2003
Vie sociale et traitements
Dossier : Lucien Bonnafé (1912-2003)
Mort au printemps ?
Roger Gentis
L’écriture, hélas, trace de vie. Me voici à feuilleter quelques-uns des livres que nous a laissés Lucien Bonnafé : Dans cette nuit peuplée, Psychiatrie populaire, Le Miroir ensorcelé…
Même impression qu’avec André Breton, Perspective cavalière, ce recueil, d’ailleurs posthume, de textes produits à la fin de sa vie : d’un homme qui, à travers vents et marées, a su garder son cap. Un cap très tôt établi, dans l’impétuosité de la jeunesse – et ceux qui ont encore approché Bonnafé dans son grand âge peuvent dire quelle fougue, quel allant, quelle vivacité contagieuse l’animaient toujours. Bonnafé, Breton : la même image me vient d’un laboureur obstiné, l’œil sur l’horizon, creusant inlassablement dans la mouvance conjoncturelle le même sillon – hommes de culture, hommes d’histoire – pour y semer le grain de l’inquiétude. Bachelard, cité par Breton mais ce pourrait être par Bonnafé : « Gaston Bachelard, dans les dernières pages de son ouvrage La Formation de l’esprit scientifique, exposait tout l’intérêt qu’il y a, du point de vue de la connaissance, à inquiéter sans cesse la raison et comme le dynamisme psychologique exige la continuelle alternance de poussées, les unes empiristes, les autres rationalistes. »
Cette praxis, disons à Bonnafé que nous en acceptons le legs. Lui a conduit sa charrue une vie durant – la friche entamée est toujours là, à perte de vue, à nous de poursuivre cette tâche, et d’autres, espérons-le, après nous. La psychiatrie bonnaféenne, la psychiatrie populaire telle qu’il l’avait rêvée, et pratiquée, elle a certes en ce moment un peu de plomb dans l’aile, mais elle est encore bien vivante, et en tout cas éminemment viable : nous sommes quelques-uns à pouvoir certifier que, quand on veut s’en donner la peine et qu’on ne bute pas sur trop d’ahuris en travers du chemin, eh bien ça marche !
Breton, à nouveau : « Lorsque, déjà en 1936, je me demandais quel avait pu être, sur le plan affectif, l’élément générateur de l’activité surréaliste… je le découvrais sans la moindre hésitation dans l’anxiété inhérente à un temps où la fraternité humaine fait de plus en plus défaut… »
Lacan, lui, en 1948, à Bruxelles, évoque « cette victime émouvante, évadée d’ailleurs irresponsable en rupture du ban qui voue l’homme moderne à la plus formidable galère sociale, que nous recueillons quand elle vient à nous – c’est à cet être de néant que notre tâche quotidienne est d’ouvrir à nouveau la voie de son sens dans une fraternité discrète à la mesure de laquelle nous sommes toujours trop inégaux ».
Et pour finir, cette phrase lapidaire du Coran, inscrite « à l’entrée de la maison des fous de Dakar », que Bonnafé cite plusieurs fois et qui pourrait bien être au fondement d’une psychiatrie selon son cœur : Tout homme est le gardien de son frère.