VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.sans
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no 80 2003/4

2003 Vie sociale et traitements À savoir

La réforme départementale à la PJJ

Territoire et transversalité

Gilbert Reges Chef de service PJJ
Cet article est tiré d’un Dossier d’Étude et d’Expérimentation Professionnelle (DEEP) réalisé dans le cadre de la formation initiale des directeurs de services de la Protection Judiciaire de la Jeunesse. L’étude aborde les conditions et l’opportunité d’un accueil immédiat des adolescents hébergés en foyers, au sein des services d’insertion. Ce travail s’est logiquement inscrit dans le cadre de la réforme départementale de l’organisation de services.
Les directeurs rencontrés font part de critiques parfois acerbes à l’encontre du dispositif de travail prévu pour mettre en place cette réforme. C’est un manque de reconnaissance que certains agents ont le sentiment de vivre. Comme si l’institution sous-exploitait leur énergie et leurs capacités. La force avec laquelle ces propos aspirent à devenir des pratiques vient heurter la définition topographique du territoire et surtout la non définition de la « transversalité ». L’étude de ces concepts permet de considérer le ressentiment et le désir d’un investissement autre de ces agents, au cœur de pratiques à vocation « instituantes ».
Au final, il semble qu’une « détérritorialisation » des fonctions et compétences des directeurs de service faciliterait le partage de questions institutionnelles communes.
 
Transversal et « transversalité » se détourner des chemins pré-construits
 
 
Nous connaissons tous la définition de l’adjectif « transversal ». Un dictionnaire historique nous apprend que ce mot dérivé du latin classique transversus (travers) est apparu au xvie siècle [1]. Le caractère transversal d’un objet ou d’une action évoque donc l’idée d’une traverse pouvant constituer à la fois un obstacle et une voie. Ce qui paraît intéressant de relever, c’est que l’adverbe « transversalement » qui fait référence à une manière de cheminer dans les faits et dans l’esprit, fut introduit dans le vocabulaire de l’ancien provençal dès le xiiie siècle.
Cette idée que des acteurs ont eu recours à des via transversala pour définir une action concrète visant à se détourner de chemins obligés, me paraît séduisante au regard de l’utilisation du vocabulaire qui est faite en 2003 par les professionnels de l’éducation.
L’action et l’intention sont contenues dans l’adjectif (transversal) et l’adverbe (transversalement), mais ces deux termes ne peuvent être confondus. La « transversalité » est préconisée dans tous les écrits et discours qui traversent aujourd’hui l’institution PJJ [2]. La profession éprouverait-elle le besoin d’opérer des détours, de s’éloigner voire de se positionner en travers des chemins pré-établis ? Prétend-elle inventer ou du moins penser avoir inventé un mot qui recoupe l’action et l’intention ? Et si le recours à ce terme qui, bien que privé de définition, permet de rassembler des acteurs autour d’un projet commun, révélait en fait une énergie et un désir partagé et fondateur à mon sens des métiers de l’éducatif : travailler autrement et ailleurs que dans des cases et selon des méthodes instituées [3] ?
 
Hétérogénéité et désir au cœur de la « transversalité »
 
 
« Avec les dispositifs, on créé à l’échelle du département l’isolement des services […] Je suis enfermé dans ma territorialité… On m’a retiré la politique de la ville, c’est ça la réforme ? Rester au foyer c’est mortel, mon horizon se limite à ma structure […] Être collaborateur d’un directeur départemental, c’est sortir de la territorialité pour participer aux réponses plus générales qui peuvent être liées à des problèmes généraux sur le département, quitte à les « reterritorialiser » par la suite… mais hélas ça ne fonctionne pas comme ça ! »
La force de ces témoignages, le choix de ces mots inventés ou empruntés sans le savoir, sont impressionnants dans ce qu’ils révèlent du désir et de l’énergie qui animent ces directeurs [4]. Bien sûr les propos ne sont pas modérés. Un premier niveau d’analyse pourrait inciter à n’entendre qu’un discours contre l’institution, mais ces paroles contiennent une portée « instituante » qui doit être considérée avec bienveillance et rendue visible dans le cadre d’une institutionnalisation [5]. La circulaire du 15 mai 2001 ouvre la voie à une telle pratique. Ce texte évoque « l’animation fonctionnelle » par dispositifs confiée à un responsable qui devra entre autres, « valoriser, appuyer, promouvoir des actions à vocation départementale, portées par des directeurs de services et le cas échéant, des porteurs de projets ». Il y a là, au croisement du discours revendicatif des directeurs et du cadre organisationnel prévu par la réforme, une définition empirique du concept de « transversalité ». Ce néologisme, nous le devons à Félix Guattari, psychanalyste ayant collaboré de nombreuses années avec Jean Oury à la clinique de La Borde. Le principe nécessite d’être explicité [6].
Oury et Guattari s’attachent à lutter contre l’immobilisme et la tendance à l’homogénéisation de toute institution. Il est nécessaire disent-ils, « d’introduire de l’hétérogène à travers la mise en place de lieux, de sommets et de concepts aux fonctions différenciées, séparés mais reliés par des chemins [7] ». Pour se rendre d’un lieu à un autre, d’un sommet à un autre, il faut emprunter un chemin que nous pourrions, par analogie avec nos propos introductifs, appeler « de traverse », orienté, déterminé par une intention, un désir.
 
« Reconnaître et détérritorialiser » compétences et fonctions
 
 
Cette métaphore me permet de revenir aux propos rapportés. Ce que souhaite ce directeur qui veut « sortir de sa territorialité », c’est oublier un instant l’organisation verticale du dispositif et dépasser sa plainte qu’Oury nomme « horizontalité du symptôme ». Ainsi, la « transversalité » que prône la réforme départementale ne consiste peut-être pas tant en la mise en place de dispositifs où des services sont juxtaposés, qu’en la reconnaissance d’un désir, celui d’être considéré individuellement et à titre collectif pour des compétences qui débordent le cadre du statut et d’une fonction situés. Il ne s’agit pas de faire n’importe quoi n’importe où, mais de s’autoriser, par la nécessité dans laquelle nous mettent des adolescents incapables de rentrer et demeurer dans les cadres préétablis pour eux, à être créatif y compris dans une position inattendue. Ainsi un personnel éducatif, clinicien, administratif ou de direction, peut à la marge, diriger ou participer à une action qui déborde a priori, le champ de compétence pour lequel il a été recruté.
Ce que le directeur nomme « déterritorialisation/reterritorialisation », c’est ce que Jean Oury appelle la « dominante dans les fonctions [8] ». Une fois assurée de celle-ci, un champ de possibles s’ouvre en matière de considération des compétences. C’est certainement aussi de ce type de reconnaissance au sein du collège de direction et des diverses instances départementales que pourra advenir une « transversalité effective [9] ».
 
L’enjeu pour la direction départementale : institutionnaliser le partage de questions et pratiques communes
 
 
Guattari indique que ce qu’il convient de réaliser, c’est « un élargissement du coefficient de transversalité » dans une organisation donnée [10]. Il précise que « si une pression de la base peut exister, la modification du réglage des œillères de chacun incombe à la direction. Tant que les gens restent figés sur eux-mêmes, ils ne voient rien d’autre qu’eux-mêmes [11] ». C’est une ligne de fuite qu’il convient alors de considérer comme essentielle au cœur de la méthode de direction. Marc Brzegowy dit la même chose lorsqu’il avance que la question de l’accueil d’urgence en insertion pourrait ne pas faire débat compte tenu du fait qu’elle est presque explicitement contenue dans la circulaire du 15/05/2001 [12]. Cependant indique ce directeur départemental, « la circulaire fait référence à un schéma d’organisation, elle ne comporte pas un aspect pédagogique tel que c’est le cas pour le projet départemental. Or, le collège de direction sert à mettre en place ce projet. L’enjeu réside donc dans la faculté de faire partager aux directeurs et aux services une question commune. Dans les faits, cela se passe par une anticipation, à, partir de situations concrètes qui vont mettre en jeu la « transversalité » entre les dispositifs. C’est ça la « transversalité » mais il faut que quelqu’un s’en soucie… La DD peut être un espace d’élaboration de cela ».
De la vision, de l’envie et un espace d’élaboration qui institutionnalise ce mouvement dans l’après-coup, voilà peut-être une des fonctions essentielles du collège de direction entendu comme une instance parmi d’autres, relevant de l’initiative et de la responsabilité de la direction départementale. Le partage de questions communes suppose la nécessité d’avoir recours à la compétence d’autrui pour exercer le suivi et l’accompagnement d’un adolescent donné. Les services sont donc engagés dans un rapport d’interdépendance face à un adolescent qui les dépasse mais qu’ils vont tout de même essayer de faire grandir un peu plus. C’est ici que s’exprime le nécessaire rapport inventif au travail des agents qui vont devoir co-élaborer et co-créer une compétence collective. Forcément, cela passe par des pratiques nouvelles, souvent à côté, voire à travers (trans), des cadres institués, mais s’y rattachant fondamentalement du fait qu’elles sont nées dans un espace institutionnel de rencontre. « La transversalité, c’est lorsqu’un échange maximal s’établit entre les différents niveaux et en quelque sorte, dans tous les sens [13] ». Oury indique que le seul véhicule pour y accéder, c’est la parole. Ceci ne fait que rajouter à la nécessité d’une alliance et d’une reconnaissance entre le pouvoir et le désir dans toute organisation [14].
 
Pour une praxis du territoire
 
 
C’est la notion de territoire que ces directeurs interrogent lorsqu’ils évoquent l’intérêt d’une « détérittorialisation, quitte à rétérritorialiser par la suite ». Là encore, la praxis dépasse la théorie et vient la nourrir puisque cette conception recouvre en partie la définition que Gilles Deleuze et Félix Guattari appliquaient au territoire. Selon eux, celui-ci ne valait que par l’existence d’un vecteur de sortie. « On m’a retiré la politique de la ville, c’est ça la “territorialisation” ? Mon horizon à présent c’est ma structure et rester ici c’est crever ». Comment ne pas entendre dans ces paroles la nécessité vitale au sens premier, de reconsidérer l’approche du territoire à la PJJ ? La reconnaissance de compétences et désirs à laquelle en appellent ces directeurs ne se limite pas dans un espace géographique donné. Le territoire est intériorisé, il se transporte avec les agents.
La « transversalité » est une énergie de vie. Elle assure la prise en considération de l’hétérogénéité des dispositifs et de la singularité des personnes quel que soit leur statut. Le mouvement de « détérritorialisation » ne nie pas l’existence d’un territoire géographique nécessairement borné et balisé, mais il est nécessaire pour une pratique singulière et créative.
La « transversalité » ne se décrète pas, elle s’éprouve ou n’est pas. Il n’est pas possible de décider « agir en transversalité » pour être plus efficace dans notre intervention, comme d’autres « se mettraient en résilience » pour faire face à des chocs affectifs profonds [15].
La « transversalité » ne renvoie pas à une définition technique relevant du management. Pour autant, elle doit être considérée par les personnels exerçant des fonctions d’encadrement à la PJJ. La définition de ce terme ne peut figurer dans aucun dictionnaire, sinon celui qu’il faudrait inventer s’agissant des voies par lesquelles l’acte éducatif arrive encore et toujours, malgré un recours parfois involontaire à la « thanato-technocratie », à se frayer un chemin [16]. La « transversalité » ne relève dont pas tant de pratiques que de « praticables » chers à François Tosquelles [17].
Gageons que l’énergie « instituante » qui anime les professionnels de la PJJ fera en sorte que le terrain ne soit jamais impraticable.
 
NOTES
 
[1]Dictionnaire Robert Historique de la langue française, deux volumes, 1998, vol. II, p. 2157.
[2] Le terme est présent dans les circulaires d’orientation de la PJJ du 24/02/99 et du 15/05/2001 relative à la réforme départementale de l’organisation de services, ainsi que dans nombre de projets de services ou départementaux.
[3]Je pense là aux « commissions transversalité » qui peuvent exister dans le cadre de dispositifs départementaux de direction.
[4]Ce type de propos n’est pas lié à un secteur géographique donné. J’ai rencontré des directeurs dans plusieurs départements et eu accès à des travaux de recherche qui comportent tous des ressentis similaires.
[5]L’institutionnalisation, c’est un mouvement qui permet de dépasser les contradictions et oppositions apparentes entre ce qui est de l’ordre de l’institué stable par définition et ce qui relève d’une dynamique « instituante » remettant de fait l’institué en question. Pour un approfondissement de ces notions, Rémi Hess, L’Analyse institutionnelle, Paris, PUF, 1994.
[6]Félix Guattari, Psychanalyse et transversalité, Paris, Maspero, 1974, (réédité à La Découverte en 2003).
[7]Jean Oury, Marie Depusse, À quelle heure passe le train… Conversation sur la folie, Paris, Calman-Levy, 2003. Les auteurs avancent là une métaphore dont avait usé Michel Serres. Hermès ou la communication, Paris, Minuit, 1968, p. 11-20.
[8]Jean Oury, Il, donc, Vigneux, Matrice, 1998.
[9] Par dispositif départemental de direction, j’entends le collège de direction ainsi que toutes les instances initiées par les directions départementales. La notion de dispositif mériterait en elle même une recherche.
[10]Félix Guattari, op. cit., p. 72-86.
[11]Ibid.
[12]Marc Brzegowy est directeur départemental de la Seine-Saint-Denis. Je l’ai interrogé dans le cadre de la réalisation de mon DEEP.
[13]Jean Oury, Marie Depusse, op. cit.
[14]Nous faisons là référence à l’ouvrage d’Eugène Enriquez, Les Jeux du pouvoir et du désir dans l’entreprise, Desclée de Brouwer, Paris, 2000.
[15]« Se mettre en résilience » : il m’est arrivé de lire cette expression dans un mémoire d’éducateur.
[16]« Thanato-technocratie » : encore un terme de Jean Oury qui désigne ainsi la tendance des administrations à regrouper au sein de structures spécialisées des personnages aux problématiques identiques en apparence. Souvent, le tri se fait par le type de passage à l’acte opéré. « Il n’y a pas longtemps, un ami m’a raconté qu’il suivait une personne qui venait de se défenestrer. On l’a hospitalisé dans un pavillon regroupant les défenestrés. Ça a l’air d’une blague terrible mais c’est vrai. J’ai demandé : Il y a un étage ? […] Ils fabriquent de l’homogène […], on crée des lieux poubelles où de l’hétérogène va être entassé ; tous ensemble réduits à de l’homogène par déréliction ». Jean Oury, Marie Depusse, op. cit., p. 85.
[17] Joseph Rouzel, éducateur et psychanalyste intervenant dans le cadre de la formation des directeurs de la PJJ à Vaucresson, m’informe que les cours de François Tosquelles donnés aux éducateurs viennent d’être publiés. rouzel@ psychasoc. com
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Jean Oury, Il, donc, Vigneux, Matrice, 1998. Suite de la note...
[9]
Par dispositif départemental de direction, j’entends le col...
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[10]
Félix Guattari, op. cit., p. 72-86. Suite de la note...
[11]
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