VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.sans
58 pages

p. 15 à 17
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Dossier : Écrire à la première personne

no 80 2003/4

2003 Vie sociale et traitements Dossier : Écrire à la première personne

De la distance entre “je” et “il”

Danielle Marty Écrivain, metteur en scène et formatrice (Paris)
Où mettre à distance et s’impliquer personnellement sont les deux facettes paradoxales d’un même acte de création.
Avant même de prendre la plume ou de taper sur le clavier, nous avons, à tout âge, une représentation de l’acte d’écrire qui va influer sur notre manière d’écrire.
 
L’opposition apparente entre écriture personnelle et écriture professionnelle
 
 
Auteur dramatique, nouvelliste, comédienne et metteur en scène, j’anime depuis 17 ans des ateliers d’écriture auprès de publics en difficulté et depuis quelques années des sessions de formation auprès d’éducateurs spécialisés et de formateurs d’éducateurs. Au fil de ces stages, j’ai observé que la plupart du temps, les éducateurs opposent l’écriture personnelle et l’écriture professionnelle.
La première est liée à des images d’ouverture – « écrire c’est offrir sa pensée à la perplexité du monde » – de voyage, de relations – « être en relation avec ceux qu’on aime et qui sont loin » – de sensations – « la peinture de mon monde intérieur » ; parfois aussi elle est liée au refus « d’entendre ses propres maux » ou aux frustrations que font renaître les souvenirs d’échecs scolaires.
Quand il s’agit d’écrits professionnels, il semble que toute sensation corporelle disparaisse. Il s’agit alors de « penser avant d’écrire », de choisir les mots justes, de structurer ses idées, de faire attention à l’orthographe et surtout de se retrouver face à la censure et au jugement des autres. Comme si une coupure avait lieu entre le corps et l’esprit.
 
L’écriture impersonnelle
 
 
À plusieurs reprises, j’ai eu l’occasion de contribuer à la mise en forme de rapports d’activité de directeurs d’établissements spécialisés. J’ai été frappée par plusieurs aspects. D’abord dans le domaine du vocabulaire, par l’abondance de termes génériques tels que « élaborer », de substantifs à la place de verbes – par exemple « on réalise des préconisations » au lieu de « on préconise » – et de mots techniques à la place de mots simples – on parle de « la prévalence du nombre de garçons par rapport aux filles », de « la différentiation sexuelle inégalitaire » pour dire que les garçons sont plus nombreux que les filles, ou bien des « problématiques personnelles » d’un jeune au lieu de « ses problèmes ».
Ainsi, l’éducateur qui sait si bien établir un contact chaleureux par la parole, à travers les mots qu’il écrit, transforme peu à peu, sans s’en rendre compte, le sujet en objet ou en abstraction.
Dans le domaine de la syntaxe, j’ai remarqué, que, au-delà des nombreuses répétitions, les juxtapositions sont beaucoup plus fréquentes que les coordinations et que les propositions subordonnées s’enchaînent parfois en cascade et mélangent les causes et les conséquences. Comme si l’auteur n’osait ni s’aventurer dans le choix d’une expression ni créer de hiérarchie entre les propositions, comme s’il voulait se rassurer, comme si la compréhension d’un phénomène résidait dans l’accumulation des données observées.
Enfin, l’utilisation de périphrases impersonnelles au lieu du « nous » ou du « je » qui engage, renforce cette impression de mise à distance clinique – par exemple « la main levée de la mesure a été sollicitée, afin de ne pas rester témoins impuissants de dysfonctionnement familial » au lieu de « nous avons sollicité la main levée… »
 
Le corps et l’esprit ou l’illusion de l’objectivité
 
 
Quelles sont les croyances qui sous-tendent ces pratiques d’écriture ? Il me semble que la plus largement partagée réside dans l’illusion d’une vision « objective » de l’Autre. Or toute l’épistémologie contemporaine nous a confirmé que le monde extérieur n’existe pas indépendamment d’un observateur. Même si je transcris mot à mot les paroles d’une personne comme le veut la mode des récits de vie et des témoignages, je ne dirai rien des inflexions de sa voix, de son débit, de ses mimiques et de ses attitudes qui peuvent aller jusqu’à contredire ses paroles. Je cite souvent une interview de Jean-Louis Barrault que j’ai réalisée alors que j’étais étudiante à la Sorbonne. Nous étions assis presque côte à côte et son corps était complètement tourné vers sa secrétaire dont il suivait les faits et gestes. Il répondait à mes questions mais je sentais bien qu’il n’était pas vraiment avec moi. Brusquement, j’ai déplacé ma chaise et je l’ai plantée face à lui. Il a ri et notre conversation a pris un tout autre tour.
Pour des éducateurs et des soignants qui sont des artistes de la relation, mes remarques précédentes peuvent sembler une évidence mais le fait est que cette évidence ne transparaît pas toujours dans leurs écrits. Pourtant, me semble-t-il, si je veux décrire le comportement de l’autre qui est en face de moi et tenter de m’approcher d’une vérité, je ne peux pas faire l’économie de prendre en compte ma manière de m’impliquer dans la relation et de noter mes propres sensations et émotions. Ce n’est pas seulement avec mon esprit que je perçois ce qu’il se passe, mais avec mon corps tout entier et aussi avec ma capacité à imaginer.
 
Réel et fiction, perception et imagination
 
 
Quand on oppose écriture du réel et écriture de fiction, on méconnaît le fonctionnement de la perception et de l’imagination. À ce titre, il n’y a pas de différence d’essence entre les écrits littéraires et professionnels. Si l’auteur désire vraiment être compris (au sens étymologique de « prendre avec »), il doit commencer par intéresser, par « toucher » son lecteur, autrement dit s’il veut que son lecteur s’implique, il doit commencer par s’impliquer lui-même. Et comme dans la relation qui s’instaure entre le soignant et le soigné, il va tâtonner pour trouver la bonne distance entre « je » et « il ».
En fait, il y a un double mouvement. Comment, par exemple, faire le portrait de Jean S. et le rendre présent au lecteur ? Plutôt que de décrire son comportement avec des termes généraux et une grille d’analyse préexistante – toute personne n’est-elle pas unique, tout « cas » n’est-il pas particulier ? – l’auteur-éducateur, peut relater des actes concrets et des paroles précises de Jean. Il devra alors tenter de « se mettre à la place » de Jean et faire appel à son imaginaire pour ressentir ce que ressent l’autre. Pas facile mais tellement riche d’enseignement ! Et son second mouvement sera de rapporter ses propres réactions dans la situation décrite. Encore une fois, c’est ce qu’il fait spontanément dans la relation directe.
Je procède de la même manière quand j’écris une œuvre de fiction car l’imagination n’existe pas détachée du réel, elle est au contraire fondée sur une observation minutieuse du réel. Mais, me dites-vous, il y a une différence car l’auteur de fiction laisse le lecteur se forger sa propre opinion sur la situation, alors que l’auteur-éducateur va soumettre son analyse assortie de propositions d’actions. D’abord je répondrai que plus ce dernier sera proche d’un récit sensible, plus, me semble-t-il, la personne à laquelle s’adresse son rapport sera à même de se faire sa propre opinion et plus augmenteront les chances de trouver une solution appropriée aux problèmes de Jean. Je peux aussi prendre l’exemple d’un établissement où l’on me demande d’intervenir pour aider l’équipe éducative à construire et à écrire son projet : j’ai proposé de faire un détour par l’imaginaire en commençant par inventer un scénario catastrophe et un scénario idéal afin de permettre à celles et à ceux qui ne s’expriment pas habituellement, d’oser le faire à travers le jeu.
 
La distance nécessaire à tout acte de création
 
 
Mais allons plus loin. Toute œuvre de création suppose que l’auteur soit capable de mettre à distance ses écrits pour pouvoir les malaxer, les sculpter, les couper-découper-recomposer, pour « voir » apparaître la structure et ainsi mieux « l’aggraver ». Autant d’opérations qui mobilisent aussi bien sa sensibilité que son esprit d’analyse. On est loin de « l’inspiration » romantique : encore une illusion qui alimente la dichotomie entre écrits littéraires et essais ou rapports. Dans les stages que j’anime, nous travaillons le processus de création, cette archéologie de l’acte d’écrire qui commence par le désir et la nécessité de laisser une trace physique, s’accomplit par le jeu (au sens de distance et d’expérience ludique) et par le don à l’autre (le lecteur).
Que j’écrive une pièce à partir d’un personnage historique comme Janush Korczak [1] ou à partir de l’actualité comme je l’ai fait pendant des années à Rennes pour la compagnie Les Tréteaux de la Grappe, ou bien que je puise dans des expériences plus intimes comme dans mes nouvelles ou ma dernière pièce en cours, c’est le même processus qui est à l’œuvre. « Je est un autre », écrivait Martin Buber, et inversement si je peux dire l’autre, c’est que j’ai mis l’autre en moi. Pour pouvoir écrire, il faut qu’il y ait du « jeu », de la distance entre moi et moi, entre moi et toi. Si, par exemple, je veux écrire une scène de violence que j’ai subie, dont j’ai été témoin ou qu’on m’a rapportée, il va me falloir beaucoup de compréhension pour ne pas tomber dans la caricature du bourreau, pour contacter le bourreau qui est en moi comme en chacun de nous et le faire vivre sur la page. Ce qui est vrai pour la parole l’est encore plus pour l’écrit qui s’adresse à un absent. C’est pourquoi il y a loin du « premier jet » à l’œuvre achevée (sauf exception), il y a loin de l’expression à la création, il y a du temps, de l’espace et une quantité d’actions qui construisent ma relation au monde.
La voilà la mystérieuse alchimie de la création : j’écris en m’impliquant au plus profond de moi-même et en même temps je regarde la matière écrite que je transforme. Ne sommes-nous pas au cœur de la relation éducative ? Là, l’auteur doit s’affronter au jugement qu’il porte sur son propre texte et, c’est bien connu, il n’y pas pire censeur que soi-même. Surtout s’il a mis « quelque chose » de lui-même. La panique qui s’empare de lui lorsqu’il doit livrer son œuvre aux autres prend racine dans son propre regard. C’est toujours une affaire de regard et de confiance en l’autre. L’éducateur ne peut-il pas accueillir sa production avec la même ouverture et la même compréhension des faiblesses de l’autre ?
S’il a essayé de ne pas tricher, s’il a relaté un événement en prenant soin de montrer en quoi il s’agissait de son point de vue, et surtout s’il a cherché la forme pour le dire, il ne lui reste plus qu’à faire acte d’humilité et de confiance pour permettre au lecteur d’entrer en relation avec son texte.
C’est ainsi, me semble-t-il, que les éducateurs et les soignants inventeront « un langage qui leur soit propre pour faire savoir ce qu’ils savent et savent faire » et « faire ressentir à leurs interlocuteurs la subtilité de la relation éducative », selon le souhait que Joseph Rouzel exprimait dans le dossier consacré aux pratiques d’écriture du numéro 68 de VST.
 
NOTES
 
[1]Danielle Marty, Je grandirai si je veux, pièce créée par le Théâtre du Fil en 1991, aide à l’écriture du ministère de la Culture.
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