2003
Vie sociale et traitements
Mémoire
Du projet à l’évolution
Petite histoire des Ceméa dans la formation des professionnels de l’action sociale
Jacques Ladsous
[*]
Il était une fois un mouvement d’éducation : les Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active. Né au lendemain du Front Populaire, il était porteur d’une mission : donner du sens aux mots, qui représentaient les valeurs de la République : Liberté, Égalité, Fraternité.
Liberté, en préparant l’homme à savoir choisir.
Égalité, en multipliant les chances à donner pour que chacun puisse aller au maximum de ses talents.
Fraternité, en remplaçant la compétition par la coopération en faisant vivre la solidarité.
Ce qui supposait une laïcité vivante, où chacun, chacune, était respecté dans son originalité, sa culture, ses croyances, sa dignité.
Survint la guerre, celle qu’on a appelé la Deuxième Guerre mondiale, avec son cortège de discriminations, d’exécutions, de déportations.
Ce mouvement fut interdit et continua à œuvrer dans la clandestinité.
Il était donc présent à la Libération, et comme la guerre avait multiplié les orphelins, il fallut ouvrir de nombreux lieux d’accueil et d’hébergement pour ne pas abandonner les enfants dans les rues et les forêts.
Ce fut la grande aventure des communautés d’enfants.
Comme les Ceméa avaient inventé une formation pour les moniteurs de colonies de vacances, afin que les nouveaux loisirs offerts aux travailleurs par le Front Populaire, puissent être le plus profitables à ceux qui n’en avaient jamais eu, on pensa à eux pour former ces moniteurs de maisons d’enfants dont on avait besoin. Un allongement du stage de dix jours, dans le même esprit, avec un contenu un peu plus important, devait pouvoir convenir.
Ce fut la première initiative des Ceméa dans ce domaine sous la conduite de Jean Lagarde, et de Germaine Le Henaff (avant qu’elle ne devienne Le Guillant).
Les communautés d’enfants continuaient à se développer sous la houlette de Jacques et Simone Lacapere, tandis que l’Éducation nationale inventait les internats du 1er degré. La formation des Ceméa fut alors portée à trois mois dont un mois de stage pratique entre les deux mois de formation plus théorique, tandis que l’Éducation nationale la sanctionnait par un diplôme : moniteur d’internat du premier degré. Les hauts lieux de la formation furent alors Boulouris, Viazac, Boivres, sous la responsabilité d’André et Simone Romanet, Jacques et Josette Bourthoumieux, Pierre Morineau.
Parallèlement à cette initiative se développaient d’autres propositions :
– À un niveau supérieur de savoir, les formations qui conduisaient progressivement au diplôme d’éducateur spécialisé :
Montesson (Pinaud), Toulouse (Chaurand-Basdevant), Montpellier (Lafont), Lyon (Rohler). L’influence des médecins y était très forte, pour ne pas dire prédominante, et c’était sans doute une étape nécessaire.
– À un niveau équivalent à celui donné par les Ceméa, le réseau des monitrices catholiques de l’enfance, sous la responsabilité du chanoine Barthélemy.
De retour d’Algérie où je dirigeais moi-même avec le soutien exigeant, mais fort précieux des Ceméa, une communauté d’enfants dans l’exercice d’une laïcité véritable, je reçus alors une mission du Délégué Général des Ceméa, Henri Laborde. J’avais été engagé à Épinay où Pinaud avait déplacé l’école de Montesson. Cette école, était la seule qui échappait à une direction médicale, et Henri Laborde me demandait :
- de construire aux Ceméa le secteur de l’action médico-sociale, en développant les formations en cours ;
- de ne pas laisser le champ libre au chanoine Barthélemy dans le développement des formations d’obédiance confessionnelle.
Envoyé à Lille comme délégué régional, j’installai donc à Phalempin une antenne nouvelle de formation d’éducateurs d’internat du 1er degré, tandis qu’avec l’Éducation nationale, et particulièrement l’Inspecteur Général Petit, j’entreprenais de transformer le diplôme existant en certificat d’aptitude aux fonctions de moniteur-éducateur sur une durée de deux ans, entraînant dans cette aventure le réseau des écoles du chanoine, notamment par la création du comité de liaison des Écoles de moniteur-éducateur (le CLEME). La construction de ce diplôme correspondait également à une volonté de permettre l’accès à cette fonction de personnes qui avaient pu avoir des difficultés dans leurs études, mais dont les motivations à l’éducation étaient incontestables.
Nous affichions ainsi la volonté des Ceméa d’être présents dans le secteur, d’y défendre la promotion sociale des militants éducatifs engagés, en considérant que ce diplôme pouvait être un palier vers le diplôme d’État d’éducateur spécialisé qui se construisait par ailleurs, mais dont la démarche de formation devenait progressivement plus théorique, plus intellectuelle, plus élitiste, peut-être un peu moins proche des besoins manifestés par les personnes qui sollicitaient l’aide de professionnels dans leur démarche de choix de vie. Notamment le processus de formation (tout comme chez Freinet) faisait la part de l’individualisation des acquisitions, tout en conservant la mise en commun, et l’échange réciproque au soin d’un collectif.
Sur ces bases, il fut relativement facile de développer le renom des Ceméa : Viazac, Phalemien, Vic-le-Comte, Vangrigneuse, Carnon, et de demander pour chaque centre de formation à partir de l’agrément moniteur-éducateur, celui d’éducateur spécialisé.
Facile n’était peut-être pas le mot à utiliser, car avant de reconnaître à nos élèves le statut d’étudiant, il fallut souvent faire la preuve qu’ils étaient effectivement capables d’accéder au diplôme professionnel de niveau 3, et dans des conditions qui n’étaient pas différentes de celles des autres écoles et instituts.
Il faut reconnaître que l’estime de Bernard Lory, directeur de la Population (l’équivalent du directeur général de l’Action Sociale aujourd’hui) pour le travail et l’action d’adaptation qui devait qualifier un certain nombre d’éducateurs faisant fonction, et pour laquelle la démarche des Ceméa était exemplaire nous a beaucoup aidé à nous imposer sur la scène publique. La valeur de nos collègues formateurs a fait le reste, et je ne saurais trop les en remercier.
Mais le créateur ne doit jamais trop s’attarder sur les lieux de la création. En 1994, estimant ma mission accomplie, je retourne au terrain (à Hourvari près de Rambouillet), et laisse le champ libre à ceux qui au sein du mouvement développaient l’action entreprise.
Sans doute, insuffisamment tôt, car il y eut des tensions, des contradictions, des tentations élitistes, par alignement sur le développement des autres écoles, des ruptures, des replâtrages.
Le projet des Ceméa face à l’évolution fut secoué de cahots, de doutes, et sans doute le sera-t-il toujours car la démarche qui est la notre depuis que Wallon lui a donné une force conceptuelle indéniable – de l’acte à la pensée (démarche de progression) et non de la pensée à l’acte (démarche de reproduction) –, et que nous nous efforçons de conserver, malgré l’effort demandé à chacun d’être capable de se renouveler sans se perdre, cette démarche n’est pas facile. Elle demande de la vigilance, de la ténacité, de l’ouverture, de la pugnacité. Elle demande d’y croire.
Je suis particulièrement heureux aujourd’hui de dire à Monique Besse qu’elle y a parfaitement réussi, et de dire à tous les amis qui sont autour d’elle aujourd’hui, et qui ont collaboré à cette action, que je me sens parfaitement à l’aise dans ce qu’ils ont entrepris. Ensemble nous n’aurons pas perdu notre temps !…
[*]
le 6.12.2002 à l’occasion du départ en retraite de Monique Besse