VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.sans
58 pages

p. 3 à 3
doi: en cours

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À l'affiche

no 80 2003/4

2003 Vie sociale et traitements À l’affiche

À l’affiche

Serge Vallon
 
L’être, l’avoir et le néant
 
 
L’excellent documentaire de Nicolas Philibert Être et avoir, dont nous avons fait état dans VST n° 75 poursuit son succès mérité, en France comme en Europe. Il fait pourtant parler de lui sous un autre angle de vue, celui de l’instituteur de la classe filmée : Georges Lopez. Celui-ci fait procès au documentariste et aux producteurs pour partager les bénéfices inattendus du film.
Passons vite sur les arguments juridiques invoqués – peut-être soufflés par quelque avocat interessé –, ils portent sur un « travail dissimulé » de l’instituteur, considéré comme acteur du film, et sur les droits à l’œuvre que constituerait « sa pédagogie de la classe unique » au centre du film.
Bref, l’instituteur se revendique comme acteur, comme objet du film et comme co-réalisateur.
Des tribunaux intelligents déferont probablement les paradoxes juridiques du consentement et de l’abus, du fonctionnaire se prétendant propriétaire de sa charge, du don (banal en cas de documentaire) et du salaire (en cas de contrat de « travail »).
Un public sensible à la figure centrale de « l’instit’ » sera désillusionné. Cet apôtre du service public, ce militant de la justice dans le groupe éducatif et villageois, ce fils d’immigré méritant, ce vertueux arbitre était donc un individu quelconque, flairant après coup le bonus financier et trahissant sans vergogne le pari de confiance que l’on devine dans un tournage ayant duré des mois. Tournage partagé librement par la communauté scolaire comme par la villageoise, qui ont accepté ce témoin indiscret mais respectueux de leur vie. Les moqueurs se demanderont combien réclamera le jeune Jojo, acteur qui crève l’écran de sa spontanéité à résister à l’institution scolaire (cet affreux jojo en cachait donc un autre !). Les psychologues analyseront les tendances psychorigides du maitre d’école, si loin des méthodes actives, professeur d’orthographe, de morale et de discipline, se croyant Maître de son école et donc propriétaire des images. L’Éducation nationale s’inquiètera des effets pathogènes d’une classe unique patricentrée.
Qu’est-ce qui rend un homme si con comme dirait Lacan, c’est-à-dire si aveugle sur son désir qu’il ne fait qu’un avec son image. Réfléchissons à ce qui aveugle car cela peut nous aveugler aussi.
Un film, fut-il un reportage, est-il le reflet exact de la réalité ? Il suffit de supposer la réalité complexe d’un tournage, la virtuosité que nécessite un montage pour se décaler du modèle du reflet encore attaché à l’illusion photographique. Ce que montre un film, même documentaire, n’est autre que le regard du metteur en scène, artisan digne du nom d’artiste comme les Rouquier, Rouch, Marker, Ivens… C’est le cas du cinéaste Nicholas Philibert dont cette œuvre montre à l’évidence l’improbable – car aléatoire – construction collective d’une communauté (scolaire ou autre). Nous le rappellions dans notre article en évoquant la magnifique séquence d’ouverture du troupeau rassemblé dans la brume. Comment passet’on de la sauvagerie à la culture ? Si son objet filmé est une classe unique, son sujet filmique (donc esthétique et éthique) est tout autre chose.
Le procès du fonctionnaire retraité montre que l’on peut repasser par des pratiques magiques qui confondent l’image et la réalité. Notre société mercantile si prompte à fabriquer des fétiches échangeables contre de l’argent ou du pouvoir n’est pas indemne de ces dérives puisqu’elle fait breveter des images de « téléréalité » (sic) pour des œuvres d’art [1].
Souhaitons que Monsieur Lopez, retraité, retrouve avec une nostalgie satisfaite, la mémoire de son poème pédagogique, consommé à l’instant dans sa classe disparue. Le film est un tout autre poème, partagé par ses spectateurs à l’instant ou la lumière s’éteint. Sa fiction vraisemblable nous fait rêver d’un autre monde où les adultes ne seraient pas propriétaires des enfants mais compagnons de leurs errances vers l’avenir.
 
NOTES
 
[1]La même confusion inversée a fait que Matrix a été interdit en Égypte par une commission de théologiens musulmans pour traiter de la création, qui ne doit concerner que les religions.
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La même confusion inversée a fait que Matrix a été interdit...
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