VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.274920299X
144 pages

p. 64 à 65
doi: en cours

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Dossier : Désaliénismes

no 83 2004/3

2004 Vie Sociale et Traitements Dossier : Désaliénismes

Christophe

Comment favoriser l’accès aux soins des patients non traités ?

Isabelle Conseil Psychologue à l’UMAPPP
Dépistage tardif d’une pathologie grave. Forte résistance aux soins psychiatriques. Retards aux soins lourds de conséquences : le délai entre l’apparition des troubles (premier symptôme pathologique) et la réponse thérapeutique doit être le plus court possible. La précarisation est-elle inéluctable ? Avec ou sans traitement ?
Nombre de consultations : février 2002 : 1 ; janvier 2003 : 2 ; février 2003 : 1 ; mars 2003 : 1 + 2 psychiatres ; janvier 2004 : 1.
Présentation physique
Jeune homme de 26 ans, petit, mince, frisé, brun. Il est habillé tout en noir, enveloppé dans un grand manteau qui le dissimule. Regard noir aussi, pénétrant, scrutateur. Me fixe intensément. Face à lui, sentiment de malaise, d’étrangeté, voire d’inquiétude, face à un comportement potentiellement imprévisible. Induit une position de grande prudence, d’attention intense, mesure dans les propos.
S’exprime clairement, aisément, montrant un certain niveau d’études : évoquera la philosophie (fac), Nietzsche, les religions. Intérêt pour le bouddhisme. Peut être décrit comme un « étudiant attardé à tendance gothique ».
Situation sociale
RMIste depuis l’âge de 25 ans. Il est adressé par une assistante sociale de secteur. A été soutenu financièrement par ses parents jusqu’à l’âge de 25 ans, il le déplore, « a vécu à leurs crochets ». Soulagé que la société lui accorde du temps pour se reposer (rmi) car chaque fois qu’il a travaillé, « il a pété les plombs ». Échec de toutes les tentatives d’insertion professionnelle. Dernière tentative : ambulancier. Domicile stable minuscule. Décrit d’emblée son inadaptation sociale, sa crainte de la marginalisation, de ne plus pouvoir payer son loyer.
Environnement social
Dans le milieu estudiantin. Sociabilité importante (2002) qui va diminuer progressivement. Il entre en conflit avec son entourage, suite à des joutes oratoires. Ses amis finissent par être inquiets de son comportement.
Environnement familial
Parents assez distants de Rouen (campagne). Le père exerce en médecine parallèle, le médicamente au millepertuis (plantes dépuratives car consomme du cannabis jugé poison).
Symptomatologie
Son pouvoir thérapeutique : imposition des mains et absorption des souffrances de l’autre, activité fort coûteuse aboutissant parfois à son alitement pour trois jours (son père est thérapeute). Capacité à voir à l’intérieur des autres.
L’absorption par sa vie intérieure prend toute la place, au détriment de sa relation au monde. C’est ainsi qu’il dut arrêter de conduire (œil tourné vers l’intérieur).
Sa relation au Christ avec lequel il est en dialogue. La relation divine apparaît dans un spectre à côté de lui. Reconnaît cette présence divine chez une amie dans laquelle elle s’incarne. Onze mois passent avant qu’il reprenne rendez-vous. Toujours même traitement : spasmine (médecin généraliste), millepertuis (père). Parle de crises d’angoisse, d’attaques de panique, de bouffées délirantes. Vocabulaire spécialisé qu’il utilise lui-même (en relation avec le milieu estudiantin, étudiant en psychiatrie ?). Ses fantasmes : violences (Nuremberg, les camps de concentration), relayées par l’actualité (guerre en Irak). Il est poursuivi par des bandes criminelles, se nourrit de films de Bruce Lee. Il se compare au méchant d’Orange mécanique que la société veut rendre gentil. Par exemple, son père est mort ou ses amis se sont suicidés collectivement, ou ses amies ont été violées. Il va leur téléphoner pour vérifier. Il est taraudé de questions : est-il schizophrène ? Allons-nous le faire hospitaliser de force ? Va-t-il finir à l’hp ? Il lutte perpétuellement contre les forces du bien et du mal qui s’affrontent à l’intérieur de lui. La haine et l’amour l’entredéchirent. Il est épuisé par cette lutte perpétuelle et cherche en vain une issue. Ces sentiments d’échec l’amènent à consulter tout en continuant à explorer d’autres voies : la religion (retraite à La Trappe, bouddhisme…). Il est très méfiant par rapport à moi mais se vit aussi comme potentiellement dangereux pour moi et toute notre structure ; entre deux entretiens, il ne pourra s’empêcher de me demander si la mafia et le démon sont venus nous voir après son dernier passage.
L’exploration des risques de passages à l’acte hétéro-agressifs est une préoccupation. S’il craint parfois d’être détruit par sa destructivité intérieure, il la projette aussi vers l’extérieur : pourrait-il agresser son entourage vécu comme persécutif et dangereux ? Il acceptera finalement deux consultations (début 2003) avec un médecin psychiatre de notre structure : le diagnostic de schizophrénie lui est communiqué, ce qu’il reçoit avec soulagement. Il me parle maintenant de « [sa] maladie ». Deux tentatives de médication (neuroleptiques) ne seront pas suivies. Dès la première prise, la massivité des effets secondaires le fait reculer ; le médicament est à la fois perçu comme violent, fatigant, mais aussi soulageant. Il craint la dépendance et ne voudrait dépendre de rien. Il interrompt à nouveau pendant huit mois nos entrevues. À la dernière rencontre (janvier 2004), il continue à chercher des issues et s’est tourné vers la sophrologie. Les liens avec le médecin traitant ont été interrompus. Ses relations amicales se sont dégradées et dissoutes progressivement. Il insulte ses amis au cours de « crises ». Il reste beaucoup chez lui à se reposer, dit faire du bricolage et de la cuisine. Il me harcèle de questions sur la schizophrénie et, devant le refus de revoir le médecin de notre structure, je l’invite à consulter au cmp dont il dépend, gageant sur sa curiosité.
Ce jeune homme attachant et tragique, dont l’avenir est si hypothéqué par sa pathologie, illustre la complexité de l’accès aux soins : se soigner mobilise à la fois l’envie de guérir mais aussi la peur de changer… « Changer, c’est perdre une armature défensive qui aura servi à survivre […] c’est perdre une partie de soi, c’est renoncer aux défenses et aux jouissances qu’a accumulées l’organisation psychotique. »
Il illustre aussi la complexité de la relation soignante car il est « impossible de faire le moindre bien au patient si on ne le désire pas, mais impossible de leur en faire si on le désire trop » (Racamier, Le génie des origines, Paris, Payot, 1992).
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