2003
Vie sociale et traitements
Deligny
“Les neumes”
[*]
Fernand Deligny
Courrier inédit (1970) de Fernand Deligny à l’association de soutien à l’expérience de Monoblet.
Fernand Deligny
« Alors qu’à se penser l’individu s’individualise, ce penser ne peut être que commun. » (in A comme asile, Dunod, 1999).
Né en 1913 près de Lille, mort à Monoblet (Gard) en 1996.
Instituteur, collaborateur de Henri Wallon, puis éducateur de jeunes difficiles, il a créé en 1948 « La Grande Cordée », réseau d‘accueil, dans les Auberges de jeunesse, de jeunes délinquants. Il croise la psychothérapie institutionnelle à La Borde puis engage en 1967 un lieu de vie dans les Cévennes où il reçoit des jeunes autistes, avec quelques collaborateurs, jusqu’à sa mort. Écrivain et poète il a publié : Graine de crapule (Scarabée-Ceméa), Adrien Lomme (Gallimard/Maspéro), Nous et l’innocent (Maspéro), Traces d’être et bâtisse d’ombre (Hachette). Son collaborateur Jacques Lin a publié La vie de radeau (Théétète). Deux films ont été tournés à Monoblet : Le moindre geste et Ce gamin-là. Communiste insoumis, penseur exigeant, il a œuvré à l’écart de l’éducatif institué et normalisant, partageant sa vie avec les « inéducables ».
Dans notre univers cadastré sous le signe de la propriété, le lieu pour lequel nous demandons votre mise sera celui où seront accueillis des enfants psychotiques et où parviendront les échos de ce qu’il en advient de ces enfants affolés que nous nous efforçons d’aider à vivre hors des lieux prévus pour ces malades qu’ils paraissent être.
Nous avons choisi notre mot. Nous ne demandons pas une obole, nous ne parlons pas d’impôt et nous n’offrons pas des actions. Il s’agit bien d’une mise dans un pari qui n’en finit pas d’être perdu et n’en finit pas d’être gagné.
Les enfants que nous prenons en séjour ont huit ou dix ans. Notre pari est qu’ils peuvent échapper aux symptômes qu’ils présentent comme on échappe à des gardiens dont il faut surprendre la vigilance et qu’il faut sans cesse dérouter.
Les neumes dont nous avons fait le nom de notre organisme est un mot que nous avons été chercher au fond du Moyen Âge, au temps des armures, et dans les armures, il y avait un homme. Dans les symptômes, il y a un enfant qu’il faudrait faire sortir de là-dedans. À quels signes va-t-il répondre, signes venant de cet “entre-nous” dont la parole rend compte et qu’elle détermine, mais la parole toute faite, l’enfant affolé ne l’entend pas. Elle ne lui dit rien.
Et de même qu’avant la découverte de la portée et des clés pour noter la musique, les neumes aidaient la mémoire de chacun à retrouver mélodies et mélopées, ce que nous cherchons, hors les clés et les portées de la parole toute faite, ce sont les signes qui permettraient de garder une certaine mémoire de ce qui, venant de nous, a attiré l’enfant présumé fou hors de l’armure qui est de mise pour ce combat sans issue dans lequel il s’est enfermé.
Cette ligne de recherche, hors des portées, des clés et des notes, n’en finit pas d’hésiter, de se rompre et de reprendre, comme n’en finit pas d’être perdu et d’être gagné le pari contre l’institué dans lequel nous vous proposons de miser.
Le 17 avril.
« Annuler les êtres qui vivent autour de moi, leurs désirs et leur façon de vivre… », de qui s’agit-il ?
Je mène une tentative, celle-ci après d’autres, qui pourrait permettre une recherche.
Tu me parles de “repérer” et ce mot de “repère” est justement celui qui est en train de prendre le relais de “neume”, mot trouvé pour cette circonstance qui était d’écrire le texte d’un tract qui parlait d’un “pari” (contre l’institué).
Il y a ceux qui ont misé pour ce que mon nom leur dit. Il est fort probable que d’autres ont donné de l’argent en toute ignorance de cause.
Puisque nous en sommes à partager cet argent, le plus simple serait qu’un texte rédigé et signé par les deux “parties” propose à ceux qui ont versé “les neumes” et leur projet, la tentative et les siens.
Reste à partager le mot lui-même qui me revient pour une part ; mais comment faire ?
J’en reviens à ce mot “d’annuler” qui me semble impropre. À un moment donné, il a pu sembler nécessaire qu’existe une sorte de “lieu-charnière” entre les habitudes et la tentative. Dans la mesure où il semble que celle-ci puisse s’en passer, la charnière risque de devenir cet engrenage dans lequel il vaut mieux ne pas mettre le doigt. Je n’annule donc rien : je veille à ce qu’une tentative persiste en tant que telle dans cette marge qui est à ces « phénomènes-là ce que l’eau de la rivière est aux écrevisses ». Disons que je veille aussi à ce que “désirs et façons de vivre” et de voir les choses ne l’annulent pas, quelles que soient les intentions de ceux qui l’abordent. Les Cévennes ont bon dos, tu dois bien t’en douter et à quoi servirait que j’écrive le journal de cette démarche qui consiste, pour le moment, plus à éviter qu’à révéler.
Guy Aubert va se mettre en rapport avec toi cette semaine. Si l’envoi de cette lettre que je propose à ceux qui ont versé de l’argent te paraît être un procédé mal venu, il n’y aura qu’à faire une évaluation “à vue de nez” de l’argent “misé” et de l’argent “donné”. Si nous sommes d’accord sur “la certaine partie”, l’Association recevra sans tarder la liste du matériel dont nous avons besoin.
Quant à la location de la Perjurade, j’ai été clair lorsque j’ai dit que le réseau ne pouvait comprendre que des maisons où “quelqu’un est chez lui”. Je ne veux pas d’enclave para-institutionnelle. Si tel était mon projet, je n’avais qu’à rester éducateur-principal de cet IMP en Armentières ou petite présence notable employée à La Borde-Cour Cheverny. J’en suis parti : d’où ma prudence.
Amitiés.
À Jean Milhau psychiatrie
Le 20 mai.
Je te remercie pour le texte revenu + le petit compliment d’accord joint.
Ce qui s’avère difficile, dans cette entreprise, c’est de “travailler” en accord avec des psychanalystes (Mannoni, Dolto, etc.) alors que ce qui m’intéresse c’est “l’inné” qui est d’une autre “nature” que l’inconscient : première raison de me taire pour le moment.
Deuxième raison : cette histoire de “repères” est aussi difficile à transcrire en langage articulé que “transfert” et autres mots du mode d’approche psychanalytique.
À vouloir en parler d’une manière trop précise, trop intelligible, cette notion risque fort d’être “comprise”, c’est-à-dire annulée.
D’où cette préférence pour l’image filmée, etc.
À bientôt donc quand tout sera éclairci y compris le temps, j’espère.
Aux membres du Conseil d’Administration de l’Association “les Neumes”.
Ces temps-ci, après avoir écrit de nombreuses lettres à Madame M. Mannoni en réponse aux siennes dont l’intention était de guider mon interprétation de ce qu’il en était des modifications qui interviennent dans les manières d’être des enfants en séjour sur les “territoires”, après avoir écrit à Leroi-Gourhan, professeur d’ethnologie, dont le livre Le Geste et la Parole m’apporte un écho précis des connaissances actuelles pour ce qui concerne “l’homme d’antan”, après avoir écrit à Konrad Lorenz que l’on dit être le savant le plus averti en psychologie animale, après avoir écrit à certains de ceux qui ont vécu “présences proches” des enfants en séjour là cet été et qui pensent revenir en ricochet au cours de l’année pour prendre part à une recherche pour laquelle je leur propose une ligne générale à laquelle je ferai allusion plus loin, j’écris aux membres du Conseil d’Administration de l’Association “les Neumes” fondée à vrai dire un peu par surprise pour permettre une collecte qui “nous” donnerait les moyens d’installer un “lieu d’accueil et de recherche”.
J’attendrai les réponses à toutes ces lettres. Elles me diront si la ligne de recherche que je propose peut prétendre partir de l’état actuel des connaissances et dit vraiment quelque chose à quelques-uns de ceux qui m’ont semblé être les plus proches de ma “position actuelle”, cet “ailleurs” et ce qui devrait en être de lieux réels où des enfants psychotiques soient aidés à s’y retrouver par le fait qu’ILS nous trouveraient, ce qui suppose que nous cherchions comment être pour en être perçus.
Si comme me l’écrit M. Mannoni, “ma démarche clinique est à privilégier”, c’est toujours ça de pris et nous pourrions nous en tenir là. Tel n’est pas mon projet et il m’importe d’éclaircir auquel de ces moulins à parole qui font les courants de pensée et de l’homme ce qu’il est ou devient cette “démarche” apporte de l’eau. Je veux bien qu’il y ait du transfert à pleines terrasses. Je persiste à penser qu’il y a “autre chose” dont la mise à jour me semble à notre portée.
Pour en revenir aux problèmes propres à l’Association, je rappelle qu’au début de cet été, prévoyant la venue de plus de vingt enfants venant non seulement via Mannoni, Dolto, Lefort, etc. mais aussi d’Institutions lointaines (Anthony et autres banlieues de Paris) et plus proches (Marseille, Centre St-Paul et Ed. Toulouse), je n’ai rien refusé afin que puisse se constituer un réseau de travail accroché à des milieux divers. La quasi-certitude que les “territoires” – cinq étaient prévus, six ont eu lieu – recevraient assez de présences d’appoint pour ne point virer à la garderie m’a fait accepter la petite marée de “psychotiques vacanciers”. Il s’avère que dans la quarantaine de “volontaires” – éducateurs-stagiaires, étudiants en psychologie et psychologues, psychanalystes, professeurs, etc. – plus de la moitié pensent revenir et prendre part à longueur d’année, par réunions locales et par correspondance ou échange de cassettes, au travail en cours. C’est en prévision de ce petit afflux de présences que j’ai adressé une demande au Conseil d’Administration : qu’il me soit avancé 1 000 F pour l’achat de matériel à camper. Si je me trouvais dans l’impossibilité à la fin de l’été de rembourser cette avance, le matériel acheté reviendrait à l’Association pour l’équipement du “lieu de recherche et d’accueil” prévu dans les statuts. Le Conseil d’Administration a répondu négativement à cette demande. Ce refus m’a surpris et j’y ai vu un “mauvais signe” pour l’avenir.
Je n’ai jamais caché qu’il soit difficile de répondre des tentatives que je mène. On peut attribuer ces difficultés à une castration mal opérée. Pour ma part je pense plutôt que la marge nécessaire pour qu’elles puissent avoir lieu pose à tout moment, pour ces tentatives, le problème d’où passe la frontière du compromis.
Il me semble que se dessinent clairement deux versants, deux ordres de préoccupation dont l’un est présentable pour avoir conquis récemment droit de cité, je veux parler de la psychanalyse. Le lieu d’accueil et de recherche pour l’installation duquel l’Association gère la collecte en cours, je le situe sur ce versant là, lieu d’accueil et de départ, lieu d’escale aussi au cours des séjours sur les “territoires” proprement dits si ces séjours doivent être d’assez longue durée, lieu d’où sera organisé le travail des “répondants” qui seront chargés de recueillir tout ce qui a pu être perçu concernant chaque enfant lors de ses séjours “ici” et de suivre ce qu’il en advient de chacun dans son milieu habituel.
Quant aux territoires proprement dits, je les prévois maintenant en deux lieux proches mais distincts : un camp de base, une “aire de recherche”, ces “aires” étant ce qu’un ethnologue peut nous décrire de ces lieux d’existence des hominiens dont on peut penser qu’au cours de quelque centaines de milliers d’années, ils ont élaboré, dans la même démarche, l’outil et la parole, pour en arriver à “se” concevoir.
Ce qui, pour “nous autres” est un “retour”, une tentative permanente de retour aux origines de la parole, pour peu que nous sachions y faire pour qu’un enfant psychotique y prenne part, me semble pouvoir être, pour cet enfant, accession, serait-elle fugace et très élémentaire, à cette “dimension” spécifique du “ça-qui-veut-dire” et ce non pas en acceptant passivement la nécessité d’emprunter quelques chaînes de vocables utilitaires afin que tout et lui-même rentre dans l’ordre des choses comme elles sont mais en ayant touché du même coup et la dimension du “ça-qui-veut-dire” et son aptitude à “en jouer” comme d’un instrument, à s’en servir comme on se sert d’un outil en sachant que l’outil s’invente. Que l’homme soit fait de langage, c’est là un aspect de la réalité qui doit se poursuivre ainsi : le langage est le fait de l’homme qui fait de cet outil le fait sans cesse : d’où la nécessité, au départ, pour des enfants étrangers à ce fait, d’être admis non pas à prendre la parole mais à la faire et, pour employer les grands mots qui sont les plus simples, à la créer, sinon la parole, quoi qu’il en paraisse, ne sera que signal et jamais signe, d’où peut-être le fait que tant de gens qui parlent sont bêtes alors que le recours aux origines animales de notre espèce permettrait sans doute d’éviter ce quiproquo.
Autrement dit, sur ces “aires” de recherche c’est bien le fait de la parole qui serait mis en recherche comme si ON ne l’avait pas. Et là encore, il y aura alternance entre des moments de séjour sur et dans le “camp de base” et des moments de séjour sur le chantier de recherche, sur “l’aire”, de même qu’il y aura alternance des séjours sur les territoires et sur ou dans le lieu de base contrôlé par la permanence, lieu d’accueil, de départ, d’escale, de contrôle, de stratégie, et de même qu’il y aura alternance entre “ces lieux là” et le milieu habituel de chaque enfant.
Je m’excuse de la rédaction très hâtive et quasiment improvisée de cette lettre dont je voudrais qu’elle soit lue par les membres du Conseil d’Administration de l’Association “les Neumes” afin qu’il se réunisse en connaissance de cause, c’est-à-dire de mes projets qui forment, me semble-t-il, un tout cohérent. Il s’agit d’une démarche et non d’un “établissement” : l’insolite du dispositif ne me semble pas prêt de se résorber, bien au contraire : je crois qu’il est nécessaire à la recherche entreprise et qu’il nourrit, pour une bonne part, la bonne volonté des “volontaires”.
J’adresse à chacun mes sentiments les meilleurs.
P.-S. Il semble donc, dans cette perspective générale, que l’argent collecté par l’Association “les Neumes” soit destiné à permettre l’achat et l’installation du “lieu d’accueil et de recherche” dont les lieux et milieux qui en dépendront directement pourront se situer à plusieurs niveaux – différents modes d’existence – suivant les besoins des enfants en séjour de longue durée.
C’est donc cet organisme-là qui serait éventuellement agréé, les séjours des enfants sur ce que j’appelle maintenant “aires” de recherche n’étant qu’un des moyens utilisés par l’organisme agréé.
Restera alors à penser le mode de gestion de cet organisme de manière à ce que ceux qui le vivent prennent une part entière à toute décision.
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Ce courrier nous a été aimablement transmis par Jean Milhau, psychiatre honoraire, qui fut l’animateur de l’association “Les neumes”.