2004
Vie Sociale et Traitements
Bloc-Notes
Bloc-Notes
Jacques Ladsous
On voudrait vraiment que cela change
C’est le thème refrain de ceux qui partagent les préoccupations de l’Association 7-8-9 qui supporte les actions en vue des États généraux du social.
Y aura-t-il vraiment une politique sociale digne de ce nom, capable non seulement de faire face aux urgences, mais aussi de construire une prévention, par l’information, la connaissance, et les moyens de faire émerger une véritable solidarité, basée sur la fraternité ? La fraternité, cette vertu républicaine que beaucoup voudraient voir réduire à une certaine forme de générosité, de participation financière volontaire à une détresse, quelle qu’elle soit, alors qu’elle est surtout accueil et partage. « Je suis le frère de cet autre, car au-delà de ce qui le sépare de moi, il est homme, et que nous sommes frères d’espèce, semblables par les droits proclamés de notre dignité, de notre responsabilité, de notre statut d’être humain » (J.M. Belorgey).
Deux livres viennent de pénétrer chez moi ces derniers temps, des livres qui ne sont pas des théories du social, mais des témoignages. L’un vient d’Elsie, compagne de route des « compagnons de la nuit ». Sous sa plume, sous son pinceau, ces hommes et femmes que l’on rencontre à la Moquette, prennent des formes et des couleurs qui les rendent beaux, au-delà même des réalités premières – et le titre met en valeur cette notion du partage, même lorsque ce que l’on a à partager n’est autre que nous-mêmes « Viens chez moi, j’habite dehors !
[1] »
L’autre vient d’une équipe que je connais bien, et dont je partage de temps à autres les joies et les soucis. Il s’appelle « Fenêtres
[2] », et il ouvre tout grand les fenêtres sur la vie, sur les personnages de cet hôtel social qu’on appelle « La parenthèse » – les personnages c’est-à-dire ceux qui accueillent, et qui ont pris la peine… (ou la joie) d’écrire – mais aussi ceux qui sont accueillis et qui surgissent auprès d’eux avec leurs désirs, leurs colères, leurs échecs, mais aussi leurs joies, leurs évolutions, leurs retours en grâce auprès d’eux-mêmes, et donc leur fraternité retrouvée. P. Bourdieu qui était à la fois proche et critique de l’action sociale, et qui souhaitait que nous sachions en parler d’une manière qui restitue la vie, serait, à n’en pas douter, heureux de voir que certains d’entre nous deviennent capables de cette démarche, et ne cachent plus leur sensibilité devant ce surgissement des hommes. Qu’on me comprenne bien ! Il ne s’agit pas ici de ces films, de ces spectacles, de ces télés, soi-disant réalités, qui poussent au voyeurisme, parfois jusqu’à la morbidité, rendant possibles, voire banales, les comportements les plus abjects (cf. les torturés en Irak, mais aussi malheureusement dans tant d’autres endroits…). Il s’agit d’un regard sur les autres, où, derrière ce qui peut nous choquer, au premier abord, transparaît toute la capacité à être homme, à occuper une place sociale, au sein des autres hommes.
On comprend qu’au-delà des climatiseurs et autres conseils d’hydratation, les membres de l’uniorpa (Union nationale des instances de coordination, offices et réseaux de personnes âgées) aient souhaité parler de cette véritable prévention que sont l’éducation populaire et l’éducation permanente, cette capacité à penser que tout un chacun peut partager la beauté comme la raison, pour peu qu’on le considère comme apte, même si par ailleurs, comme chacun de nous, il reste vulnérable (Lyon, 12 mai).
Équilibre des rôles, des savoirs, des pouvoirs
Et c’est peut-être cela que la démarche des Etats Généraux entraînée par 7.8.9., fait rejaillir et ressurgir – à travers les rencontres, les débats, les modes de regroupement, et quel qu’en soit le prétexte : cafés citoyens, cafés sociaux, cafés pédagogiques, colloques plus classiques, journées de réflexion etc. Où que ce soit : Dijon, Angers, Clermont-Ferrand, Dieppe, Caen, Carpentras, Saint-Maximun, Chartres, Carnon, Lille, etc.
Il n’y a pas de rôle majeur.
Ni l’usager, ni le professionnel, ni le décideur ne sont au centre ; mais si chacun occupe son rôle avec plénitude, et revendique que sa légitimité soit entendue dans la construction et la réalisation d’une politique sociale, alors l’action portera ses fruits, et l’évolution laissera apparaître un processus de progrès social. Ni démagogie, ni technocratie, ni totalitarisme, mais une véritable démocratie par l’apport de tous dans un débat où toutes les responsabilités sont connues et reconnues.
Alors, la parole ne masquera plus sous des mots – alibi, la réalité de l’action – le silence des uns ne deviendra pas complice de l’abus de pouvoir des autres, la solidarité avec des chances d’avoir le pas sur le projet – utopie devant les uns – peut-être ! Mais les utopies construisent l’évolution du monde. La frileuse sécurité conduit toujours aux récessions. La vie est aventure avant d’être précaution. L’une ne va pas sans l’autre, certes, c’est ce qu’on appelle le « risque calculé ». Mais par pitié ne laissons pas l’Europe devenir le bureau centralisé des réglementations. Une Europe sociale est une Europe de droits, certes, mais aussi une Europe qui ose, qui découvre, qui reconnaît ses forces, et regroupe ses moyens, un élément parmi d’autres de cette terre – patrie où chaque homme a une voix.
D’un bloc-notes à l’autre
Qu’il me soit permis de saluer en fin de ce parcours le Bloc-Notes de mon ami Jean-Michel Belorgey, dans le nouvel ash Magazine. J’espère que notre nouveau ministre Monsieur Borloo, aura l’occasion de lire ce que Jean-Michel dit de la cohésion sociale. L’ayant vu agir à Valenciennes, je sais qu’il en est proche. Sera-t-il libre de le développer avec son armada de sous-ministres et secrétaires d’État associés, aux compétences diversifiées. Un tel ministère peut faire craindre un cloisonnement. Il faut une volonté politique pour en faire une cohésion.
[1]
Elsie,
Viens chez moi, j’habite dehors, Paris, Éd. Jalan.
[2]
« Fenêtres sur la parenthèse » (La Parenthèse, 95, avenue Marguerite Renaudin, 92140 Clamart), 10 €.