2003
Vie sociale et traitements
Praticable
Il ne parle pas
Ève Rondot
Éducatrice
Septembre 2002-mai 2003. Année un peu plus particulière que les autres : pour la première fois, je change de groupe. Je ressens quelques appréhensions qui me rendent inquiète, voire soucieuse. Au fur et à mesure de mes pensées passées, je m’aperçois que le changement me fait peur. J’essaie de comprendre pourquoi je me pose autant d’interrogations. Soudain, mes réponses se figent comme des points d’exclamations. Les enfants sont certes différents comme tout un chacun, mais aucun ne parle dans un langage de mots ; difficile de comprendre que notre vie se base principalement sur l’apprentissage d’une communication universelle, quand on sait que ces enfants ne correspondent pas aux bases et soit-disant valeurs de notre propre éducation, celles que la société a su imposer sans prendre en compte ces « enfants-là », pourtant ils restent avant tout dans une qualité de communication qui est bien plus riche de sens et de maux.
« Comment peut-il me montrer qu’il a mal alors qu’il ne parle pas, qu’il n’a pas envie de manger, qu’il est triste, qu’il a des soucis, que ses angoisses l’envahissent, qu’il ne voudrait pas être là ? Que cette fameuse nuit était pleine de cauchemars, que ses parents n’étaient pas là ?… »
Cet enfant, je l’ai rencontré et je l’accompagne dans mon quotidien aux Parpaillols. Je me doute que son absence de mots le rend davantage fragile et sensible. Il pourra penser : pourquoi faire l’effort de décrire mon mal-être face à un soit-disant bien pensant qui ne pourra pas me comprendre jusqu’au bout ? Allez, va, parce que tu fais l’effort de m’écouter, je t’offre quelques débris de ce que je vis en moi juste pour toi. Alors, sans aucune hésitation, je te chuchoterai : « Pardonne-moi de ne pas avoir su trouver tous tes mots justes mais voilà comme je vous pense, vous les enfants du lieu de vie II, et encore merci. »
Oh ! pardon, j’oubliais un instant de vous crier que vos regards sont bien plus parlants que tous ces beaux parleurs dont je fais partie : à cet instant, je me fais muette, comme ça, juste un moment car vous m’en avez déjà trop dit.