2003
Vie sociale et traitements
Dossier : Écrire à la première personne
Parlé d’infirmier
Frédéric Masseix
Sociologue, Formateur Conseil INFIPP, Villeurbanne (69)
J’ai procédé il y a quelque temps, dans le cadre d’une de mes recherches, à une collecte d’informations auprès d’acteurs en cours d’emploi afin de comparer des données récentes à celles issues des ouvrages spécialisés destinés à la formation des infirmiers psychiatriques, et aux témoignages écrits tels les deux premiers ouvrages d’André Roumieux.
On peut dire que les pratiques soignantes sont visibles à deux niveaux : le premier est celui du regard, que je n’avais qu’à observer sans mot dire ; le second est celui de l’expression verbale, lors des échanges informels durant lesquels je recueillais, mémorisais les avis, opinions et anecdotes de chacun.
L’expérience de l’entretien direct faussant une part importante du témoignage, du fait même d’être connu dans l’institution, j’ai privilégié l’autre forme de recueil d’informations, par entretiens informels, profitant de l’immersion dans le milieu infirmier pour saisir, comme un reporter photographe, les instants de vie institutionnelle sans déranger les acteurs eux-mêmes. Dans la majorité des cas, j’ai réussi à faire preuve de discrétion et à ne pas influencer la nature des propos, tentant par ailleurs de mesurer ce qui pouvait être ajouté à l’histoire pour la rendre attrayante ou spectaculaire.
Ce travail de recueil de données, travail ethnographique authentique, est un exercice peu aisé lorsqu’on est employé aux mêmes fonctions que les personnels observés
[1] et notamment qu’on partage plus que l’emploi avec eux, c’est-à-dire lorsqu’on retrouve des similitudes entre l’histoire des enquêtés et la nôtre
[2].
La situation d’enquête que j’ai privilégiée fut celle de l’entretien informel, profitant de discussions improvisées pour recueillir des informations précises tout en orientant les conversations quasiment à l’insu de l’interlocuteur du moment. Il s’agissait pour moi de profiter de cette situation d’observateur participant, immergé dans le milieu même de la recherche et confondu, par ma fonction première, avec les autres acteurs de l’institution.
Tous avaient une longue expérience de l’institution hospitalière (étant dans la fourchette d’âge de 50 à 55 ans) sauf un, Jean-Paul B, 52 ans, qui était entré à V., sur un poste d’agent des services hospitaliers, au début des années quatre-vingt : « J’suis un bleubite mon pote, et ouais. J’peux pas compter sur une grosse retraite de l’hosto, tu parles, j’suis diplômé de 87, avant j’avais fait plein de p’tits boulots. Ouais j’ai tout fait je crois : garde du corps, le ménage, bosser dans les restos, tu vois plein de trucs. »
D’autres infirmiers âgés de 28 à 40 ans m’ont apporté des éléments intéressants. Toutefois je n’ai pas reçu d’eux la même richesse d’informations en terme de détails personnels ou anecdotes diverses en rapport avec leur expérience de la pratique infirmière en psychiatrie. Tous les infirmiers enquêtés s’étaient investis à un moment ou l’autre dans l’institution, pas forcément pour les mêmes raisons et pour les mêmes activités, et tous avaient vécu, après cette période d’investissement plus ou moins longue, l’expérience de l’épuisement professionnel, « burn-out » si souvent cité comme raison des démobilisations professionnelles de la corporation soignante.
Tous ont en commun une expérience riche de la vie, trois d’entre eux (les anciens) ayant exercé une ou plusieurs autres activités professionnelles avant la profession d’infirmier psychiatrique ou ayant pris, pour l’un d’eux, à plusieurs reprises, des périodes de disponibilité personnelle (congé sans solde prolongé) afin de naviguer par delà les flots.
L’infirmier d’origine bretonne dont je parle ici, à quelques années de sa retraite, aime à parler de ces périodes de « break » : « Je partais pour six mois puis finalement je revenais que l’année d’après. J’ai fait plusieurs fois le tour du monde. Pour avoir des ronds, j’embarquais des touristes, c’était chiant d’ailleurs, faut toujours être à leur petits soins, pire qu’ici, à l’hôpital, avec les malades. Tu vois, à cause de ces périodes je dois attendre plus longtemps pour prendre ma retraite. C’est aussi pour ça que j’ai voulu faire surveillant. Juste pour la paye, avant je l’aurai pas fait, c’est trop chiant. T’imagine pas ! On a zéro de marge de manœuvre, je peux rien faire sans être sans cesse critiqué par la surveillante-chef… de toute façon je pars dans dix-huit mois. Avec une retraite de surveillant ça me fera huit cent balles de plus par mois. »
Christophe L., le plus jeune infirmier enquêté, avait suivi un cursus d’études classiques : baccalauréat série scientifique et un début d’études universitaires en DUT. Mais après deux ans il quitta l’IUT pour travailler quelques mois dans une entreprise de finition du bâtiment : « J’ai posé des papiers peints, fait des finitions de peintures, et puis j’ai tenté le concours dans quelques écoles. J’ai été pris à V. et un de mes potes à été pris à E. Moi je suis resté ici. » Ce jeune homme de 28 ans a d’ailleurs décidé de rester sur le site parisien au sortir de ses études alors que le choix lui était offert de retourner en Normandie, sa région d’origine.
La plupart des propos recueillis le furent de nuit. La nuit a ceci de particulier qu’elle laisse souvent des espaces de temps libre, entre certains soins ou une admission imprévue, que les soignants occupent alors en échangeant entre eux sur des sujets variés. Créer des situations de narration était à ces instants relativement facile, en prenant soin de ne pas répéter l’opération trop souvent.
Chaque fois que mes interlocuteurs les plus âgés en avaient l’occasion, ils prenaient plaisir et temps à me raconter leur vie professionnelle, pourquoi ils étaient restés infirmiers, pourquoi ou comment ils en étaient venus à exercer cette profession.
José, 53 ans, d’origine corse, raconte : « Moi j’étais électricien, comme mon père. Après le lycée j’ai fait pas mal de trucs aussi. J’ai travaillé un peu sur la côte, à Marseille, dans le milieu. Mais bon, c’était pas trop mon truc. J’ai traîné dans beaucoup de combines mais voilà, pas mon truc quand même. »
Ce passionné de pétanque qui, durant des années, travailla en parallèle comme garçon de café en sortant de ses journées de travail d’infirmier à l’hôpital psychiatrique, aime raconter ses exploits de jeune Corse
[3]. « En partant du service militaire, j’avais été pistonné pour rester en Corse ; je suis retourné à V. J’étais infirmier à l’armée mais on m’a demandé si je voulais bien être le chauffeur du chef d’État-Major, j’ai dit oui. » José T. s’enflamme dans les détails, il parle de la Corse, sa terre natale avec une sorte de vénération.
Marié trois fois, père d’un fils de 28 ans, il raconte son arrivée à Paris : « Tu sais à l’époque il y avait du boulot. Moi j’ai été pris chez un patron. Ça marchait bien, mais quand il a voulu me nommer responsable d’une équipe j’ai réfléchi. Je me suis dit que peut-être ça pourrait pas être toujours aussi bien que ça tout le temps. Alors entre temps j’avais passé le concours pour rentrer à V., il a pas compris parce qu’à l’hôpital j’allais gagner beaucoup moins, j’ai préféré devenir fonctionnaire. » « Le Corse », comme on le nomme parfois dans son service, est arrivé à V. aux alentours des mouvements de 1968.
Rapidement, mais de manière inattendue, semble-t-il pour ses collègues de l’époque, il trouva sa place, affirmant son identité corse comme son autonomie d’infirmier : « On m’appelait le sauvage. Tu vois, moi, j’ai jamais mâché mes mots. Quand un truc va pas, je le dit tout de suite. »
Beaucoup de « trucs » sont présents dans son discours, comme Jean-Paul qui ponctue ses phrases de « mon pote », de « au s’cours » ou bien encore de « ouais », tout en châtiant son langage à volonté. José, lui, roule les « R ». La langue enroulant chaque « R » qui devient un « L », les trucs deviennent des « tlucs », et la Corse devient la « Colse ».
Il se forgea une réputation de Don Juan tout en affirmant sa virilité dans des oppositions masculines aux limites de l’affrontement physique : « Tiens je vais te raconter une histoire. C’était au pavillon P.,, tu vois le pavillon du bout de l’asile, il y avait un malade qui foutait le bordel, un grand costaud. Tous les mecs avaient peur, pourtant on était nombreux. Mais ils flippaient tous. Moi je suis arrivé et je lui ai dit P’tit Louis – pourtant, tu sais, il était très grand et balèze – arrête de déconner, pause ta bouteille, tu vas te blesser, et après ils vont te tomber dessus et tu finiras en chambre de force à la 4
e section
[4]. Eh ben il a posé son tesson de bouteille cassé et alors les autres allaient pour lui sauter dessus, c’étaient des vrais lâches. Moi je me suis mis entre eux et Louis et j’ai mis le tesson vers eux en disant que si un seul le touchait, c’était moi qui l’abîmait. Ils ont tous reculé, j’ai jamais eu de problème avec Louis et eux m’ont jamais emmerdé. »
Avec un caractère fort et une personnalité très affirmée, José T. apparaissait rustre. Entier en quelque sorte, il a toujours affirmé cette forme d’honneur corse, en sorte son propre capital symbolique. Dans le service au sein duquel il exerce aujourd’hui, on lui trouve beaucoup de qualités, les femmes disant de lui que c’est un charmeur et que quand il est là « on se sent rassurées, il a une présence qui en impose ».
Aujourd’hui José est plus calme qu’avant : « L’année dernière j’ai fait un infarctus, on m’a fait un pontage, alors finies les conneries, alcool et tabac je touche plus. » Il explique qu’il pense finir sa carrière de nuit, dans le service où il a été affecté il y a deux ans et puis qu’il repartira vivre en Corse : « Je vais attendre un peu ma femme parce qu’elle aura pas sa retraite de suite. Pendant ce temps je pourrai bosser à mi-temps dans une clinique psychiatrique, le reste je ferai des compétitions de pétanque. Quand on ira s’installer en Corse on achètera une maison. J’ai mis l’argent de côté pour l’acheter cash. Je ferai la cuisine, je jouerai à la pétanque. »
D’une présentation physique différente, Jean-Claude V., 51 ans, est originaire de la région francilienne, boute-en-train naturel qui mène les conversations dans son service, il est un de ces rares infirmiers encore en exercice qui auront effectué une carrière entière en service de nuit.
Il raconte : « Juste après mon diplôme je suis parti à l’armée, en revenant j’ai bossé quelques mois de jour puis j’ai pris un poste de nuit dans le service, je l’ai jamais quitté, ça fait plus de trente ans. »
Jean-Claude se qualifie de lui-même de « paysan péquenot d’Seine-et-Marne ! » Et il ajoute : « Moi je suis d’une famille d’ouvrier, avant d’entrer à l’hosto j’ai fait plein de boulots différents. Mais je suis resté assez longtemps dans la carrosserie, j’étais spécialiste des planchers de “deudeuches”
[5] ; c’est là que j’ai connu Michel K. (un autre infirmier), il était mécano. Moi je suis rentré presque parce que j’avais vu de la lumière, ça s’est fait presque par hasard. Au début j’ai trouvé ça dur, il fallait faire avec les anciens, si tu faisais pas comme on te disait ça pouvait devenir dur pour nous. J’étais d’après-midi toute ma formation alors tu vois j’ai jamais travaillé du matin. Je partirai en retraite sans connaître ça. »
Cet infirmier a l’attitude nonchalante. Vêtu toujours de la même tenue, une chemise ouverte sur un T-Shirt de couleur noire, un jean qui soutient un ventre proéminent, il se plaît à dire que depuis qu’il est rentré comme infirmier il a pris un kilo par an, soit « depuis le temps ça fait presque 30 kilos. C’est une bonne moyenne tu crois pas ? » Ne lâchant jamais sa boîte de cigarillos il passe de l’attitude ouverte, qu’il arbore le plus souvent devant tous, à la plus fermée lorsqu’il doit en imposer à un malade récalcitrant. Meneur habile qui ne s’en laisse imposer par personne, il refuse pourtant toute promotion : « Faire surveillant c’est pas pour moi, je peux pas me prendre la tête avec ces conneries, aller aux réunions et tout. Et puis on me ferait repasser de jour. »
Jean-Claude est très apprécié de ses collègues. Il raconte qu’une fois il avait pris sa carte de militant CGT : « Oui, j’ai adhéré au syndicat, on allait aux réunions mais c’était pour dire toujours la même chose. Un jour il m’ont gavé alors j’ai déchiré ma carte et je leur ai foutu à la figure. » Car Jean-Claude aime l’honnêteté ; sûr de ses engagements il attend que les autres fassent de même
[6].
Ailleurs, dans le service, il n’a jamais souhaité participer à de quelconques activités institutionnelles. Menant en parallèle durant des années une sorte de « double vie », Jean-Claude fut vendeur de vêtements sur les marchés mais aussi clown : « Ça s’est fait par hasard, le père D. m’a demandé de remplacer celui qui faisait le clown et puis j’ai commencé comme ça à faire des petits spectacles. J’ai fait ça pendant plus de quinze ans, j’ai arrêté il y a cinq ou six ans. » Cette activité bénévole l’a fait connaître de beaucoup, lors des spectacles de fin d’année pour les enfants du personnel comme à l’occasion d’anniversaires
[7].
Jean-Paul se souvient de ses débuts à l’hôpital : « C’était encore le temps où il y avait les “ASH-Piqûre” comme on les appelait
[8]. Tu sais ce que c’est ? J’avais été embauché comme ASH, à faire le ménage, ouais, mon pote. Mais parce qu’il y avait pas que ça à foutre j’donnais des coups de mains aux infirmiers. À cette époque on était autorisés à faire ça. Les “infirmiers autorisés” qu’on appelait ça. Au-s’cours ! Si t’avais vu comment certains s’y prenaient. N’importe comment ! »
Jean-Paul est nostalgique de ses débuts, qu’il ne cesse de comparer avec ses multiples autres expériences sociales et professionnelles : pompiste ou garde du corps notamment.
« J’étais beaucoup avec les personnalités. Souvent des étrangers. J’ai fait tous les palaces de Paris et d’ailleurs même ; j’suis allé à l’étranger quand on suivait le mec qu’on devait protéger. Ouais, mon pote. » Jean-Paul fume cigarette sur cigarette, parle de sa déprime, de ses conquêtes féminines passées, d’une femme qu’il aima si fort que « lorsqu’elle est morte je suis mort avec ». Jean-Paul s’est laissé aller, après le décès de son amie, tant aimée, suicidée par pendaison : « Je me suis mis à bouffer n’importe comment, à picoler aussi. Aujourd’hui j’suis foutu. Je fais trente-cinq kilos de trop, j’ai la moelle osseuse qui me bouffe de l’intérieur, une insuffisance cardiaque. Au-s’cours ! »
L’expression parfois triste, il ajoute de petits caractères de vulgarité à ses phrases. Chasseur et pêcheur, ce grand gaillard à l’allure imposante, dont une patiente me dira un jour « qu’il est impressionnant », ne « cache pas ses idées politiques, les Arabes sont mieux chez eux. Ouais
[9]. » Tout en me parlant, il ouvre son portefeuille pour me montrer une photo. J’y découvre une très jolie jeune femme d’origine asiatique : « Elle était danseuse, une super plante. Je l’ai connu après la mort de Laurence. Je l’aimais mais pas pareil. Elle est morte elle aussi, tabassée par des loubards qui ont voulu lui prendre son vison. »
Il range tristement la photo. Soupire un instant puis repart sur une autre chose : « Ouais, en 1985 j’ai fait les études d’infirmier psy’. J’y croyais pas, tout le monde m’a poussé. Et puis, même si j’étais un déconneur de première j’ai décroché le diplôme. Comme quoi ! »
Contrarié par ses problèmes de santé personnels et la dégradation neuropsychique de son père, atteint de la maladie d’Alzheimer, Jean-Paul semble souffrir en silence, ne se confiant jamais, laissant n’apparaître que des bouts d’une histoire personnelle difficile qu’il banalise aussitôt par un « c’est la vie ».
Jean, quant à lui, apparaît parfois aigri. Des sautes d’humeur ponctuent ses relations à l’ensemble de ses collègues. Dès qu’il le peut, il profite de quelques jours de congés ou des récupérations d’heures, entre des repos, pour retourner à Quiberon : « J’y ai du boulot depuis des années. Je retape la maison. Elle me servira dans pas longtemps, à la retraite. Ma mère y habite, mais à plus de 90 ans elle peut pas faire grand chose, à peine le ménage, pourtant elle est encore en très bonne santé. »
Les débuts de José se firent aussi au « service spécial ». Il raconte cette ambiance si particulière, les grandes salles communes où se prenaient les repas et où malades et infirmiers jouaient aux cartes des heures durant, les dortoirs bondés, avec plusieurs matelas superposés sur chaque lit : « Le soir on posait les matelas. T’es au courant ? Il y avait tellement de malades à certaines époques que c’était difficile à gérer. »
André se rappelle qu’un soir un entrant arriva au pavillon : « Il n’y avait plus de lit libre. On allait le mettre par terre, comme beaucoup d’autres. J’étais gêné parce que je savais pas comment lui dire ça. Un malade est venu me voir et m’a dit que j’avais qu’à lui donner son lit, lui il était là depuis longtemps, il pouvait s’accommoder de moins de confort. »
« On faisait les sevrages des alcooliques au spécial. À l’Antabuse, on les faisait boire et vomir. Ils étaient mal comme des chiens. Ils se tordaient en deux, mais c’était la façon de faire pour les dégoûter de l’alcool. Je crois pas que ça marchait beaucoup parce qu’on les voyait revenir quelque temps après. Ils rechutaient quand ils sortaient », raconte José.
Le travail infirmier n’était pas théorisé par les infirmiers eux-mêmes : « La formation on la faisait avec les anciens dans les services ou bien on avait quelques cours faits par les médecins. » Jacques G., 54 ans, ajoute : « J’ai commencé à Villejuif puis je suis arrivé à V. en 1965 pour faire ma formation. Il y avait les premiers répétiteurs qui donnaient des cours. C’étaient des surveillants qui étaient au Centre de formation. On faisait pas de stage à l’hôpital général, j’ai tout appris ici à V. C’est à ce moment-là je crois qu’on commençait à faire des exercices dans des salles de pratique. »
Jacques est originaire de la région, il a grandi à quelques kilomètres, à vol d’oiseau, de l’hôpital psychiatrique. Ses parents étaient ouvriers, il avait fait un CAP et cherchait un emploi stable. La psychiatrie ne fut pas une vocation, elle fut l’aboutissement d’un chemin hasardeux à la recherche d’une sécurité de l’emploi évoquée par les quelques autres anciens infirmiers qui constituent notre échantillon. Il raconte lui aussi ses projets : « Quand je serai en retraite on ira s’installer en Vendée, là où on a acheté une maison. Mes enfants sont grands ils ont plus besoin de nous. »
On peut dire que pour Jacques, comme pour d’autres qui sont en fin de carrière, la retraite prend à l’avance une place symbolique qui paraît essentielle pour vivre encore l’occupation du poste.
Interrogé sur le contenu de sa formation Jacques fouille sa mémoire : « Non, on n’avait pas beaucoup de livres. Je crois que j’avais le Oulès, c’était un psychiatre qui avait écrit un livre pour les infirmiers. Le reste on avait des cours par des médecins, les patrons des services, ou bien, des fois c’étaient des internes. Les répétiteurs nous expliquaient comment préparer les seringues, stériliser, faire la piqûre. À l’époque les seringues étaient pas en plastique, elles étaient en verre. C’est nous qui nous occupions de les stériliser dans le Poupinel. Comme les aiguilles aussi. J’ai appris à piquer démonté, tu piques d’abord l’aiguille dans la fesse du malade et après tu mets la seringue. »
Ce geste que seuls savent encore faire les plus anciens n’est pas exécuté par les moins de 40 ans. En fait, la seringue en verre étant lourde à manipuler du bout des doigts il y avait quelques risques à entreprendre une injection en seringue montée, c’est-à-dire l’aiguille placée sur l’embout au moment de piquer. L’infirmier enfonçait donc l’aiguille en premier, d’un geste précis et sec, emboîtant ensuite la seringue afin d’injecter le soluté contenu. La technique est différente aujourd’hui, modifiée par l’évolution des matériaux : l’aiguille est métallique et jetable, à embout femelle en plastique, la seringue est en polystyrène transparent ; on la jette après utilisation. L’outil servant à l’injection étant rendu très léger par l’utilisation du matériau polystyrène il devenait possible de piquer « monté ».
L’injection intramusculaire convenait le plus souvent au médicament neuroleptique. André raconte : « J’ai vu arriver les premiers neuroleptiques. Au début il n’y avait que le Largactil. Après on a eu les autres, petit à petit. » Ce geste de l’injection est très courant, si courant qu’on ne penserait pas s’arrêter un instant sur la nature de son exécution ou la signification qu’il revêt pour l’infirmier. Il devint, au sortir d’une longue période d’essais thérapeutiques réussis ou non, le médiateur d’une relation physique et verbale : le premier médicament à lutter efficacement contre le processus psychotique passait par la seringue avant de passer par le comprimé ou les gouttes. Le plus souvent les traitements sont encore commencés, en crise notamment, par ce moyen là.
Jean-Claude dit : « Tu vois, même aujourd’hui, je suis pas capable de piquer monté. Je pique toujours l’aiguille d’abord et après je mets la seringue. Je sais pas faire autrement. » Ainsi, observer la façon de faire d’un soignant, au moment de réaliser une injection intramusculaire, indique avec une certaine précision la période durant laquelle il a intégré les services de soins. Jean-Paul, au contraire, ancien par l’âge mais qui a été formé dans le milieu des années quatre-vingts, pique à la manière des plus jeunes, c’est-à-dire seringue montée.
Les infirmiers psychiatriques des années soixante rejoignent leurs homologues des années quatre-vingts. Les repères liés à la formation de base d’origine peuvent différer
[10], les infirmiers échangent autour d’objets anodins. Les espaces-temps qui ne sont pas occupés à la préparation de soins et à leur application sont remplis, le plus souvent, par des échanges verbaux libres.
De jour ou de nuit, le groupe infirmier se retrouve à l’office, c’est-à-dire la cuisine de l’unité réservée au personnel, et laisse s’installer la discussion. Les sujets sont variés, pratiquement jamais les mêmes d’un jour à l’autre. Le seul point significatif est que le thème n’est jamais clinique ; petits potins et histoires de vie personnelle se côtoient sans presque jamais croiser le souci professionnel du soin aux malades. Ceci fait dire souvent aux malades d’ailleurs « que les infirmiers passent tout leur temps à la cuisine ».
La distance que j’évoque plus bas entre l’objet du travail, en dehors du travail lui-même, trouve à s’exprimer durant le quotidien du soignant, à l’hôpital : « Il faut bien qu’on ait un endroit où souffler, sinon c’est plus possible », dit Jean-Claude.
Jean-Paul, lui, est plus direct dans ses propos : « J’aime pas qu’on me fasse chier. » L’homme qui fut garde du corps semble rester sur ses gardes. À l’approche du malade il oppose une attitude relativement fermée, ses propos en témoignent. Mais pour qui veut lui prêter une certaine attention il apparaît alors plus sensible. Tout étant, pour Jean-Paul, dans ses agissements et ses propos, une sorte de carapace ayant pour fonction de le protéger de nouvelles « agressions », plus relationnelles que physiques, où il n’aura pas à nouveau, à faire à perte un quelconque investissement affectif. Sa vie est faite toute de pertes affectives importantes.
L’homme s’est replié sur lui-même et n’agit plus que dans un seul comportement. Pourtant lorsqu’il vient à parler des malades qu’il connut il y a quelques années, s’anime en ses yeux une flamme qui semble en dire long : « Je me suis occupé de Gégé pendant presque dix ans, tu t’rends compte ! Un monde, une vie. Je lui ai appris à prendre le bus, à aller chez lui, dans sa famille. Tu parles d’un boulot. On met je sais pas combien de temps à leur apprendre à faire un lacet. Quand on a fait la première chaussure il faut faire l’autre. Au-s’cours ! »
Les propos trahissent vite de l’affection à l’égard du malade évoqué. Ceux qu’il rencontre aujourd’hui ne doivent pas « le faire chier ». Comme s’il s’attendait à quelques pertes ou déceptions nouvelles, l’infirmier qu’il est se protège à l’avance. L’emploi de cette expression n’a rien d’anodin, finalement. Pour Jean-Claude, avant même d’avoir à s’investir, il s’agit sans doute d’éviter ce qui « saisit au ventre » et fait mal.
Les soignants de la folie, lorsqu’ils sont en confiance, presque en connivence devrais-je dire, racontent leurs histoires puis parfois racontent aussi leur histoire, la leur propre et intime, heureuse ou malheureuse. Ce dont je me suis aperçu en me rendant attentif au sujet même des conservations les plus anodines, c’est que le mal-être, la souffrance personnelle, est partagée avec les autres, mais camouflée derrière des façades comportementales.
Un soir Jacques m’appela au téléphone, simplement pour prendre de mes nouvelles, me dit-il. La conversation allant, il se confia, sur un ton morne, disant ne pas avoir le moral, demandant sa retraite avec quelques mois d’avance (sans solde), disant et redisant ne « plus pouvoir aller plus loin ».
Au contraire de ce qu’on pourrait penser, de prime abord et pour le chercheur non initié à ce milieu, le soignant qui forme la base de la corporation psychiatrique, l’infirmier, est et reste un sujet humain que peut toucher la souffrance psychique.
D’emblée, comme certains [infirmiers] le disent, le soignant peut être touché par le cas d’un malade, ému. Dans un second temps l’infirmier est touché lui-même par la subjectivité, par sa propre subjectivité, n’étant pas à l’abri de quoi que ce soit.
Certains disent : « Il faut laisser nos problèmes à la porte du service. » Mais à bien regarder cette phrase est un masque elle aussi. Tous ont leurs soucis et ne peuvent que faire avec durant le temps de leur travail. Ensuite, pensant à nouveau aux psychanalystes, on notera que les infirmiers n’entendent à aucun moment se donner le temps d’un contrôle ou d’un moyen intellectuel pour appréhender leur subjectivité au regard de leur emploi.
Martine D., 49 ans, a vécu sa carrière d’infirmière en psychiatrie en deux temps. Entrée à l’âge de 19 ans à peine à l’hôpital, elle a connu le poste d’infirmière autorisée, comme Jean-Paul B. La formation au diplôme d’infirmier de secteur psychiatrique était certes obligatoire mais pas toujours appliquée dans les institutions de soins. Ainsi elle fut infirmière dès les premiers jours, stagiaire ensuite : « Quand je suis entrée à l’hôpital l’ambiance était pas pareille à aujourd’hui. Je faisais beaucoup de travail d’animation. On m’a envoyé aux cours mais je ne pouvais pas y aller tous les jours à cause du travail à faire dans le pavillon. »
Le travail infirmier l’attirait, dit-elle, mais Martine D. avait un rêve : « Je voulais travailler le bois, comme mon mari qui travaille dans le bâtiment. »
C’est au cours de longues discussions que cette infirmière se plut à raconter certains points forts de sa carrière. Après quelques années passées au sein de l’institution psychiatrique le désir de l’artisanat du bois fut le plus fort : elle quitta la fonction d’infirmière pour s’installer comme artisan ébéniste dans une petite ville de province. Les années passant elle ne se lassa pas du premier métier qu’elle avait connu mais ce second travail ne lui donnait pas tout : « C’était très difficile d’arriver à vendre ce que je faisais, je m’étais spécialisée dans les meubles pour enfants. Aujourd’hui quand tu vas chez Ikéa tu y vois des meubles pour les enfants, et bien moi je faisais pareil mais 20 ans avant. »
L’aspect alimentaire fut, semble-t-il et selon les propos de l’infirmière, la raison qui la poussa à « mettre la clef sous la porte » et à revenir à l’hôpital.
« Je suis revenue mais j’ai dû reprendre tout à zéro. Ce que j’avais fait avant comme formation n’était plus bon, alors j’ai fait les trois ans d’études. »
Martine raconta ainsi, au fil des quelques discussions qui me permirent de découvrir son itinéraire professionnel, une partie de son histoire et de sa motivation à travailler dans le champ de la santé. Au début, le métier d’infirmière en psychiatrie l’avait attirée surtout à partir de l’animation de groupes. Toutefois la passion du bois, qu’elle remplaça après son retour à l’hôpital, quelque 15 ans après en être partie, par la musique (violoncelle), fut plus forte. Martine illustre une sorte de différence avec ceux de ses collègues masculins qui ont conservé un « à-côté » sans laisser totalement leur métier. En sorte, comme elle l’a souvent répété, elle a « pris un risque », celui de réussir ailleurs.
Je n’ai pu obtenir, malgré une intuition non vérifiée, quels avaient été les rapports avec son mari et au matériau bois durant la période de séparation avec le milieu soignant. Lorsque j’ai essayé, discrètement, d’orienter quelque peu sur ces points Martine esquivait, pratiquement sans s’en rendre compte (selon ce qui m’a semblé), reprenant un sujet précédent ou en choisissant un autre différent.
Depuis son « retour aux soins » elle dit n’avoir pas trouvé de réelle motivation : « Je me sens un peu perdue, comme si je savais pas où aller. »
L’infirmière qu’elle était au début de cette carrière en deux temps, ne semble pas ressembler à celle d’aujourd’hui ; quand elle parle de ses premières années à l’hôpital son regard brille, sa voix s’accélère, elle raconte anecdote sur anecdote. Quand elle évoque sa vie depuis son retour, au milieu des années quatre-vingts, c’est pour ponctuer ses phrases de « je sais pas », ou bien encore de silences qui se placent tels des points de suspension pour donner de l’ampleur à ses propos en installant un vide du verbe.
Tous ces soignants présentent des personnalités différentes, seulement modifiées, dans leur relation aux malades ou à l’emploi, par leur expérience professionnelle passée, les échecs ou les joies de leur vie privée, et aussi par le contexte de leur formation d’origine.
Les quelques infirmiers qui suivirent une formation universitaire semblent plus réfléchir à leur pratique, préoccupés de manière différente par la nature de la relation qui les lie aux malades. L’une ou l’autre, formée à la psychologie réfléchira, avec les notions ajoutées à sa formation infirmière, les plus anciens restent en retrait de toute élaboration intellectuelle.
Ces histoires individuelles, narrées par des gens occupant un poste particulier constituent en quelque sorte des « histoires de vie ». En premier lieu elles sont histoires personnelles, quand les uns et les autres parlent d’eux-mêmes ; elles deviennent ensuite des histoires personnelles/professionnelles lorsqu’elles se trouvent liées au poste occupé. « Parler d’histoire de vie, c’est présupposer au moins, et ce n’est pas rien, que la vie est une histoire et qu’une vie est inséparablement l’ensemble des événements d’une existence individuelle conçue comme une histoire et le récit de cette histoire
[11]. »
Ainsi les infirmiers psychiatriques ici présentés ne peuvent raconter leur histoire de vie sans en passer par la trajectoire du métier comme ils ne peuvent aussi se séparer de références à leur vie en dehors du champ professionnel lorsqu’ils parlent d’eux, dans l’exercice de la fonction, voulant expliquer comment ils sont, comment ils ont occupé le poste à partir de leur expérience antérieure de la vie, ce qui a forgé leur personnalité, etc.
Nous poursuivrons ensemble l’analyse de l’occupation du poste dans un prochain article en interrogeant la question de ce qui est « à-côté », dans la vie professionnelle de l’infirmier psychiatrique.
Épilogue - hors conclusion
Écrire à la première personne, c’est écrire en « je » ; « je suis », « j’étais », « je serai ». C’est un peu dire son histoire en la couchant sur le papier, et ce n’est pas facile.
Reprenant l’un des volumes qui me firent sociologue j’ai relu et donc réécrit quelque chose de mon histoire personnelle, faite d’un passé professionnel psychiatrique, par le biais de la restitution ethnographique et de l’analyse sociologique.
J’ai conscience que le fond de mon texte peut paraître critique, par ses distances théoriques. Je sais qu’il peut toutefois se lire comme narration d’histoires commentées. Au lecteur de se faire « jeu » lui-même, et avis, à « sa » première personne.
Je voudrais ajouter, avec l’émotion encore vive de celui qui vient de se séparer d’une compagne, ma profession d’infirmier, que les souvenirs qui sont les miens ne resteront pas muets. L’histoire qui passe se construit à partir d’un présent sans cesse en devenir de passé, et d’avenir.
Comme une musique. J’entends quelques notes. Mélodie qui ne tient qu’un instant, et sitôt émise disparaît pour laisser place à son propre souvenir. À du silence, ou d’autres notes, nouvelles musiques, nouvelles histoires, qui à leur tour céderont place.
J’écris ainsi cette fin de texte, en je ; je suis, je reste, j’écoute, j’écris, je pense. Ma musique, en moi enfermée, aime parfois à se laisser entendre. Un peu dans cet article, j’ai joué au chef d’orchestre ; j’ai orchestré les musiques des différents témoins de l’histoire, d’histoires différentes, pour en faire une qui « résonne » aux yeux du lecteur, par le lire des lignes, avant de lui « raisonner » aux oreilles, par le dire qu’il en entend.
Voyez comme les notes de l’histoire sonnent.
J’aime cette métaphore de la musique. Bien que piètre musicien moi-même.
J’aime à entendre ces histoires en musique, à écouter parler, à laisser parler à la première personne, à faire parler toute première personne.
Si un jour mon audition vient à faillir, au moins le souvenir de ces histoires pourra-t-il me (re)donner des mélodies tristes ou gaies, qui attendent le respect, dans le simple fil du temps qui est pris à les lire.
[1]
J’occupais encore les fonctions d’infirmier de secteur psychiatrique.
[2]
Pierre Bourdieu,
La Misère du monde, chapitre « Comprendre », Seuil, 1998.
[3]
J’ai pu profiter de cette narration détaillée de son passé sans trop de soucis car José a l’habitude de faire de même à chaque nouvelle rencontre. Ainsi, chaque été, lorsque la direction de l’hôpital affecte de étudiants en médecine aux places de « faisant fonction d’infirmier » dans les services, José ne manque pas de reprendre pour ces nouveaux venus l’histoire de sa vie tumultueuse, insistant bien sur ses origines corses.
[4]
La « 4 » était un pavillon spécialement affecté à la contention des malades les plus agités. Les chambres étaient toutes individuelles et fermées à clé de l’extérieur.
[5]
La « 2 chevaux » Citroën.
[6]
Jean-Claude me confia, au bout de quelques semaines, qu’il avait eu tendance à se méfier de moi. Sans vraiment penser à mal, me disait-il, il se posait la question de savoir si je n’étais pas toujours en train d’observer et d’analyser les faits et gestes des infirmiers. Certes j’étais en premier lieu en train d’exercer moi-même mon métier d’infirmier, mais Jean-Claude avait fait preuve d’une observation perspicace en observant les moments de réflexion qui devaient trahir, parfois, le travail intellectuel d’observation.
[7]
Le père D., ancien infirmier, dont trois des enfants (deux garçons et une fille) sont aussi devenus infirmiers, animait toutes les manifestations d’ambiance à l’intention du personnel ou des malades.
[8]
L’ASH-piqûre était un personnel employé à l’entretien des locaux qui, dans certains services, voyait ses fonctions glisser vers celles d’infirmier en certaines occasions. Officiellement certains hôpitaux employèrent jusque dans le milieu des années 1990 des « infirmiers autorisés ». Un agent des services hospitaliers (ASH) pouvait donc être affecté à un poste infirmier sur une période donnée ; « l’infirmier autorisé », officiellement - par l’établissement - ou officieusement – du fait d’une habitude interne au service – était ainsi appelé, dans le jargon infirmier, « ASH-piqûre ».
[9]
Jean-Paul se plaît à étonner les gens en disant qu’il vote au Front National tout en étant syndiqué à la CGT. Il dit, à ce propos, assumer lui-même « les contradictions ».
[10]
Les programmes de formation des infirmiers psychiatriques ont été revus deux fois après celui de 1955 : en 1973, en une refonte totale du programme, puis en 1979, en élargissant le cursus d’études et en lui donnant une « passerelle » commune avec les infirmiers des hôpitaux généraux (la première année constituait un tronc commun entre les deux formations, l’une conduisant au Diplôme d’État d’Infirmier et permettant l’exercice professionnel en tous types d’établissements, l’autre permettant l’obtention du Diplôme d’Infirmier de Secteur Psychiatrique, limitant les titulaires aux seuls établissements psychiatriques, aux centres de post-cures toxicomaniaques ou aux établissements accueillant des personnes âgées séniles).
[11]
Pierre Bourdieu,
Raisons pratiques, sur la théorie de l’action, Collection Essais, Points, Éditions du Seuil, 1999.