VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.sans
58 pages

p. 37 à 39
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Praticable

no 80 2003/4

2003 Vie sociale et traitements Praticable

Créér avec des personnes autistes

Une expérience sensible

Julie Biard
Suite à notre expérience à l’atelier Résonance de l’association Les murs d’aurelle, lieu de transmission entre personnes en devenir professionnel, artistes et personnes autistes [1], nous avons décidé à partir de notre place de stagiaires d’élaborer ce texte.
Il retrace l’évolution de notre investissement, ainsi que sa modélisation progressive au sein d’un groupe de réflexion.
Nous [2] nous sommes retrouvés à la maison des expressions pendant deux ans et demi tous les jeudis matins, jusqu’à la création du spectacle Un pas de côté, sous la direction artistique de Gilles Dalbis, avec la participation des musiciens Jean Morières, Françoise Prud’hon, et de Christian Zagaria, info-plasticien.
Avant la rencontre
Entrer en relation avec une population autiste via le média du corps, de la musique et de la danse : C’était pour la plupart d’entre nous notre première approche de l’autisme. Nous étions motivés par l’idée d’une rencontre médiée par la danse, la musique et le corps. Pour nous le spectacle n’était pas une visée en soi.
Désir d’interroger les effets thérapeutiques de ce mode de rencontre :
Ce projet s’inscrivait dans le cadre de nos formations respectives. Nous avions des a priori thérapeutiques et nous étions disposés à interroger l’articulation de l’art et du soin.
La rencontre
Le face à face : les effets immédiats de la première séance
Nous avons été convoqués à la fois par la spécificité du cadre mis en place dans l’atelier et par la rencontre avec les autistes.
– Rencontre avec l’autiste
Nous nous sommes trouvés plongés d’emblée dans le monde de l’autisme. Ce moment a été très intense pour nous. Nous l’avons vécu comme une rencontre intime. La nature de ce travail allait se jouer sur ce mode. Nous nous sommes demandés comment nous allions être évalués dans cet espace intime.
– Rencontre avec le cadre
Nous avons vécu les premières consignes d’improvisation comme une absence de repère. Nous nous sommes dans un premier temps focalisés sur les modes d’expression qui nous étaient familiers à chacun, la musique pour certains, le corps pour d’autres. Suite à ce premier contact, nous sentions qu’il fallait entreprendre cette rencontre sur un autre mode de communication. Le langage sensoriel du corps prenait toute la place, au-delà des mots.
Faire face : réactions à la rencontre après plusieurs séances
– Quoi faire ?
Nous nous sommes demandés ce que nous devions faire. Nous avions peur qu’il ne se passe rien, ou de mal faire. Alors quoi faire, le beau ? Et de quel beau parle-t-on ?
Nous avons fait face à ses interrogations en essayant de maîtriser ce qui se passait, en provoquant la rencontre, en la dirigeant ou en nous repliant sur nous même.
– Le silence des mots : le corps de l’autiste est bruyant
Mais ce qu’il y a de vivant chez l’autiste de prime abord, c’est son corps, toujours en mouvement, une sorte non pas d’absence mais d’omniprésence. Si l’autiste ne parle pas toujours, il n’est pas pour autant silencieux, il fait du bruit. Nous avons pris conscience qu’il fallait écouter autrement. Il a fallu apprendre à désapprendre. Il suffisait juste d’être là, d’entrer en résonance, un peu comme lorsque nous écoutons une musique sans mots. C’est pour cela que le propos artistique du projet nous a posé des difficultés, en terme d’évaluation. Nous avons reconstruit une présence grâce à la constitution du groupe, générateur de repères, là où il n’était plus question d’esthétique. Nous nous sommes réappropriés le propos en créant un pôle évaluatif personnel laissant place à l’innovation et au jeu de la créativité.
À partir de la rencontre
Vivre la rencontre
– Renoncer au faire pour l’Être
Toute la difficulté n’est pas tant d’être là que d’y rester, rester dans l’être, de résister à la tentation de répondre par le faire, de laisser passer les corps. Nous nous sommes rendus disponibles à l’imprévisible, à l’inorganisé. Nous voulions que nos gestes, nos postures ne soient pas un rempart au vide, c’est-à-dire aux impressions qu’il ne se passe rien. Nous avons dû apprendre à nous taire parfois au détriment de nous dire, à être au devant de nous, à nous ressentir. Nous sommes passés du faire-faire, à un laisser-faire, puis ensuite à un se laisser faire. Il était alors important d’être dans un Ici et Maintenant, de laisser la place à l’instant. Ce passage dans la présence équivaut en fait à un lâcher-prise de l’intentionnalité. La rencontre existe parfois quand on ne répond pas, quand on est dans son monde et qu’on laisse venir l’autre à nous. Nous sommes entrés en résonances. L’autiste par sa présence a donné du sens à notre propre présence.
– Présence étayée par le groupe
Ce passage dans la présence au sein des duos nous a rapproché singulièrement des autistes. Nous avons alors créé des liens parfois si fusionnels qu’ils en étaient menaçants. S’ouvrir au groupe est devenu nécessaire pour établir de nouveaux liens et pour rester dans la présence. Ce qui nous a permis de prendre une position plus juste au sein d’une pensée globale et collective. Ainsi nous nous sommes adaptés progressivement aux nouvelles consignes, dans la lignée de la présentation publique.
Modélisation pour laisser advenir
– Réappropriation du cadre et du projet
Rencontrer des personnes autistes dans le cadre de l’atelier Résonance fut pour nous une expérience singulière. Nous avons pris conscience de la nécessité d’élaborer ce que nous vivions, grâce à une réflexion structurée. Nous nous sommes retrouvés régulièrement dans ce but dans un groupe de réflexion sur la pratique, lors duquel nous avons verbalisé et partagé nos difficultés et notre façon de nous investir. Ces temps de réflexion ont été déterminants. Ils ont rythmé l’élaboration d’une histoire commune, favorisé la constitution d’un groupe et contribué à notre adaptation. Nous avons intégré progressivement au fil des séances le travail qui nous était demandé dans l’atelier et la perspective d’une création commune. Le travail essentiel de ce groupe de réflexion sur la pratique a été de déconstruire des savoirs préalables à l’atelier pour construire de nouveaux savoirs issues de l’expérience.
– Nous avons adopté un nouveau regard
Celui de donner tout d’abord la priorité à la rencontre : passer outre le soin, guérir de l’envie de guérir.
Nous avons découvert ensuite un autre mode de rencontre, une nouvelle façon d’écouter qui passe par le corps et les sens.
Nous avons évolué dans l’espace du jeu, dont nous avons retrouvé la spontanéité et l’innocence en nous rendant disponibles à l’instant et à l’imprévisible.
Cet espace est devenu le lieu d’une rencontre intime et authentique, puisqu’il était permis d’y aller de sa personne.
Cette expérience a été aussi l’occasion de réfléchir ce que peut être l’art dans ce cadre. L’art se ressent plus qu’il est affaire de beauté. L’improvisation amène plus de vérité en terme d’authenticité et de justesse dans la création. L’œuvre est une œuvre lorsque nous la ressentons, quand elle touche à l’humanité de chacun.
Conclusion
Ce nouveau regard nous a permis de percevoir la richesse des relations humaines et de prendre plaisir à les voir évoluer.
Il y a tellement du gain dans le travail de la rencontre que nous nous projetons dans un devenir professionnel plus humaniste.
Rencontrer est un art ou œuvre d’artisans. Ce qui parfois émergeait de nos rencontres fait penser aux « images du monde flottant » ou Ukiyo-e du japonais Hiroshige [3]. Il pratique l’art de la mise en espace par la science du trait et nous permet d’appréhender un monde dont on ne connaît pas la langue.
LAURE ALAUZET, SÉVERINE BAISAMY,
JULIE BIARD, CAROLE COTTEL,
JÉRÔME MAHIAS, TRISTAN LECARPENTIER,
SABRINA REMIDI [4]. KARINE NOGER [5]
Murs d’Aurelle (Montpellier)
 
Les eaux du liriopé
 
 
Nous nous sommes demandés à plusieurs reprises ce qui se transmettait dans la rencontre, ce qui la constituait dans ce cadre avant tout sonore.
Comment résonne en nous la présence d’un autre ?
Le mythe d’Écho et Narcisse a été pour certains d’entre nous une piste de réflexion, pour d’autres sources d’inspiration. Évoqué à plusieurs reprises, il a nourri notre travail avec les autistes.
Au sujet du mythe d’Écho et Narcisse [6]
Écho, nymphe de l’air et de la terre, est complice des infidélités de son père par ses longs bavardages qui détournent l’attention de sa mère.
Sa mère la punit en ces termes : « Tu ne feras plus de la parole qu’un très bref usage ».
À partir de ce jour, Écho est condamnée à répéter les dernières paroles entendues. Elle ne peut ni répondre à ce qui lui est adressé, pas même par le silence, ni prendre la parole.
Écho tombe amoureuse de Narcisse. Quand elle décide un jour de se montrer, Narcisse fuit et lui dit avant de partir : « Bas les mains, pas d’étreinte ! Je mourrai que tu n’uses de moi à ton gré ! » Elle lui répond alors : « Use de moi à ton gré ! »
Rejetée, elle fuit se cacher, et depuis vit seule dans des antres naturelles.
Elle a tant souffert, qu’on raconte qu’elle perdit son corps pour ne devenir qu’une voix, intacte, car : « c’est le son qui est encore vivant en elle, et elle est entendue de tous ».
Entrer dans un espace sonore
La scène de la rencontre entre Écho et Narcisse a lieu tout prés des eaux « limpides et brillantes » du Liriopé, entouré d’ombre et de silence. Nous avons remarqué que les autistes n’étaient pas dans le silence en notre présence.
Comme Écho et Narcisse, nous nous sommes rencontrés sur le mode sonore.
L’espace sonore serait selon Didier Anzieu le premier espace psychique du tout petit, bain mélodique qui met à sa disposition un premier miroir sonore. Il est fait au départ de bruits extérieurs, de gargouillis inquiétants du corps, de cris, un entrecroisement non organisé dans l’espace et dans le temps de signaux primaires, et c’est sur ce fond de bruits devenus sons que peut s’élever une musique.
Cet espace a la forme d’une caverne, abrité mais non hermétique, volume à l’intérieur duquel circulent des échos, des bruissements, des résonances [7].
Accueillir
La nature même d’Écho veut qu’elle ne puisse pas rencontrer Narcisse avec des mots, mais en le touchant, par l’étreinte, par sa présence corporelle.
Narcisse reste lui dans l’illusion d’une voix répondant à la sienne. Il est dans l’incapacité d’accueillir en lui cette voix.
La souffrance d’Écho est celle du manque à se dire et à ne pas être reçue.
Son corps disparaît et reste sa voix, intacte !
Écouter dans son corps : le miroir sonore
L’écho est la condition physiologique de l’écoute d’un son (cochlée).
Il n’est pas qu’une répétition au sens reproduction, il est aussi le vestige fantasmatique de la chose en son absence, comme dernière mémoire avant l’oubli. Il atteste d’une solitude.
Il nous rappelle que nous appelons et n’entendons que notre voix, fut-elle d’autrui. C’est de cette ouverture à l’intérieur de soi dont parle Jean Luc Nancy qui nous dispose à entendre dans « notre corps devenu caverneux [8] » et qui nous dispose aussi à laisser vibrer en soi les sons venus d’ailleurs et leur répondre par leur réverbération.
C’est peut-être une façon d’écouter, selon Anzieu : « Communiquer, c’est d’abord entrer en résonance, vibrer en harmonie avec l’autre [9]. »
Conclusion
Selon la légende, l’issue de la rencontre entre Écho et Narcisse est fatale, le miroir (sonore et visuel) que constitue l’autre ne leur renvoie qu’un reflet d’eux-mêmes. Narcisse en meurt, la voix d’Écho subsiste, attestant d’une présence, si lointaine soit-elle.
À nous peut-être de déjouer la fatalité en créant des miroirs habités de notre personne.
Là où nous avons peur du rien, parfois des liens secrets.
 
NOTES
 
[1]Duprat M., « Autisme, musique et transmission », VS., mai 2002.
[2]C’est-à-dire les étudiants qui se sont succédé, dans cette idée de transmission tout au long de l’expérience.
[3]Sherman (E. Lee), Hiroshige, Carnets d’esquisses, Phébus, Paris, 2001, 175 p.
[4]Les stagiaires qui ont participé la dernière année au concert.
[5] Karine Noger est psychologue du sport. Elle a mis en place et animé le groupe de réflexion sur la pratique dont est issu ce travail.
[6]Ovide, Les Métamorphoses, Flammarion, Paris, 1966, III, 317-535.
[7]Anzieu D., Le moi-peau, Dunod, Paris, 1995, p. 196.
[8]Nancy J -L., La pensée dérobée, Galilée, Paris, 2000, p. 169.
[9]Anzieu D., ibid., p. 194.
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[6]
Ovide, Les Métamorphoses, Flammarion, Paris, 1966, III, 317...
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[7]
Anzieu D., Le moi-peau, Dunod, Paris, 1995, p. 196. Suite de la note...
[8]
Nancy J -L., La pensée dérobée, Galilée, Paris, 2000, p. 16...
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[9]
Anzieu D., ibid., p. 194. Suite de la note...