2003
Vie sociale et traitements
Livres et revues
Livres et revues
Le désir à l’œil, Lucien Israël, Érès/Arcanes, 2003. Marguerite D. au risque de la psychanalyse, Lucien Israël, Érès/Arcanes, 2003
Quelle joie ! Deux ouvrages coup sur coup du délicieux Lucien Israël, ce psychanalyste strasbourgeois né en 1925 et qui nous a quitté trop tôt en 1996. Relire au ras du texte ces « causeries à bâtons rompus » qui constituent les séminaires de 1975 (La perversion de Z à A), 1976 (Le désir à l’œil), 1979 (Détruire, dit-elle) et 1980 (Franchir le pas) – ces deux derniers consacrés à l’immense travail d’écriture de Marguerite Duras – quelle joie ! Sans l’avoir jamais connu, cet homme-là, j’ai l’impression en le lisant, de l’entendre parler. Présence proche qui trace dans le corps des lettres.
Certains esprits chagrins, voire jaloux de ce transmetteur de la psychanalyse qui a imprimé son style décapant à Strasbourg, ont fait la fine bouche : il ne chante pas dans le ton, il traverse hors des clous. En fait il y a deux types de psychanalystes : les mesureurs qui passent leur temps a créer des dogmes et à évaluer les capacités de leurs confrères à s’y conformer et les psychanalystes qui font de la psychanalyse. Lucien Israël, avec son franc-parler, appartient à la deuxième espèce. La psychanalyse est bien l’exercice libre, voire solitaire, d’une pensée mise en acte, partagé avec une communauté. On ne saurait totémiser, comme certains s’y escriment, le Sujet Supposé Savoir. En ce lieu, comme en d’autres, il n’est ni dieu, ni maître qui puisse rendre compte de l’assise d’un sujet : la place est vide. Lucien Israël – il suffit de se plonger dans ces quatre séminaires pour le toucher du doigt – a payé le prix de cette « atroce liberté », comme la nommait le poète René Crevel. D’où le ton, d’où le style. Espiègle, grinçant, joyeux, sans concession, tout dévoué à la cause freudienne, à savoir que l’objet du désir demeure obscur et qu’un sujet se manifeste de la trajectoire qui le fait tourner autour.
Qu’il empoigne la question du désir, justement, de la perversion, ou qu’il travaille au corps le texte de Duras, Lucien Israël fait montre de ce que peut promouvoir d’essentiel la transmission de la psychanalyse. Comme le firent en leur temps ces grands aînés : Jacques Lacan, François Perier, Serge Leclaire et bien d’autres. Il donne de la voix et ça s’entend jusque dans la lettre imprimée. Ce que produit la psychanalyse, c’est justement, chez celui qui en tente la transmission dans un enseignement, comme celui qui en fait l’épreuve dans la cure, coté divan ou coté fauteuil, « à même son corps » comme disait Freud, cette mise en route chatoyante, frémissante, grouillante, du désir circulant – tel l’écureuil en cage, car nous en sommes prisonniers ! – dans les réseaux du symbolique.
Je sais d’autre part, pour avoir fréquenté quelques femmes et hommes qui furent enseignés par cet homme-là, qu’ils ont été traversés par cet enseignement qui, au-delà de la disparition de son auteur, poursuit son chemin. On peut en prendre la mesure dans le fait qu’à Strasbourg, il n’a pas produit de secte collée à un maître à penser, comme dans d’autres contrées du monde analytique, mais qu’il a servi d’étayage pour que chacun fraye sa propre voie. Il y a certes un savoir, un savoir-faire et un art consommé du faire savoir chez Lucien Israël, mais on trouve plus, au-delà du psychanalyste qui a du métier et de l’enseignant chevronné : comme une floraison de gai savoir. C’est chose suffisamment rare de nos jours au pays de la psychanalyse pour le saluer. Goûtez-y vous m’en direz des nouvelles. Au lieu de l’Autre que vous avez rejoint comme votre ami Jacques Lacan, je vous adresse, Monsieur Israël, de cet autre lieu que nous allons encore, sans doute, fréquenter quelque temps – si Dieu le veut – mes remerciements. Quelque chose de la puissance qui anime le travail analytique circule encore parmi nous, et vous n’y êtes pas pour rien.
JOSEPH ROUZEL
Fiction, imaginaire, vérité, Les Carnets de Psychanalyse et Alain DidierWeil
La revue de l’association Errata, dirigée par Gérard Albisson, nous livre son n° 13-14 titré « Fiction, imaginaire, vérité ». En sus d’articles intéressants – par exemple sur l’Hunheimlich freudien (Lise Maurer) et un hommage bien utile à l’œuvre de l’historien Michel de Certeau, compagnon de Lacan (par Pierre Mayol) –, la revue se consacre à Alain Didier Weil. Son œuvre le mérite, ainsi que sa personne, singulière dans le paysage psychanalytique français.
Psychiatre, psychanalyste, musicien de jazz, essayiste, auteur de plusieurs pèces de théatre : notammant Pol (prix de la critique,1975), L’heure du thé chez les Pendleburry (1992), Jimmy (2001) et d’un essai de psychanalyse remarqué Les trois temps de la Loi (Seuil 1996, Prix Œdipe), Alain DidierWeil se consacre au rapport entre la psychanalyse et la création artistique, particulièrement la danse et la musique. Après sa rencontre en 1969 avec Lacan dont il fut avec J. Nassif, J.-D. Nasio, J.-A. Miller, un jeune élève remarqué, il participe à l’École Freudienne de Paris jusqu’à sa dissolution en 1980, puis fonde le Mouvement du Coût Freudien avec J.-P. Winter, participe à l’Inter-associatif Européen et à l’internationale Convergencia. En 2002, il a fondé avec des artistes, Insistance, destinée à soutenir les échanges et les recherches sur le processus créateur.
Les Carnets de psychanalyse avec J. Florence, G. Albisson, F. de Rivoyre, commentent son œuvre, publient un très intéressant entretien et nous donnent le texte intégral d’une pièce inédite, seulement mise en espace par J.-C. Idée ou Ph. Adrien : Vienne, 1913. Le lecteur de cette pièce y entendra les dialogues inouïs entre Freud et Hitler, peintre méconnu, entre Freud et un jeune aristocrate névrosé, antisémite et esthète. Tout l’univers viennois s’y suggère de Klimt aux antisémites furieux de la revue Ostara, des jardins du Prater à la soupe populaire de l’Azyl. Freud et Jung peuvent s’y affronter, pour le plaisir du spectateur d’aujourd’hui. L’humour, la lucidité et le culture de Didier Weil font mouche.
L’interview et les articles montrent son intérêt pour des musiques comme le Jazz et la « note bleue », inflexion harmonique non résolutive, pour les moments d’origine comme ceux de la pulsion invocante à l’aube infantile du langage, sa vigilance à la créativité du psychanalyste malgré les totalitarismes institutionnels et idéologiques. Honneur à notre collègue et attention à ce qu’il nous transmet rendent précieux ce numéro de Carnets de la Psychanalyse.
S. VALLON
Dedans-Dehors, Du fil au récit, n° 3. Éditions Vaucresson, CNFE-PJJ
L’Institut Régional du Travail Social de l’avenue Parmentier à Paris poursuit, en collaboration avec la Protection Judiciaire de la Jeunesse, son expérience d’écriture. Il s’agit de récits écrits par des éducateurs ou des éducatrices à partir de situations qu’ils ont vécus avec des jeunes, ou des adultes, en difficultés, en situation de responsabilité. J’ai bien dit “récits”. Il ne s’agit pas d’études de cas, même si en fin de parcours un commentaire de deux à trois lignes, indique le ou les partis qui porraient être tirés de cette aventure : une opinion qu’on peut ou non partager, un éclairage qui signifie qu’on peut toujours aller au-delà d’un événement, mais le recueil ne se veut pas didactique ; comme son nom l’indique il relate et laisse le lecteur libre d’y trouver matière à réflexion.
Et ces récits effectivement nous questionnent, nous invitent à penser, ou nous charment, tout simplement. Ils illustrent à la fois la modestie et la finesse du travail éducatif. Est-ce à dire que ces éducateurs pourraient être écrivains, romanciers ? Ce n’est pas le but de l’opération. Ce qui est important, c’est que ceux qui écrivent aient plaisir à retrouver le mouvement, la couleur, l’odeur des scènes dont ils sont à la fois acteurs et témoins. C’est qu’ils aient conscience que cela a du sens, que cela participe « de l’analyse des pratiques ». Ce qui est important, c’est que ceux qui les lisent y trouvent matière à valoriser leur action. On a tellement tendance à banaliser ce qui est simple que la valorisation du quotidien nous permet une gratification bien utile et bien agréable. C’est cela qui vient avant toute conceptualisation savante. Il s’agit bien de passer de l’acte à la pensée – ainsi que le souhaitait Henri Wallon –, dans l’acte éducatif.
En face du flou qui entoure certaines orientations du social, de la gratuité partisane de certaine critiques, ces récits montrent que nous savons encore regarder, observer et traduire. Non, la réalité n’est jamais insignifiante à celui qui sait voir. Bernard Hebert, ton idée reste bonne. Tes photographies nous font encore entrevoir d’autres possibilités. Qui, mieux que l’art, peut expliquer le monde ?
JACQUES LADSOUS