2003
Vie sociale et traitements
Praticable
Les Rencontres nationales Vidéo en santé mentale
Robert Albert
Ceméa, Mission nationale Production-Diffusion audiovisuelle
Les 21, 22 et 23 novembre 2002 avaient lieu, à Paris, à la Cité des Sciences et de l’Industrie, les 4es Rencontres nationales Vidéo en santé mentale. Fixé depuis maintenant quatre ans, leur objectif reste de créer une dynamique d’échange et de réflexion centrée sur la question de la pratique de l’outil vidéo dans le champ de la santé mentale.
D’abord l’accueil des 350 participants qui vont se trouver associés à ces journées. Depuis des mois, il a fallu tout faire pour que leur venue s’opère dans de bonnes conditions.
Les films projetés ont été préalablement visionnés et sélectionnés par le groupe de programmation avec quelques critères simples : ils procèdent d’un travail développé conjointement par des patients et des soignants ; ils présentent un minimum de qualités technique de l’image et du son compatibles avec la diffusion en salle ; ils manifestent une intention de s’adresser à un public. La participation directe aux Rencontres des groupes-réalisateurs est une nécessité dans la mesure où la projection de chaque film est suivie par un temps d’échanges du groupe avec son public. Du court au moyen métrage, de la fiction dramatique ou poétique au documentaire social ou parodique, du clip au film d’animation, tous les genres, tous les styles, figurent au programme. S’il s’avère impossible de faire un compte rendu exhaustif de ces Rencontres, du moins peut-on faire écho à quelques fulgurances, en espérant que chacun y retrouve les siennes.
• Du CATTP Carpeaux (Paris), ils sont venus à neuf, avec La Reine des serpents (18 minutes). Un conte lituanien choisi et retravaillé en vue d’un film d’animation. Pas d’atelier vidéo spécifique, mais une activité fédérative à l’intersection des ateliers d’écriture et de sculpture, faisant chacun appel à des artistes-intervenants : écrivain, sculpteur, vidéaste… Deux mois de travail. La volonté de se centrer sur la culture dans la cité, de s’exercer à la création et à la participation à des événements culturels. Peu de moyens techniques. Matériels récupérés : « faire les poubelles, c’est parfois génial ». Le plus important : les idées. Tout entreprendre pour vivre ensemble une culture de la qualité fondée sur un double respect : celui du groupe et de chaque personne en son sein, celui également du public auquel on s’adresse.
• Contre toute attente, seuls deux soignants du CATTP Gambetta (Paris) sont là pour présenter Franzoofolies (3 minutes). Des images d’animaux avec des paroles collées dessus… « Les patients ont eu la trouille de venir montrer ça à un public. »
• Les cinq participants du CATTP Clauzel (Paris) présentent Est-ce bien “Réseaunnable” ? (21 minutes). Avec ce film, ils ont répondu à une commande destinée à une journée de travail sur les réseaux : montrer ce qui se passe pour chacun en dehors des structures de soins en vue de s’intégrer à la vie sociale. Quatre très beaux portraits : pour l’un l’informatique et la toile, pour l’autre la peinture et son exposition, pour un troisième l’écriture, enfin cette personne qui après une activité de vidéo en thérapie a repris son travail de réalisatrice. Quelques propos saisis au vol lors du débat : « J’ai pu ainsi me réconcilier avec mon image et ma voix », « Merci aux personnes qui m’ont aidée à sortir de mon enfermement ».
• D’Angoulême, on est venu en force : 10 personnes pour Ciel mon moulin (5 minutes). Un poème visible réalisé par l’atelier “Imaginaire, réalité et vidéo” à partir de l’idée d’une patiente : « En vacances en Scandinavie, j’ai vu des moulins… et j’ai repensé à ce moulin des Charentes… ». On part de l’idée et le groupe crée le poème qui donne lieu au tournage, etc.
• Time story golo (20 minutes) a été écrit à Pontault-Combault, entre janvier et juillet : on crée les textes en les jouant. Puis le tournage, accueilli dans un gîte durant deux journées. « On a pris du plaisir à le faire », « Vous y allez en miroir de la dinguerie de certaines émissions de télévision que vous passez au vitriol de votre regard ! »
• L’atelier de Montluel qui fonctionne depuis cinq ans, est représenté par six de ses neuf membres. Il a fallu six mois, à raison de deux heures par semaine, pour réaliser Paris s’éveille (4 minutes). Un clip sur la chanson de Jacques Dutronc qui n’a pas particulièrement été fait pour « venir à Paris »… «On a, ou on n’a pas, ou pas encore de matériel », « Et les droits d’auteur de la chanson ? Et la déclaration préalable ? Ce serait dommage de prendre une amende dans un cadre thérapeutique ! »
• Sur leurs congés et à leurs frais (l’Italie de Berlusconi oblige), elles sont venues à trois d’Anconna, présenter Amor ch’a nulla amato amar perdonna (8 minutes). Un scénario pour aujourd’hui tiré du Cinquième chant de la Divine Comédie de Dante : l’amour qui pousse tout aimé à aimer à son tour. Quelques semaines pour l’écriture, trois jours de tournage, un jour de montage. Traduction et doublage pour les Rencontres par les patients de la clinique de Sceaux, Fondation des étudiants de France. « Le besoin d’être écouté et compris, noyau d’un parcours thérapeutique, est le terrain sur lequel se construit la santé de la personne. », « C’est entre la vie et la mort. Comment avez-vous choisi les décors ? » Réponse : « Nous avons fait le choix de parler de l’enfer comme un voyage et un accomplissement. Le rôle de l’accompagnateur dans les ténèbres. Question de sources : la TV ou Dante ? Nous avons choisi Dante. »
• De Saint-Ouen, Rédemption d’innocence (55 minutes). Une histoire tragique inventée par une personne et à laquelle les autres patients et les soignants ont apporté leur concours. Au cours du débat qui suit la projection, on apprend qu’ils sont venus présenter le film, mais sans l’auteur ; afin de lui rendre hommage, car il n’est plus de ce monde. Malaise dans la salle… Difficile d’en parler. Sentiment d’être pris en otage d’une situation incontrôlée, incontrôlable. Une situation perverse ? Il faudrait absolument pouvoir échanger à ce propos, mais, hélas, cela ne sera pas possible non plus lors de l’atelier du samedi matin. Le principal responsable du groupe n’avait pu être présent jeudi lors de la projection du film, il est absent ce samedi aussi…
• À partir d’une idée, on a, à Arras, improvisé collectivement pendant dix jours, à raison d’une heure par séance. La caméra est tournante (chacun la manipule à tour de rôle). Et cela depuis sept ans. Le but : se faire plaisir. Le résultat, c’est Cluedo (12 minutes). « Ce que vous nous avez présenté constitue un travail préalable à un film qui reste à faire pour un public. En dehors des membres du groupe, on ne voit pas à qui ce que vous avez filmé est destiné. Votre travail pose la question fondamentale de l’adresse : produire pour le groupe lui-même et à ce moment-là ne pas présenter à d’autres ce qu’il a produit, ou bien se donner l’intention et les moyens de communiquer quelque chose à d’autres gens ? »
• À Vaugneray (Lyon), on a réalisé l’histoire d’une petite fille devenue grande : J’ai fouillé l’ombre (20 minutes). Une écriture en vue de la présentation à un public, une fois par semaine durant un an. « J’ai fait la musique pour un conte écrit pour une amie. Trois mois de travail », « Cette réalisation, c’est du plaisir, bien sûr, mais aussi du travail et de la volonté de réussir ».
• Les Impatients de Levallois (27 minutes) a été réalisé à Moisselles. Un spectacle-fête de danse et de théâtre et de chansons. Un atelier animé par des comédiens, danseurs, musiciens, vidéastes… « Faire passer l’émotion dans la naissance des personnages. Tout le monde s’est mis en danger de la même manière. En quelque sorte une troupe, c’est-à-dire une expérience partagée de vie et d’amour. »
• À Beauce-en-Vergy (Dijon), à un âge avancé, on se souvient de son enfance. Et on prend le train pour Paris afin de présenter Sur le chemin de l’école (5 minutes). L’atelier d’écriture et l’atelier vidéo ont travaillé ensemble. Une seule source : la mémoire. Les émotions d’un temps passé évoquées par des anciens et qu’ils communiquent à de plus jeunes qu’eux. La vidéo pour continuer à vivre et à transmettre…
• On ne savait pas qu’il y en ait là aussi. Les lofteurs de Mares/Yvon (19 minutes) en témoignent. Une fois par semaine, durant une année, on a « joué au loft ». Du réaliste au farfelu, de la confession au qu’en-dira-t-on, tout y passe. On a joué au loft comme d’autres jouent à la pétanque à la manière de Pagnol. On s’est beaucoup amusé. Et si ceux qui n’apprécient déjà pas l’original avaient quelques difficulté à goûter la copie… ?
Où est la mise à distance qui ouvrirait à la parodie, c’est-à-dire au sens ?
• Avec Plus loin ensemble (8 minutes), Epinay-sur-Seine relate un séjour en Auvergne. Montage-souvenir qui n’était pas destiné à être présenté à un public. De la difficulté de se voir et se revoir sous le regard des autres quand on n’a pas clarifié ce que l’on voudrait leur dire.
• Ils sont fidèles nos amis Belges. Ils sont là, depuis quatre ans, avec à chaque fois une production originale. Voici Maboule palace (21 minutes) où le loufoque le dispute à la truculence. Rabelais au quotidien, parodie de la parodie. La psychiatrie en tant qu’énorme rigolade. Poésie de la dérision maîtrisée. Thérapie par l’humour. Travail d’écriture, de jeu d’acteur, de mise en scène. Immense travail. Spectacle pour les yeux et pour le cœur.
• Quelques remarques en guise de conclusion :
– Contre toute illusion de facilité, il ne suffit pas d’enclencher une caméra pour avoir des images et des sons présentables. Un enregistrement ne suffit pas à faire un film. Il faut une idée, c’est-à-dire un sujet.
– Les films présentés aux Rencontres sont de sources multiples : documentaire (avec toute la finesse d’écoute qui permet de comprendre les situations et d’éprouver les émotions), improvisation (avec parfois des comédiens), écriture individuelle ou collective (avec parfois des écrivains), caricature de l’existant (avec au mieux une mise à distance critique)… À chaque fois, il s’agit de savoir dans quel cadre on se place pour que chacun prenne place dans le projet.
– L’essentiel, c’est l’idée, c’est l’intention : ce qu’on veut dire, faire éprouver à un public. La mise en œuvre des moyens est la conséquence directe de ce travail préalable-là : celui du sens.