VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.en cours
54 pages

p. 40 à 41
doi: en cours

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Praticable

no 78 2003/2

2003 Vie sociale et traitements Praticable

L’envol

Polyhandicapés en parapente

Martine Malépart Chef de service
Les enfants et adolescents polyhandicapés sont, pour la plupart, installés sur un fauteuil roulant, dans une coquille moulée qui sert d’enveloppe au corps et le maintient en position assise, du fait de l’hypotonicité dont ils souffrent.
C’est dire combien leur corps contraint est souffrant. L’eau représente par conséquent un élément privilégié qui plonge naturellement l’enfant en état d’apesanteur, le laissant enfin dépouillé de tout carcan, libéré porté par une vague de bien-être qui l’enveloppe, l’inonde s’infiltre et titille agréablement le moindre de ses pores.
Nous décidons d’étendre bien plus largement le champ d’exploration de ces jeunes, en leur donnant la possibilité de découvrir un autre support : l’air. S’ils sont à l’aise dans l’eau, pourquoi pas dans les airs ?
Pour ces adolescents cloués au sol, il s’agit de braver l’impossible, de lancer un véritable défi à leur handicap : contraints à l’immobilisme sur terre, ils seront libres dans les airs. L’idée est adoptée, des contacts sont pris avec une école de parapente, située à Arras, à une distance de cent cinquante kilomètres environ de l’établissement. Deux moniteurs viennent nous rencontrer sur place. Nous précisons notre demande, qui trouve un écho favorable chez eux. Le critère de choix qui sélectionne les candidats potentiels au vol est assez simple. Compte tenu de leur niveau important de dépendance, les adolescents handicapés ne sont pas en mesure d’opérer délibérément leurs choix. Ensemble, lentement, progressivement, les professionnels parviennent à décrypter et à sérier au plus près les besoins de ces jeunes à partir d’une observation étonnamment fine, traduite par une approche individualisée.
Refusant de les placer devant une situation susceptible de générer des réactions anxiogènes, le projet de sensibilisation autour du parapente sera établi à partir d’un critère déterminant l’acquisition et la possibilité d’expression claire du « oui et du non ».
Nous proposons à Bertrand et à Simon de les accompagner dans cette aventure.
Le dimanche, lorsque les conditions météorologiques sont globalement satisfaisantes, nous nous rendons sur les hauteurs d’Arras. L’un des nombreux terrils, érigés en véritables symboles de la région, a remarquablement bien réussi sa reconversion et sert aujourd’hui de promontoire pour les amateurs de voile.
Surprenante ascension, où l’on assiste aux généreuses épousailles entre les entrailles de la terre crachées par des fouilles laborieuses, et une nature qui la console et l’anime en la couvrant d’une végétation qui s’accroche et s’enhardit progressivement. Les véhicules y ont tracé peu à peu un chemin carrossable.
Au sommet, une plate-forme qui domine la vallée, lieu de prédilection pour ces adeptes, amoureux de la voltige.
 
Sur les hauteurs d’Arras, le temps se laisse apprivoiser
 
 
Ce sont les éléments naturels qui décident. Chacun se pose alors tranquillement à proximité de sa voile, qui attend, mine de rien, toute racornie et sans prétention, l’occasion d’étalier amplement son envergure, de déployer sa force.
Pas d’impatience, ici on s’accorde avec les événements, quel qu’ils soient. Trop de vent, les cerfs-volants s’éparpillent pour jouer dans les airs, on rivalise de figures. Point n’est besoin de parler.
Tous, les yeux au ciel, s’égayent, c’est une véritable débauche de couleurs et de figures mêlant talent et facétie. Pas assez, qu’importe, le groupe de copains se régale de musique folk ou country.
Parfois, c’est la récompense, le grand saut. Un changement se produit alors dans l’atmosphère ; la voile, tout d’abord répond, frémissante, puis, sursaute, impatiente. C’est l’appel, saisi immédiatement par son pilote. Alors, brusquement, les vents s’engouffrent et, dans un claquement bruyant, la voilure, large, puissante, vivante, se soulève et le transporte de plaisir.
Nous allons peu à peu nous familiariser avec ces passionnés Bertrand et Simon, quant à eux, sont déjà admis de façon inconditionnelle.
Bertrand, radieux, applaudit et lance des petits cris de joie. Les émotions l’assaillent et le bousculent, ébahi et curieux, il essaie de se hisser hors de son fauteuil. Simon, d’un caractère plus réservé, est tout entier absorbé par le spectacle qui s’offre à lui.
À l’heure des préparatifs annonçant le retour, les mines se défont, l’enthousiasme tombe d’un coup. L’installation dans le véhicule s’effectue maladroitement, lourdement, dénotant une mauvaise grâce manifeste. À l’aller, par contre, à l’annonce du but du voyage, la motivation nourrit l’effort en les poussant à s’asseoir pratiquement seuls.
Nous effectuerons ainsi plusieurs de ces périples pour établir une bonne prise de contact avec ce sport. Nous aurons le plaisir de connaître cette expérience, de glisser dans les airs En effet, il fallait que nous puissions en quelque sorte ouvrir ce monde nouveau aux deux adolescents, afin de les familiariser avec la voile, et ceci grâce à notre participation.
Parallèlement, deux moniteurs recherchent un moyen de résoudre les difficultés qui apparaissent sur le plan technique. Des questions essentielles doivent être résolues, le portage et l’atterrissage. La première est assez vite réglée. Pour la seconde, la complexité est de taille Bertrand et Simon ne disposent d’aucune autonomie motrice, et le problème majeur intervient lors de l’atterrissage.
Outre que le contact avec le sol peut être brutal, la prise de vent dans la voile entraîne le pilote, qui doit alors nécessairement courir pendant plusieurs mètres. Obstacle majeur, pour ces deux jeunes !
C’est à la fois avec une remarquable ingéniosité et une grande simplicité que l’obstacle est contourné. Bertrand et Simon, bien entendu, voleront en duo avec les moniteurs. Ils seront équipés de talkie-walkie, de manière à correspondre avec deux personnes qui ainsi, peuvent suivre les fluctuations du vol, et réceptionner en douceur nos deux adeptes.
L’impatience est grande de se lancer dans la grande aventure. Plusieurs voyages ont lieu, sans que les conditions météorologiques soient satisfaisantes. Si les moniteurs expérimentés, prudents, restent dans l’attente de vents favorables, nous devons, dans le cas qui nous occupe, d’autant plus réunir de conditions quasi idéales pour ne prendre aucun risque. Il faut attendre qu’une brise complice enveloppe nos deux aventuriers, pour les emporter sans à-coups.
Et puis, soudainement, une grande agitation fait place à l’habituelle sérénité qui caractérise le groupe de parapentistes.
Vite, l’opportunité doit être saisie dans l’instant. Chacun s’affaire autour de Bertrand et Simon afin de les préparer. Les sangles sont passées, le casque attaché. Pendant l’opération ils sont ravis. Ils ont manifestement compris les raisons qui motivent cette attention fébrile à leur égard.
Bertrand s’élance le premier. Tout va très vite, c’est incroyable, il décolle, il vole…
Le plafond est bas. Une grisaille tenace recouvre le site. Mais combien j’ai aimé les auteurs d’Arras, ce jour-là !
Bertrand a déchiré ce voile épais en poussant un cri de joie dont le retentissement a illuminé d’un coup le paysage. Déjà il atterrit, la réception se fait avec brio. Le travail de coordination est remarquable ! Simon, visiblement impatient, s’élance à son tour. Même descente, rapide, mais qui restera définitivement dans toutes les mémoires.
Pendant le retour, l’émotion est tangible. Point n’est besoin de parler. C’est un véritable défi lancé à l’impossible qui a mobilisé une grande partie de l’équipe.
Un pied de nez aux limites que nous nous fixons vis-à-vis de ces jeunes handicapés. Une plongée un peu folle dans le rêve, pour bousculer la réalité, s’en décoller, afin de mieux l’appréhender ultérieurement.
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