regard sur toute institution désaliéniste. Tel, plutôt somatocratique dans son inspiration, s’insurgea, en 1945, contre le discours sur le rapport à l’usager : « Mais alors, pour toi, la psychiatrie est surtout une question de tramway ! – Mais oui, mon cher, elle est d’abord une question de tramway, le reste, qui n’est pas mince, vient après ». En même temps, fonctionnait, dans nos paraphrases amusantes/ insolentes, l’exégèse du vieux dicton inscrit dans le folklore asilaire : « Le personnage le plus important de l’asile, c’est le concierge ». Certes, celui qui personnifie la loi : Qui entre et qui sort, est bien le plus important ; mais, demain, le personnage le plus important sera bien le concierge du dispensaire. C’est autre chose d’être posté là où émerge la demande, et d’y être placé en position de réaction première, hors organisation programmée du travail, que de pointer du regard, au besoin avec contrôle des papiers, qui entre et qui sort ; et c’est aussi autre chose que de répondre à point nommé à un rendez-vous bien codé. L’image servit beaucoup à valoriser la haute fonction du rapport au monde extérieur, et par exemple à contredire les visions pénétrées d’un technocratisme élémentaire tendant à dévaloriser, en les bureaucratisant, les fonctions de secrétaire, au bénéfice des soignants patentés.
Le plus important ici reste l’accrochage de ces méditations imagées au grand thème de Pignon sur rue. Négation constructive : La question des murs de la folie passe dans un ensemble où il s’agit maintenant de cultiver avec persévérance un modèle de contraste : Donner droit de cité à une réalité nouvelle ; faire savoir où siège la maison, où quelque chose peut se passer lorsqu’il y a quelque chose quelque part qui se détraque au point que les services compétents, au registre de la santé mentale, peuvent ou doivent être mis en jeu. Où est-ce que ça a pignon sur rue ?
Alors se développe le thème fort de L’image de marque. Il se pose d’abord sur la question du tramway, de l’accessibilité la plus aisée, « comme pour une paire de chaussettes », dira plus tard Pierre Bailly-Salin. Et ça se mélange avec les dures questions de la disponibilité ; à l’encontre des traditions selon lesquelles les psy sont ceux qui ne répondent pas, ou avec qui il n’y a pas moyen de causer, c’est un endroit où, quoi qu’on dise, y compris les pires bêtises, on est entendu. Ça ouvre sur le plus subtil aspect de l’image de marque ; on sait plus ou moins clairement, dans le mélange ténébreux des idées préconçues et des témoignages entendus, sur ce qui s’est passé chez les voisins, ou ailleurs, que, quand on a des ennuis de cette trempe, il vaut mieux aller voir là.
Image du changement de soi
Je raconte assez souvent comment ces réflexions sur l’image furent enrichies par les entretiens avec Jacques Lacan. Ceux-ci furent enracinés dans le texte fulgurant de 1936 : Au-delà du principe de réalité, où s’analyse le rapport d’interlocuteur dans le statut de la relation psychanalytique : « Mais s’adresse-t-il toujours à l’interlocuteur vraiment présent ou maintenant plutôt à quelque autre, imaginaire mais plus réel : au fantôme du souvenir, au témoin de la solitude, à la statue du devoir, au messager du destin ? » La demande au psy contiendra toujours ces dimensions irrécusables ; elles sont impliquées par le contact avec le système de santé mentale ; mais la même dialectique de métabolisation, qui s’accomplit dans les dynamisques transférentielles, opérera nécessairement. Quoi qu’il en soit, c’est à une image que le sujet s’est adressé, et par rapport à laquelle il doit vivre son rapport à l’institution, dans le jeu plus ou moins trouble qui fait osciller les dénominations personnelles des interlocuteurs et institutionnelles des services. Quand ça parle maison, c’est comme il en était déjà dans les asiles, dans une relation où se métabolisait activement le vécu du lieu et des hommes, mais, autant que possible, à partir d’une autre image que celle du lieu et des hommes définis par leur poste dans la procédure d’exclusion. Lieu d’abord plus attractif, fait pour faciliter des échanges avant que les circuits relationnels soient déjà très noués ; puis lieu moins dévorant, quant aux potentialités humaines de faire du traitement de ses problèmes sa propre affaire. On peut dire sommairement : L’image de marque de l’asile est celle du lieu où s’accomplit le destin ; celle de l’autre lieu est celle du lieu où il s’affronte. Le rapport à la situation analytique n’est pas vain jeu de mots ; engagée différemment, la dynamique de restauration du sujet dont il est question se poursuivra différemment, dans ce qu’il est nommé « une constante interaction entre l’observateur et l’objet », dans, est-il dit aussi, un : « Travail d’illusionniste, nous dirait-on, s’il n’avait justement pour fruit de résoudre une illusion ».
Comment se servir de la « même maison » ?
Images, points de vue,… il vaut mieux, pour se retrouver, engager l’entreprise à partir de la position la moins marquée par les pesanteurs tutélaires. Et les vertus du principe d’unité se confirment lorsque tout ce qui se passe dans l’héritage de la vieille maison super-tutélaire est profondément transformé, quand le fait que tout séjour est vécu comme moment d’une trajectoire dans une autre instance de la même maison. C’est vrai dans la modification du sens de l’entrée dans le champ hospitalier, tout comme dans le sens du séjour et celui de la sortie. Je donnerai ici comme le plus typique l’évolution radicale des besoins de séjour hospitalier dans les délires chroniques. C’est bien avant les chimiothérapies modernes que l’on peut formuler la proposition : On ne connaît pas d’autre traitement efficace pour ces délirants que la sortie précoce ; dès que quelque relation si peu thérapeutique que ce soit a pris quelque corps, constituant un axe profondément modificateur de l’ensemble du champ relationnel, comme les structurations de la limaille de fer modifiées par l’aimant dans les travaux pratiques d’école, la règle est d’offrir de continuer les conversations à… et ici le nom de la maison vouée à ma relation ambulatoire illustre sa fonction.
On se souvient de la puissance avec laquelle joua le dilemme absurdement conservateur : Celui qui donna comme antinomiques l’intérêt et le travail pour et dans l’extra, ou bien pour et dans l’institution, dans un langage où ce mot désigne le monde clos institué en 1838. Toute observation confirme partout ce que j’ai pu vivre dans mes expériences : Aussi bien Saint-Alban, le château excentré, aussi bien Saint-Yvon/Quatre Mares, réaménagé dans les ruines des bombardements, aussi bien les ignominieuses baraques de Vaucluse, furent des lieux valorisés dans l’esprit de leurs usagers par le fait qu’ils perdaient leur figure de maison centrale de l’exclusion. Symétriquement, l’image de l’institution hospitalière bénéficiait mal des efforts institutionnels qui y étaient déployés, partout où la présence au monde extérieur était délaissée, et où le service, au sens français du terme, ne s’assurait guère, ailleurs, pignon sur rue.
Pignon sur rue ? Le nom ? Rien de plus exemplaire que l’option pour nommer le nouveau centre d’activité ambulatoire. C’est au cadastre que ça doit se voir, s’il s’agit de planter une implantation provisoire sur le terrain vacant voué à de futures constructions hospitalières. Le nom de la parcelle est la dénomination de choix. Ainsi fut fait. C’est presque toujours aussi plaisant que Les Mozards, quand il s’agit d’un lieu-dit. Comme, dans le cas ordinaire de l’implantation en zone bâtie, tout simplement le nom de la rue, par exemple au Figuier, avec les chances de bénéficier des figuiers réels chers aux enfants des écoles.
La dégradation progressive du vieux vocabulaire au dispensaire, est assurément un des meilleurs signes de l’humanisation de la maison.
C’est si vrai que lorsque, pour cause de travaux, il fallut exercer quelque temps ses talents dans un dispensaire, un vrai, avec aménagements classiques de la médecine sociale ordinaire, le chien, d’abord habitué à venir dire bonjour fort courtoisement à tout le monde, avant de regagner son habitat automobile, signifiera très clairement qu’il n’aime pas du tout cette maison, où, manifestement, il se croit chez le vétérinaire.
Puissance de la parole, insolent pouvoir des mots : Dans tous les courants de résistance à la perspective copernicienne de décentrage, on a entendu le discours ordinaire énonçant les dangers du vocabulaire hospitalocentriste argumenter sur l’idée que refuser la position centrale de l’hôpital était dévaloriser ce qui était le fondement de notre identité. Discours exactement de même trempe que celui qui rejette toute hypothèse d’abrogation de toute législation spécifique sur la folie, l’aliénation ou la maladie mentale, vision dangereuse puisque notre Loi est principe de notre identité.
Le poids de ces défenses d’une conception pétrifiée de notre identité a rendu bien ardu le parcours qui eût été plus aisé si l’histoire n’avait écrasé les aptitudes potentielles à sortir de la position du gérant et assumer une identité de découvreurs, d’inventeurs, ou de créateurs. Quantitativement, les réalisations ont été désespérément lentes ; entre les freins du Pouvoir et la puissance des forces de création, le rapport n’était pas bon, il était, généralement, perdant. Qualitativement, les deux principes fondamentaux ont été bien oubliés. L’unité de responsabilité, dans les divers organes d’une même maison, n’a guère inspiré les comportements ordinaires ; on a beaucoup vu s’organiser et perdurer les clivages entre les identités d’hospitaliers et celles d’extra-hospitaliers ; les résistances au principe d’assumer, en tous lieux et en tous temps (y compris nuits et jours non ouvrables) l’ensemble des besoins, sans écrémage, ont tenu le haut du pavé. Le travail avec l’environnement s’est très insuffisamment développé ; on a assez dit que le modèle asilaire de pouvoir monopoliste sur le sujet pris en charge s’était exporté dans le polycentrisme, mais en n’étant que fort peu ou mal entendu.
Puissance de la parole, insolent pouvoir des mots. D’une façon submergeante, le secteur a perdu son sens d’ensemble démographique desservi, pour l’ensemble des besoins ; il a communément désigné non plus les gens mais l’appareil institué, dit extra-hospitalier, et souvent extra tout court. Dans cette dérive du sens, le secteur reste en général fort loin de figurer une formule hautement désaliéniste.
Et cependant, les lieux se multiplient où le système de santé mentale a, çà et là, pignon sur rue, et où, en dépit des pesanteurs en question, quelque chose est à l’épreuve qui doit démentir les survivances en question. À qui demandait : « Mais où donc voulez-vous en venir ? », il a toujours fallu répondre : « Mais à instituer des pratiques sans lesquelles il est absurde de prétendre voir clair sur ce qui peut advenir ! ». On parle ici de bâtir, il est savoureux de dire dans ce contexte que le deuxième terme, généralement censuré, de la proposition fondamentale : « Détruire le système et bâtir son contraire », donne tout de même lieu à une pratique de création et d’usage de bâtiments qui n’est pas vaine.
Pignon sur rue ? On a vu partout s’implanter des lieux, dont il est tout à fait réconfortant de constater qu’ils sont le plus souvent fort bien nommés, et dont le nom figure, dans le système de relation service/usagers, la profonde modification du champ magnétique (voir plus haut) induite par l’image de marque du service. Et en fonction desquels (souvenez-vous du discours sur le principe de réalité) opère « une constante interaction entre l’observateur et l’objet ».
Pour résoudre les illusions portées par les images vécues de la psychiatrie, nos vieilles maisons n’étaient assurément pas les meilleurs instruments possibles ! En observant avec soin ce qui se passe dans les nouveaux objets, se fondent d’autres moyens de restauration du sujet.