VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.sans
58 pages

p. 22 à 24
doi: en cours

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Dossier : Écrire à la première personne

no 80 2003/4

2003 Vie sociale et traitements Dossier : Écrire à la première personne

Fil d’encre

Jacques Loubet Formateur en travail social
« Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes
Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour,
S’écoutent clapoter des barcarolles tristes,
Et leurs caboches vont dans les roulis d’amour.
– Oh, ne les faites pas lever ! C’est le naufrage…
Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,
Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage !
Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés. »
Arthur Rimbaud, Les Assis.
C’est dans un de ces lieux du bannissement en position « d’assis » que je me retrouvais à Montauban en tant qu’animateur d’atelier d’écriture. Durant toute ma carrière, j’essayerais par le biais de l’écriture de travailler l’insertion par le texte pour redonner droit de cité à ceux que la machine à broyer capitaliste a exclu du système néo-marchand, d’un monde où il s’agit d’avoir tout, tout de suite.
Le discours capitaliste secrète ses propres semblants.
Il faut voir la traversée du discours de la science : « un SDF mort sur un banc », ce n’est plus un homme qui meurt ! Pas de sous à faire, pas de bénef, SDF !
 
Une autre insertion apparaît
 
 
C’est par le biais des liens et des lieux que j’abordais l’écriture. Une autre insertion apparaît qui se fait par et dans le signifiant. Ces hommes et ces femmes sont bien vivants et, au monde, ils y participent ; malgré l’exclusion économique chacun y trouve un rôle à jouer. Mettre Duras, Becket, Céline, Cendrars, Baudelaire, Rimbaud ou Lautréamont dans l’oreille d’un public défavorisé, c’est mettre dans cette oreille là des choses qui n’auraient pas du y entrer.
Proposer un atelier d’écriture, quelle que soit la population, c’est proposer un cadre, ici, avec une population de SDF et pour les plus chanceux de RMIstes, c’est également faire le pari que la culture et l’expression peuvent être un moyen de lutter contre l’oppression. Je n’entends pas par là une réinsertion économique mais simplement aider ces personnes à trouver l’énergie de vie suffisante pour tenir debout.
La question de la forme de tels ateliers se posait également. Rien ne convenait, je devais réfléchir sur la notion d’exil, une poésie de l’exil, un exil de la poésie, pour trouver peut-être le fil du langage, le fil d’encre, le fil d’encrage que nous allions minutieusement tisser ensemble, fil qui nous lie et nous aide à être un parmi d’autres, à trouver la sortie du poème.
Je pensais à Armand Gatti, j’ai relu La Parole errante ; toute sa vie il a travaillé sur cette parole errante que rien n’a su fixer. Armand Gatti, exilé dans les camps de la mort, tandis que ses bourreaux le torturaient, il improvisait sur Nerval, ou Baudelaire, pour oublier son corps ; il savait, lui, qu’il devait y arriver avec sa tête ; pour sauver sa vie, il lui a fallu être plus fort que son corps.
C’est ainsi que m’est venue l’idée des lieux d’écriture, reprendre l’écriture sur des lieux ouverts autour de la ville. Les jours de froid, dans le musée Ingres, en aménageant des petites scènes où les statues parleraient : histoire de faire tomber le poids de la culture.
Exil et lieux d’écriture pour appréhender une forme neigeuse de l’esprit aussi par des lectures à haute voix : fragments de romans, poèmes, nouvelles. “Crire” : tous les lundi, 10-12 heures : a-te-lier- d’écriture. Deux heures avec comme règle que chacun devait lire son texte à haute voix, avec obligation de ne porter aucun jugement sur le texte de l’autre. Il est important alors de repérer ce qui se noue, “ce qui ce nous”, entre les participants durant la lecture des textes. L’imaginaire tombe, on s’apprivoise l’un l’autre. Ce qu’ils avaient tous compris, c’est que je n’étais pas là pour les juger ; s’ils étaient présents, c’était du fait de leur libre choix.
Je ne leur voulais rien ; simplement, à travers les mots tenter de développer une autonomie morale et subjective.
Parfois, Jacques Prévert venait nous visiter, il nous glissait à l’oreille : « J’écris pour faire plaisir à quelques-uns et pour en emmerder quelques autres ».
C’est sur l’adhésion d’un noyau dur que l’atelier a pu fonctionner.
Voici deux participants parmi les plus assidus, que je vais tenter de vous présenter.
Jean-Louis qui a rejoint la transparence.
Jean-Louis, petit marin de l’âme dont l’enfance se plaisait à veiller dans ses yeux bleus, une prunelle pétillante collée aux étoiles. Parfois il apportait ses photos de Bretagne, sa maison d’avant, son bateau d’avant… Ah ! le bleu de ses yeux je le revois encore. Sa mauvaise humeur aussi, qui recouvrait une tendresse infinie.
Des fois, il picolait : une façon de régler le manque ; un de ses trucs préférés était de diviser ses copains ; toujours un déshérité, et de toutes façons le seul héritage dont il se faisait le maître-chanteur, c’était l’amour.
La mort est venue sans le surprendre ; il avait réglé toutes ses affaires avant de partir. Le mois précédent, il avait obtenu un prix d’écriture. Le jour de la remise de son prix, il avait sorti le costume et la cravate ; il devait bien avoir vingt ans son costar ; un type digne Jean-Louis. Il ne savait pas écrire graphiquement, cala va sans dire ! J’étais devenu son scribe studieux avec un désir d’apprendre !
Les yeux me piquent en écrivant ; je pense à Apollinaire : « J’ai cueilli ce brin de bruyère, l’automne est mort, souviens-t’en nous ne nous verrons plus sur terre ». Reste la Bretagne et l’océan, il y a l’océan Jean-Louis.
Cette mer que tu construis, que tu déconstruis, quand tu veux, avec cette acuité qui laisse désirer le rouleau vert de ta mémoire vers la lumière. Le temps s’est arrêté, le temps n’est rien que l’éclair à l’orage, que le vent qui nous porte, que la lumière qui se fait océan.
Mer divine dis-moi que je devine et que je crois…
Je laisse la parole à Jean-Louis. Lorsqu’il n’y a plus de mots… ce n’est pas le silence.
La beauté du jardin
Je vais te montrer une fontaine. Regarde, il y a un diable !
« Cesette l’Innocent
pays et paysage
Nouvelles réalistes
Jean de Jeanne
Le vœu d’être chaste
Petites âmes
Chante pleure
L’image »
C’est un monument religieux. Il y a des moutons et des brebis. On ne les voit presque pas.
Il faut imaginer le sujet.
Je décris les choses à ma manière.
Cette eau, on peut la boire, c’est une source, elle est dessous.
C’est aussi une Vierge qui a été sculptée à la main : elle est ancienne, elle n’a plus de pieds.
Je n’ai pas envie de rester sur une chose car tout correspond dans ce jardin.
C’est ce qui en explique la beauté.
Cette bâtisse, à côté, c’est une école et elle démolit la beauté du jardin.
Par contre, derrière, les toits que nous voyons sont anciens, ça se voit à la toiture,
Il y a des sujets, des pigeonniers…
Là, ce gros chêne, il est énorme et il a du être coupé car les branches tombaient sur les gens.
Il y a de grosses racines.
Il a au moins cent ans, ça se reconnaît aux racines qui ressortent.
L’erreur
Progrès, évolution technique, désert pollué et embouteillé… Infractions des lois de la nature par l’homme.
L’homme cet “humain” qui en cet instant n’apparaît pas. Existe-t-il seulement ?
L’homme, toi l’inconscient Dévastateur égoïste imagine ; ne regarde pas et repens-toi de ton suicide.
Allez viens ! Assieds toi sur la vie. Surtout, ferme les yeux… Ce spectacle n’est pas une exhibition.
Reconnais le poids de ton impuissance devant ce frêle oiseau qui te nargue de ses ailes.
Cet être impavide bien que fragile te défie. « Sa maison est fragile ! » Fragile tu as dis ?
Non, l’humain car la puissance qui le materne ne craint pas tes mains assassines mais ses instruments complices. J’ai vécu, attendu longtemps ce retour du bien éternel de l’homme.
Enfin ! Cet instant d’attente inconnue.
La punition de mon alliance avec l’artificiel est là, qui me juge. J’attends la sentence avec rémission impossible de nier l’évidence.
La vie commence là, maintenant, à jamais (mon esprit pense pour moi).
AH ! SI SEULEMENT L’HOMME !
N. Démarche chaloupée, aidant les autres quand ils n’arrivaient pas à remonter quelque chose, un humour qui n’était pas sans rappeler le philosophe Diogène, toujours prêt à l’invective, mais poli dans la forme : « Assez de mots ! Les mots ce sont des actes dissimulés par des masques menteurs. Ce qu’il nous faut, c’est l’immobilité. Infusons-nous comme bonne tisane aux cent parfums distillés par la nuit. Fécondons-nous, l’obscur est notre ami. »
Il avait organisé, pour une grande part, la fête où un de mes amis Philippe Berthaud, musicien et poète, devait donner une lecture publique des textes écrits en atelier pendant deux ans ; c’était le 21 juin, jour de l’été. N. était à la fois très romantique, au sens le plus noble du terme, rêveur et révolté. Avec lui, jamais de problèmes, toujours bien mis malgré ses cheveux longs, une certaine noblesse du cœur émergeait du personnage.
Parfois je l’imagine tel « l’homme aux semelles de vent », dans les rues de Montauban, courant après ses rêves et ne trouvant que « mauvais sang ». Dans ses yeux, des bateaux, des roulottes en partance vers des paysages merveilleux qui défilaient. Le drame de l’être poète qui n’écrira peut-être jamais. Mais quand bien même, je n’arrive pas vraiment à m’y faire ; je sais trop au fond ce que cela cache.
Il est une voix que je reconnais toujours et qui vient du plus loin que de moi-même, tantôt tendre, tantôt violence.
Le souffleur de verbe
Le souffleur est là et il frôle ma nuit
Cette nuit prometteuse sous des milliers d’étoiles
Et cette voix qui perce au moment où je fuis.
Je fuis dans les mots qui m’arrivent lumière
Quand ce souffleur de verbe m’aspire dans son verre
Et me souffle à l’oreille ce rien de l’être qui transgresse
Je suis ce rien vengeur d’où naquirent quelques étoiles.
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