VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.sans
58 pages

p. 51 à 52
doi: en cours

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Mémoires

no 80 2003/4

2003 Vie sociale et traitements Mémoires

Lucien Bonnafé

Un psychiatre à l’assaut des bastilles

Laurent Gavelle Directeur et formateur dans le secteur médico-social et lecteur assidu de l’œuvre de Lucien Bonnafé depuis 25 ans.
Vie Sociale et Traitements vient de rendre un bel hommage posthume à Lucien Bonnafé, psychiatre humaniste et militant de la transformation sociale disparu en mars dernier à plus de 90 ans.
Résistant acharné aux versions dogmatiques et sectaires de la psychanalyse mais aussi, en tant que militant marxiste encarté au PC, à ce qu’il nommait le « philosoviétisme », il aura toujours porté un regard sans concession sur la psychiatrie en revendiquant la désaliénation de chaque être humain et sa singularité en tant que personne. Et il affirmera avec force sa conviction que toute psychiatrie, et autres disciplines en lien avec la relation humaine, ne pouvait que rester infirme si elle « ignorait » les éclairages de la leçon freudienne. Les portraits tracés ou certaines analyses comportent naturellement quelques raccourcis inévitables en raison de l’exceptionnelle longévité de cet éternel rebelle et déviant dont la singularité de ses apports sont comme les pièces d’un puzzle dont la signification n’apparaît qu’à la fin d’une existence bien remplie.
Je souhaitais d’abord revenir sur l’article très controversé paru en 1949 dans La Nouvelle Critique sous le titre « La psychanalyse, idéologie réactionnaire » et co-signé avec quelques (futures) pointures du champ psychiatrique comme Sven Follin et surtout Louis Le Guillant et Serge Lebovici. Bonnafé n’a pas signé ce texte contraint et forcé comme il est signifié dans la rétrospective de sa vie. Il faut rapprocher sa signature (certes avec son relatif accord sur le contenu) au contexte de l’époque (guerre froide, cadre économique et sociétal transposable) où les recherches provenant de l’URSS ne pouvaient souffrir de la moindre critique ou infidélité et surtout d’un positionnement qui s’écartait d’un modèle mental conforme à la ligne dite majoritaire selon l’application du principe de « centralisme démocratique ». Bonnafé est revenu sur ce texte dans un témoignage publié par Société Française en 1987 et intitulé « Idéologie réactionnaire ? notes de contexte 38 ans après » en affirmant que l’intérêt de l’article de 49 consiste « bien moins d’étudier le texte que de toujours mieux le situer », évoquant alors le « refus d’une cuistrerie qui fut trop longtemps accablante » et dénonçant ainsi son propre aveuglement dogmatique. Il souligne alors que « les tendances à soumettre le travail intellectuel à un principe de tutelle politique de parti ne sauraient guère produire que des “effets monolithiques” de très médiocre tenue et d’une insigne fragilité ». Dans la diversité des signataires dont certains ont investi par la suite le parangon de la psychiatrie de palais, Bonnafé se présente comme le comble de la ténacité dans l’indépendance d’esprit et la liberté formelle de parole ajustées à toutes circonstances. Et ses engagements militants seront expurgés des tentations de l’antisoviétisme et du fidéisme à la société socialiste, mais toujours dirigés contre les imposeurs de modèles conformistes qui font marcher le monde, de leurs bons amis ou de leurs valets.
Ensuite, il faut souligner son apport majeur sur les vertus d’institutions de séjour et des soins « hors les murs », une des seules divergences majeures qu’il avait avec Maud Mannoni. Bonnafé s’est engagé dans un travail institutionnel autour de l’émancipation des êtres. L’expérience concentrationnaire psychiatrique lui fournira une critique des modèles d’hospitalisation de la psychiatrie traditionnelle à partir de 1945, point de départ d’une voie spécifiquement française et qui se concrétisera par la sectorisation de la psychiatrie publique en 1960. Sa conception du désaliénisme le conduira à condamner l’utilisation de la psychiatrie à des fins répressives en URSS et ailleurs (c’est-à-dire chez nous) et donc à préconiser l’idée d’institutions dont « le principe et la dominante ne soient plus l’institution elle-même, mais l’autre, l’usager, le besoin, ce au service de quoi se situe le dispositif de santé mentale et qui est tout un chacun, n’importe qui, n’importe quand, tout, hormis l’appareil de répression ». D’une institution pathogène aliénante qui plie les hommes au régime d’un assujettissement généralisé, il contribue à en faire une vitrine humaine de la psychiatrie. Pourfendeur de l’esprit de certitude et des conformismes qui étouffent l’essentiel (désir, imaginaire, rêve), Bonnafé a témoigné à l’instar de Stanislaw Tomkiewicz disparu quelques semaines avant lui, de sa détermination à révéler une alternative à la psychiatrie asilaire d’enfermement en souhaitant traiter les patients comme des êtres capables de penser, de produire leur devenir et de préserver une liberté essentielle.
Bonnafé, c’est le type même de l’honnête homme avec la disposition profonde d’un esprit libre qui a pratiqué l’art immodeste de cultiver l’humilité et de faire preuve d’une lucidité que seuls l’engagement personnel critique, les épreuves supportées (comme la guerre chaude en tant que grand témoin du génocide des malades mentaux) et l’expérience de nombreuses décennies permettent d’acquérir. Car il est extraordinaire que cet homme arrivé dans le grand âge ait gardé du monde une perception aussi fraîche avec cette passion d’analyser le vécu des personnes à des fins transformatrices et sa pensée tendue vers toujours plus de justice et d’espérance. Autrement dit un cas dans l’univers psychiatrique français où l’on est souvent soucieux de son rang et de son renom. Comme Tony et Tom, il va bien nous manquer au moment où le secteur psychiatrique est en plein désarroi avec des gouvernements successifs qui l’ont profondément méprisés.
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