2003
Vie sociale et traitements
Éditorial
Guerre et paix intérieures
Serge Vallon
Guerre et paix se sont bousculées sur nos écrans de télévision et sur les antennes de nos radios.
Pourquoi ne pas avouer que dans nos têtes aussi. Je vais vous parler de la mienne.
Je dois d’abord affirmer que je suis pacifiste avec le monde entier. Même avec mon voisin, même avec les étrangers, même avec les vagabonds et les pauvres et les gens louches qui traînent dans mon quartier. Certes les Roumains du carrefour n’ont pas à insister pour laver mon pare-brise (ai-je bien fermées les portières arrière ?) et il ne faut pas me faire une queue de poisson en voiture, me doubler à gauche ou me faire une remarque désobligeante. Certes mon voisin ne doit pas jouer avec le mur mitoyen, ni le jeune rasta avec ses chiens laisser son camion pourri plus d’une semaine à ma porte. Dans les discussions aussi je suis tolérant et bienveillant, même avec ceux qui croient à des dieux archaïques ou des influences astrales qui consolent leur malheur. Certes si on discute, il ne faut pas que ma mémoire me trompe grossièrement, qu’une remarque machiste ou sectaire m’échappe. C’était une inattention, une erreur – qui n’en fait pas ? – ou un malentendu. D’ailleurs je ne m’en souviens déjà plus. L’ai-je même vraiment dit. De toute façon c’était pour rire et vous n’avez pas perçu l’humour. D’autant plus subtil qu’il était presque involontaire. N’insistez pas, sinon…
Je dois aussi affirmer que je ne suis impérieux – sinon impérialiste – que pour de bonnes raisons. Ma voiture est plus grosse ou plus rapide, ou bien je suis plus pressé avec mon vélo, voyons ! Il est normal que je veuille passer devant. Oui il m’arrive d’accaparer la parole, de penser que mes enfants sont mieux éduqués que les vôtres et que mes valeurs sont supérieures car plus universelles que celles des autres. De penser parfois que ceux qui ne votent pas comme moi ne sont pas tout à fait Français sinon nous serions d’accord, bien sûr. De décider pour vous et votre bien. Bien sûr c’est parce que vous êtes Cafres ou Canaques et que nous sommes liés de longue date et vous avez encore besoin de nous. Si vous étiez Mongols, je ne me mêlerais pas de vos affaires et même j’encouragerais votre autodétermination face à vos oppresseurs. Votre défense est légitime mais, comprenez, ma légitime défense est seulement meilleure que la vôtre. Ne soyez pas arrogants, je peux l’être tout autant.
Bref je veux la paix à l’extérieur, mais je suis obligé de faire la guerre à l’intérieur. La guerre à toutes ces petites pulsions de désordre, d’emprise, d’égocentrisme, d’ignorance ou d’agressivité ; guerre à cette jouissance immédiate des biens et des certitudes. Cet État dont je suis la nation ou l’inverse cette Nation dont je suis l’état, c’est Moi.
Suis-je fou ou normal ? À moins que je ne sois « normopathe » comme dirait Jean Oury. Au fait ça se soigne comment ? Je vais aller aux États généraux de la psychiatrie pour voir à quoi nous ressemblons. Et l’année prochaine, aux États généraux du social… ?