2003
Vie sociale et traitements
Bloc-notes
Le bloc-notes
Jacques Ladsous
Jacques Ladsous est Vice-président du Conseil supérieur du travail social
Après Stanislas Tomkiewicz c’est Lucien Bonnafé qui nous quitte. Deux psychiatres au visage buriné dont l’action envers ceux qui souffrent n’a jamais cessé. Issus de la Résistance, ils n’ont jamais arrêté de défendre la liberté de ceux que leur histoire avait aliénés. Et pas une liberté indifférente, une liberté soutenue par l’attention qu’ils portaient, l’un comme l’autre, à chacun de ceux que leur profession leur faisait rencontrer. Je dis souvent combien j’ai eu de la chance de les croiser sur mon chemin, de les lire, de les comprendre et de me mettre à leur école. Avec eux, pas de préséances, pas de mandarinat, par d’écrasement par le pouvoir du savoir, mais une simplicité, une humanité, une bonté positive, ce je ne sais quoi qui donnait confiance, qui faisait partager la joie comme la colère, l’inquiétude comme l’espérance, chacun à leur manière. Nous sommes bien loin de l’arrogance et de la prétention de ceux qui se voulaient de grands patrons. Ils avaient en commun la haine de la violence gratuite, de celle qui s’exerce sur les plus vulnérables. Est-ce coïncidence, concours de circonstances ? Ils meurent au moment où, sur la scène internationale, la violence est présentée comme la seule issue pour régler le sort des oppresseurs, quitte à augmenter d’abord le nombre de leurs victimes.
Comment, en effet, ne pas parler de la guerre ? Comment ne pas parler de la superbe des victorieux par rapport à ceux qui croyaient (et croient encore) au pouvoir de la parole ? Bush chef d’État, ou Bush cow-boy, défenseur des opprimés par les bombes, même si celles-ci font des opprimés de plus. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, sauf que les œufs ici sont des êtres humains qui avaient déjà eu leur quota de souffrance. Et ce Bush prétend défendre les forces du bien contre les forces du mal ! Quelle est cette morale de la raison du plus fort qui devrait l’emporter et entraîner l’adhésion à la démocratie ? Quelle est cette démocratie qui récuse la négociation et le débat pour y substituer la destruction et la mort ? Écoutons, une fois n’est pas coutume, ce qu’écrit le cardinal Bernard Law, archevêque de Boston, à son Président Georges W. Bush (6.02.2003) : « Nous ne sommes pas haïs parce que nous pratiquons la démocratie, la liberté et les droits humains. Nous sommes haïs parce que notre gouvernement refuse ces choses aux peuples du Tiers-Monde dont les ressources sont convoitées par nos groupes multinationaux. Au lieu d’envoyer nos fils et nos filles de par le monde pour tuer des Arabes en vue de prendre possession du pétrole qui existe sous leur sable, nous devrions les envoyer pour reconstruire leurs infrastructures, fournir de l’eau potable et nourrir les enfants affamés… » Les enfants ? Victimes physiques et morales de ces guerres qui ensanglantent le monde !
Enfants du monde, droits de l’homme
15 avril 2003. J’ai rencontré la directrice du foyer d’accueil de cette association au Kremlin-Bicêtre. Tant d’enfants errants dans les rues et sur les routes de notre pays. Tant d’enfants fuyant les combats, les famines, les massacres, cherchant un lieu d’accueil où se retrouver, et vivant, sur notre sol, d’expédients ou de rapines, quand ils ne sont pas « trafiqués », prisonniers de chaînes de travail clandestin, voire de réseaux mafieux de prostitution. Tant d’enfants que nous ne savons pas bien accueillir, malgré nos services et nos lois, parce qu’ils n’ont pas de nom, d’adresse, de commune de référence… et qui préfèrent leur esclavage à la liberté, parce qu’ils y trouvent une sécurité provisoire, au lieu de se heurter à une indifférence hostile. C’est aussi cela, la réalité de notre siècle. Pendant que nous nous barricadons (certains d’entre nous) dans une sécurité apparente, protégée des voyous, ces voyous (certains d’entre eux) cherchent la sécurité toute simple d’un lieu pour dormir et d’un regard amical posé sur eux, un regard d’accueil et d’amour. Pourrais-je oublier le regard de cette jeune Tchéchène de dix-sept ans, quand je lui ai serré la main et qu’elle s’est assise près de moi, ce regard habité par le souvenir des violences…
Alors, je peux bien aller présenter, avec mes collègues, un peu partout en France
[1], le rapport du CSTS sur la violence
[2], montrer qu’elle est le résultat d’une société qui ne sait plus tendre à donner à tous la liberté, l’égalité, la fraternité, mais poursuit ceux dont la situation précaire met en péril l’ordre moral, tant que les exemples, au plus haut niveau, donneront l’impression que, seule, la loi du plus fort est payante, nous ne pourrons rien changer vraiment dans les relations entre les hommes. Tout au plus pourrons-nous préserver quelques îlots de paix, de bien-être (même dans la pauvreté) et d’amour, mais sans changer vraiment les règles d’un jeu que les pouvoirs économiques nous imposent. Si l’opprimé, pour s’en sortir, n’aspire qu’à devenir oppresseur à son tour, nous n’aurons rien gagné, et les leçons de Paolo Freire
[3] n’auront pas été entendues. Tom, Lucien, nos grands anciens, vous vous retournerez dans vos cendres ! Et pourtant !
Les états généraux du social
Quoi qu’en ait dit le
Journal de l’Action sociale, cela prend forme et consistance. Près de 150 communications en provenance de partout. Des communications venues de groupes constitués, des communications écrites par des responsables hiérarchiques à des niveaux divers, mais aussi des communications issues de professionnels de base, telles par exemple celles des “mousquetaires” sur le réseau internet d’Oasis, etc., etc. Nous devrions être en mesure, après notre première assemblée générale (le 14 mai), de mettre en débat sur l’ensemble du territoire (nous avons déjà 36 relais locaux) des thèmes de travail qui touchent à l’organisation sociale, aux pratiques sociales, aux institutions sociales, aux informations sociales, aux innovations sociales, à l’économie sociale, aux formations sociales… pour aboutir à des réflexions en fin d’année, que nous pourrons transformer en propositions. Le mouvement s’amplifie. La permanence du jeudi ne désemplit pas. Certes, ce n’est pas encore le grand chambardement promis par l’ANASS
[4], même si Michel Chauvière, Cristina de Robertis et moi-même y avons été fort applaudis (29-31 janvier, Angers), et ce n’est pas non plus le véritable croisement des savoirs et des pratiques que préconisent avec persévérance et ténacité nos amis d’ATD Quart-Monde (22 mars, Paris). Ce n’est pas encore le signe du bien-être à vivre ensemble que des expériences ont permis de mettre en évidence au colloque des Ceméa
[5] d’Île-de-France (31 janvier-1
er février, Paris). Mais c’est un peu de tout cela qui se construit dans l’espérance, la patience et la parole retrouvée.
Et si l’Union des Maires de l’Essonne a bien voulu sélectionner parmi les livres utiles aux élus, celui que j’ai commis contre l’exclusion
[6] en collaboration avec Michel Thierry, Rina Dupriet et Dominique Leroux, livre dont
Le Monde-Initiatives a dit aussi le plus grand bien, c’est peut-être parce que beaucoup sentent bien que notre planète ne peut pas continuer de cette façon, et qu’il va bien falloir faire AUTREMENT. Ce slogan de 68 pourra-t-il devenir RÉALITÉ ? C’est notre espérance. Transformons-la en VOLONTÉ !
[1]
Versailles (11-12-2002), Caen (23.01.2003), Toulon (7.04.2003), Chambéry (13.05.2003), Tours (9.05.2003), Strasbourg (23.05. 2003), Montpellier (5.06.2003).
[2]
Violence et champ social, Rapport du CDTS, éd. ENSP Rennes.
[3]
Paolo Freire,
La pédagogie de l’opprimé, éd. La Découverte.
[4]
ANASS : Association nationale des assistants du service social.
[5]
Ceméa : Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active.
[6]
Lutte contre l’exclusion. Une loi, des avancées, de nouveaux défis, éd. ENSP.