2003
Vie sociale et traitements
Livres et revues
Livres et revues
Les adolescents en institut de rééducation,Prise en charge éducative, pédagogique et thérapeutique, Claude Wacjman, Éd. Dunod, 196 p.
Je voudrais d’abord saluer l’énorme travail, la rigueur et la précision dont a fait preuve Claude Wacjam en écrivant ce livre. C’est une somme qui s’efforce de ne négliger aucun aspect. À l’heure où les tentations d’une dominante répressive se font jour dans notre pays au plus haut niveau, ce livre apporte une réponse prémonitoire et j’espère que nos dirigeants sauront la lire et la prendre en compte.
Et pourtant ce n’est pas une lecture facile, et je peux parier qu’un certain nombre d’éducateurs contemporains, contaminés par l’habitude de l’urgence, n’iront pas jusqu’au bout de leur lecture. Ils auront tort car c’est un tour d’horizon où chacun peut débusquer des éléments d’utilité dans les problèmes qui se posent. À lire et relire certains passages, ils trouveraient de quoi alimenter et renforcer leur savoir-faire, au lieu de se décourager devant ces « incasables », insupportables en société, insupportables en maison d’éducation comme en famille, car si personne ne les supporte, et si la prison ne peut que renforcer leurs troubles, ils n’ont plus qu’à se laisser ou se faire mourir devant le regard navré de ceux qui étaient censés les protéger (cf. le numéro de Vie sociale de septembre 2002).
Après avoir fait l’inventaire de ces instituts de rééducation et des procédures qui les instituent, Claude Wacjman va se lancer dans une analyse détaillée des problèmes que posent les jeunes concernés par ces instituts, des classements dont ils font l’objet à travers des appellations plus ou moins contrôlées, et des réponses qui peuvent être apportées quand une équipe est cohérente, qu’elle s’est fixée une ligne de conduite et qu’elle l’applique sans concession, c’est-à-dire sans infléchir sa position dans le sens d’une rigueur frôlant la rigidité, ni dans le sens d’un abandon qui ouvre la porte au laxisme. Il existe environ 350 établissements de cette nature en France, pour environ 16 000 places. Si chacun de ces établissements confrontait ses hypothèses de travail à celles que Claude Wacjman soulève, si les équipes pluri-disciplinaires de ces établissements mettaient en œuvre ces hypothèses avec la cohérence souhaitable en prenant en compte, au-delà des adolescents, les familles dont ils sont issus, nul doute que les réponses apportées dispenseraient d’imaginer ces centres fermés qui ne résoudront rien.
Car l’institution est une représentation de la loi pour peu que ceux qui la font vivre y croient, qu’ils y installent les instances qui sont les garantes des lois, et que les jeunes apprennent à y débattre, comprenant que la parole bien conduite peut parfois, voire même souvent, faire l’économie du passage à l’acte. J‘avais déjà lu cela, d’une autre façon, chez C. Vogt (Grammaire des institutions, éd. ENSP) et aussi dans le rapport du CSTS sur la violence.
Les pages 78 à 88 de Claude Wacjman sont un chef-d’œuvre de dense concision qui donnent les clefs de l’action.
Un seul désaccord avec l’auteur, moi qui ne suis point psychanalyste et ne reste qu’un modeste éducateur, c’est que je ne me sens point partie prenante d’une équipe soignante. L’institution est thérapeutique dans ses résultats. Elle est d’abord éducative et pédagogique dans son fonctionnement et sa finalité. Cherchez d’abord la valeur de la vie partagée : le reste vous sera donné par surcroît, mais l’auteur le sait bien puisqu’il écrit lui-même à la page 164 : « Si on préfère installer les soins à l’extérieur de l’établissement, il n’en reste pas moins qu’il faut parallèlement les accompagner par un travail de préparation qui peut s’avérer long… »
J’aime aussi un peu moins le chapitre sur l’anthropologie que j’ai trouvé parfois obscur. Mais certains y trouveront sans doute la substance qui m’est restée étrangère. Je ne suis ni docteur, ni même étudiant en anthropologie : je n’ai pas forcément les entrées pour comprendre.
Jacques Ladsous
Travailler en Mas, L’éducatif et le thérapeutique au quotidien, Philippe Chavaroche, coll. Trames, Éd. Érès, 199 p.
Quand on sort de la lecture de cet ouvrage, on comprend mieux le sens et la fonction d’une MAS. C’est une maison, c’est-à-dire un lieu où vivre dans la sécurité, où l’on se sent protégé et aidé. Une maison où l’accueil est une fonction essentielle. On y est attendu, compris, accompagné. Les lieux et les hommes vous attendent et vous reçoivent. Les bras se tendent, les mains vous soutiennent, le regard vous enveloppe. Et des spécialistes sont là dont les gestes quotidiens vous soignent et vous conduisent, avec toute l’attention nécessaire ; et on se prend à penser que toutes ces structures faites pour aider, soigner et faire vivre, devraient porter ce nom tant il est évocateur.
Non que l’on doive entretenir le flou ! L’auteur est clair : « Je propose d’opérer une distinction entre l’approche thérapeutique et l’approche éducative. Il y a, en effet, une différence de nature entre ce qui relève du soin (au sens large) à la personne, et ce qui relève de son intégration dans le monde qui l’environne. “Thérapeutique” signifie “service” dans le sens de se mettre à la disposition d’une personne ; “éduquer” signifie “conduire au dehors” et implique une progression… Je propose de considérer que la démarche thérapeutique vise plutôt à restaurer le “dedans” de la personne gravement handicapée, alors que la démarche éducative est plutôt orientée vers une évolution de ses relations avec le “dehors”. » Si la distinction entre le “thérapeutique” et l’“éducatif” semble pertinente pour organiser des modalités différentes de prise en charge, leur complémentarité est indispensable, car ce sont les deux faces d’une même instance psychique : le “Moi”. En effet, dans l’élaboration du “Moi”, le “dedans” s’alimente du “dehors” par les relations et les stimulations qu’il reçoit, et le “dehors” dépend de l’organisation et de la structuration du “dedans”. La “prise en charge globale” pourrait donc s’entendre comme une tentative de restauration, chez les résidents gravement handicapés, de l’instance du “Moi” qui globalise, synthétise et constitue la “personnalité”.
Et l’auteur de nous montrer comment la vie quotidienne, à condition qu’elle ne soit pas vécue avec ennui, mais qu’elle réponde bien aux caractéristiques d’un espace-temps où la vie s’égrène selon un rythme significatif, dans un espace-lieu qui ne soit vécu ni comme hostile ni comme étranger, et comme l’activité, pourvue qu’elle soit réponse au besoin de faire, qu’elle ait un sens et qu’elle ne sombre pas dans l’activisme, sont les moyens de cette restauration.
Ces “petits riens” sont chargés de sensations, de relations, d’émotions, et lorsqu’ils sont vécus dans une attention réciproque permettent aux personnes de se sentir exister. Certes, cela demande patience, persévérance, recommencements, ce qui n’est pas toujours gratifiant pour les professionnels. Il est donc important que l’organisation du travail permette à chacun de se sentir utile. Ils sont, face à ces résidents, « soumis à une double exigence : celle d’être à la fois rigoureux et “savants” sur le plan théorique et clinique, mais aussi d’être ouverts à l’inattendu, à l’invention… Trouver du plaisir à accompagner les résidents en maison d’accueil spécialisé, alors que ce travail est souvent considéré comme peu gratifiant et dévalorisant, reste, à mon avis, possible quoique toujours incertain et fragile ».
Jacques Ladsous
Prendre en charge à domicile l’enfant handicapé, Les Services d’éducation spéciale et de soins à domicile (SESSAD), sous la dir. de D. Terral, Éd. Dunod, 175 p.
Les SESSAD ont vraiment une histoire paradoxale puisque ce sont les derniers-nés des services et structures mis à la disposition des personnes handicapées, alors que la politique sociale d’aujourd’hui devrait les mettre en début de réseaux. Car si l’on veut vraiment que l’environnement familial et social soit partie prenante dans l’accompagnement des enfants qui souffrent d’un handicap, il serait bon que toute prise en charge débute par ce service à domicile qui permet de comprendre, de se comprendre, et de décider ensemble les meilleures mesures à prendre pour qu’il n’y ait jamais rejet ni exclusion.
Tout cela, ce livre le montre bien à travers les témoignages et les réflexions des praticiens qui ont contribué à son écriture. Je les connais, je les ai côtoyés, j’ai même avec eux construit des ébauches d’outils d’évaluation. Je sais toutes les réticences que peut avoir un professionnel du social à se rendre chez les gens, à pénétrer dans leur intimité. Et pourtant, comment reconnaître l’autre sans l’avoir vraiment connu, sans s’être fait soi-même connaître. Si l’accompagnement a bien le sens de partage que je lui donne, il ne peut faire l’économie d’une proximité qui va permettre progressivement l’élaboration d’un diagnostic partagé.
C’est bien cela qui nous est demandé aujourd’hui, n’est-ce pas ? C’est bien ce qui permet d’entreprendre ensemble quelque chose dans la chaleur d’une rencontre où personne ne reste extérieur ou étranger. Et tout cela, le livre le dit, le livre le montre, avec tact, avec pudeur, avec tout ce qui fait que le regard sur l’autre n’a plus rien d’inquisiteur, mais au contraire rapproche, comme si chez les uns comme chez les autres, pouvait passer une intelligence nouvelle de la situation et des perspectives d’évolution. Dans cette approche, François, René, Daniel… ne sont plus des cas, mais des enfants qui vivent avec leur âge et leur handicap au milieu d’un groupe familial qui n’est pas sans couleur, et leur projet de vie sera leur projet. Dans ce contexte, le soin deviendra un des moments de l’éducation puisque celle-ci est développement. Il participera d’un ensemble dont l’enfant restera le centre. Mieux aura été le soin à domicile, meilleures seront les solutions qui orienteront l’avenir.
J’aime le calme avec lequel chacun des auteurs est capable d’énoncer cela sans méconnaître les risques qui résultent d’un tel engagement. C’est vraiment le travail social tel que nous le ressentons : une prise en compte de la globalité de la personne. Et ce ne sont pas des mots.
Le paradoxe c’est qu’on ne peut créer un tel service (cf. annexe 3 : méthodologie de création) sans que le réseau où il va déboucher soit auparavant établi. Au moins là, il y aura suite.
Jacques Ladsous
L’École au piquet, Mauvaises pensées d’un instit de banlieue, Laurent Ott, Éd. Albin Michel, 207 p.
Cela se termine par une citation de Janusz Korczak : le seul remède contre la solitude. « Tu sais, il y a l’école, et puis il y a la séparation ». Tout ça pour dire que l’école, malgré ses travers, malgré ses imperfections, c’est beau, c’est utile, c’est même indispensable… à condition qu’on soit capable de la réinventer chaque jour.
Laurent Ott a été éducateur spécialisé, animateur, instituteur. En fait, partout il a été ÉDUCATEUR. Des lieux qu’il a traversés, hantés, labourés, il a fait des lieux d’éducation. L’école, il ne la comprend pas du dehors. Il est dedans ; il vit en banlieue la vie d’une classe. S’il lui arrive de démolir des pans de l’existant, c’est aussitôt pour les reconstruire autrement.
« Il est aujourd’hui essentiel, dans une société où l’école ne va plus de soi, que l’enfant puisse se construire à l’école tout en la construisant lui aussi. »
Faire de l’enfant un acteur de son propre savoir. Cela se dit. Cela se fait parfois. Cela s’abandonne bien souvent. Car pour cela, il faut prendre du temps. Et du temps personne n’en a plus : ni les parents pour les enfants, ni les enfants pour chercher à découvrir, à classer, à recenser, ni les enseignants pour en donner aux enfants. L’école est au piquet et tout le monde court autour en se rejetant la faute de cette agitation sans raison et sans résultat.
Mais les instructions pédagogiques ! et les inspecteurs qui les contrôlent !
« Il voudrait encore être pédagogue, cet inspecteur… Ne pouvant être sur le terrain, il aimerait être encore un “guide”… Malheureusement, si de moins en moins de personnes contestent son autorité, celle-ci n’en devient pas moins pour autant “convenue” et “limitée”… Qui plus est, ce cher inspecteur primaire a également lui-même un inspecteur (d’académie), qui lui-même a un ministre (et son cabinet). C’est ainsi que le fossé se creuse entre les effets d’annonce, toujours dynamiques, et les réalités vécues souvent décevantes… »
Car ce ne sont pas les bonnes intentions qui manquent, mais une volonté POLITIQUE. « Tant que l’on ne comprendra pas qu’il y a confusion entre action éducative et politique éducative, et que c’est cette dernière qui doit être au service de l’action… Tant qu’on ne comprendra pas la différence entre un contrôle librement consenti et organisé par les enseignants eux-mêmes dans un esprit d’équipe, avec un contrôle administratif pseudo-savant et imposé… Tant que nous travaillerons pour l’ombre, dans l’indifférence et dans l’insignifiance… Alors, on cherchera un autre projet, une autre éducation… »
Et tout ce gâchis d’énergies déployées sans effet. « Et pourtant il serait bien aisé d’imaginer autre chose, des communautés pédagogiques avec peu d’élèves et des enseignants qui les suivent plusieurs années. Ça fait des siècles qu’on sait que c’est cela qu’il faut faire et qu’on ne le fait pas ».
Au contraire, à l’image de l’évolution sociale, l’école tend à individualiser les apports.
« L’individualisation à tout crin, c’est la solitude à tous les étages, la mort de la vie de groupe, la fin des dynamiques collectives, la séparation des pairs… Le libéralisme, le fractionnement, quoi. C’est que l’individu, ça sent furieusement la propriété privée, la clôture de vie et l’inégalité. Bref, l’individu, je crois bien que ce n’est que la privatisation de la personne. Car une personne, c’est autre chose, c’est en contact avec les autres, ça parle, ça joue un rôle dans la vie et dans la société… »
« Personnaliser l’éducation, c’est s’ouvrir à l’enfant, lui donner des espaces d’expression et d’écoute dans le groupe. C’est l’appeler à imaginer, à créer son travail, mais aussi à le critiquer et à le faire évoluer tout en lui donnant toujours un sens collectivement reconnu. Bref, c’est aussi travailler dans le long terme, le durable, vers l’autonomie, le sens critique, le projet de vie. C’est prendre l’enfant pour un tout global, à la fois affectif, cognitif, politique et social qu’il s’agira de faire évoluer harmonieusement dans toutes ses directions. »
Ouf ! Laurent ! c’est tout un programme ! Je comprends pourquoi tu t’es inscrit dès les premiers pour les États généraux du social. Il y a tant à tirer de ces deux derniers paragraphes !
Jacques Ladsous