2004
Vie Sociale et Traitements
Dossier : Désaliénismes
Psychiatrie et contraintes sociales
Aziz Aït-Hammouda
psychiatre CHU Frantz Fanon, Blida (Algérie)
Dans mon exercice quotidien de médecin-psychiatre à l’hôpital psychiatrique de Blida (ville située à 45 km au sud-ouest d’Alger), de même que dans ma consultation hebdomadaire dans un quartier à forte population défavorisée, je suis souvent confronté à des personnes doublement fragilisées, sur le plan à la fois psychique et socio-économique.
Ces éléments, s’enchaînant dans les deux sens, finissent par se superposer, aboutissant à une souffrance psychosociale. L’action du thérapeute devient alors parcellaire et il ne peut prétendre pouvoir régler le malaise social du patient.
Un jour de consultation, alors que j’expliquais à la mère d’un patient schizophrène âgé de 40 ans qu’il faudrait fractionner les doses de neuroleptiques en deux prises quotidiennes, « une à midi lors du déjeuner et l’autre lors du dîner », sa réponse a été : « Docteur, on ne mange qu’une fois par jour dans le meilleur des cas. » Cette mère qui a fui l’insécurité rurale en raison des événements politiques s’est retrouvée sans ressources. Elle vit dans un baraquement de fortune à la périphérie de la ville, et son fils schizophrène est pratiquement dans la rue.
Cela m’amène à parler des psychotiques errants en Algérie. L’une des raisons de leur errance tient au fait que l’institution psychiatrique reste incapable de répondre à tous les besoins en santé mentale vu le nombre limité de lits par rapport à la population. Ainsi le service dans lequel je travaille possède cent lits pour un secteur d’environ un million quatre cents mille habitants. Ce qui explique que l’on est souvent conduit à différer une hospitalisation nécessaire en usant de la solidarité familiale, quand elle existe, afin de contenir le patient le temps qu’une place se libère. On a même créé le terme « instance d’admission », qui est entré dans le jargon du service.
Plus problématiques sont les patients psychotiques ramenés par les sapeurs-pompiers ou les agents de police lorsqu’ils sont en agitation et nuisent à la quiétude du citoyen ; ces cas sont pris en surnombre d’effectif pour de courts séjours, le temps que la crise passe. Ces patients réinvestissent souvent de nouveau la rue car ils ne supportent pas les règles strictes du milieu hospitalier ; d’autres restent plus longtemps.
Originaires de diverses régions du pays, ils sont fugueurs psychotiques, et leur famille est à leur recherche, ou tout simplement abandonnés par les leurs quand leur prise en charge devient trop pesante.
Il faut reconnaître qu’à leur sortie de l’hôpital, ils se présentent rarement aux consultations.
Au fond, on distingue deux sortes de personnes en situation précaire avec souffrance mentale :
- les malades mentaux avérés, souvent schizophrènes, n’exprimant pas de souffrance, et indifférents à leur situation sociale ;
- d’autres, sains de toute affection mentale jusque-là, mais qui souffrent par contre de leurs conditions de vie – la crise socio-économique du pays faisant que la rue devient l’ultime possibilité – se retrouvent du coup en détresse.
Au début, ces exclus sont dépressifs, puis deviennent agressifs envers une société qui les a humiliés et exclus, et aboutissent à des conduites antisociales et à la délinquance, surtout dans ce pays très majoritairement peuplé de jeunes.
Certes, la Direction de l’action sociale existe, mais elle ne répond malheureusement que très partiellement à la demande. Statistiquement, elle a recensé 5 000 cas de handicap mental. Elle attribue la pension complète, plafonnée à 3 000 dinars par mois, à 1 096 d’entre eux ; les autres ne bénéficient que de 1 000 dinars par mois, ce qui représente le dixième du smic.
Notre espérance en tant que cliniciens est de pouvoir aller vers le souffrant psychique errant et lui apporter les soins en partenariat avec une équipe sociale qui, hélas, n’opère pas encore sur le terrain…
Une équipe médicale ne peut à elle seule apporter des solutions aux personnes en situation précaire.