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S'inscrire Alertes e-mail - VST - Vie sociale et traitements Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLe sujet du droit n’est pas le sujet de la psychanalyse
AuteurFranck Chaumon du même auteur
Il n’est pas de concept lacanien qui ait été plus malmené que celui de sujet. Au point que, malgré une référence souvent explicite à la psychanalyse, le terme est aujourd’hui employé très souvent dans un sens strictement opposé à celui de Lacan. Cette dérive a des conséquences majeures, car divers discours sur le « sujet » qui se réclament d’une référence au langage (le sujet est celui qui dit je) ou à la loi (le sujet est institué par le texte du droit), reconduisent une conception du sujet de l’intention, de la volonté et de l’autonomie strictement opposée à l’enseignement freudien. De sorte que l’apparente référence à la psychanalyse cache en fait une conception normative du sujet, dans ce qui est devenu une véritable injonction contemporaine à la subjectivité. On soutient qu’il faut tenir le plus grand compte de sa « parole », on réclame qu’il ait une « place », on l’interpelle, bref on lui donne une consistance qui s’apparente plus au moi qu’au sujet.
2 L’exaltation du sujet se paye alors d’une inflation de sa responsabilité : plus on célèbre les vertus de sa parole, plus il est sommé de rendre compte de ses actes[1] [1] Le champ pénal en donne la démonstration sans appel :...
suite. Le discours contemporain des droits de l’homme porte à son comble cette fiction du sujet qui, bien qu’elle se teinte d’un certain nombre de propositions issues du discours psychanalytique, se situe en réalité aux antipodes de ce que Lacan a désigné par ce concept.
Sujet de droit et sujet de la psychanalyse
3 Le champ juridique est certainement un de ceux dans lesquels le terme de sujet a connu la plus grande fortune pour des raisons internes au droit ou à la philosophie du droit. L’interprétation d’inspiration lacanienne du sujet et de la loi, telle qu’elle a été produite par Pierre Legendre, a contribué à ce succès.
4 Contrairement à ce que pourrait faire penser l’usage répandu du terme chez de nombreux praticiens du monde judiciaire[2] [2] Plus particulièrement, tous ceux qui ont affaire à la...
suite, le concept de « sujet de droit » n’est pas à proprement parler un concept juridique. Il relève plus d’une philosophie des droits de l’homme qui a eu le souci de penser la démocratie comme une organisation horizontale d’individus autonomes, c’est-à-dire juridiquement égaux et libres. La philosophie du droit stricto sensu a rencontré des difficultés insurmontables lorsqu’elle a tenté de donner au sujet du droit une place centrale dans l’architecture juridique, ce qui a conduit certains à affirmer dans le même temps que le sujet de droit était une « véritable clef de voûte de l’ordre juridique » et qu’il était pourtant impossible d’en donner une version cohérente et unifiée[3] [3] Comme le montre C. Grzegorczyck dans un article du numéro...
suite.
5 Le terme de sujet de droit n’intervient pas en tant que tel dans les textes juridiques où l’on trouve par contre celui de personnalité juridique, voire de personne humaine. En revanche, l’individu concret auquel se réfère une action juridique est déterminé par sa place, sa fonction, son rôle dans la procédure : il est toujours sujet du droit. Le sujet de droit est celui qui est mis en fonction par le texte du droit ; il est, en quelque sorte, le produit du texte juridique. Cette mise en fonction du sujet dans le droit n’implique pas une modalité unique ; on peut en repérer trois sortes, qui répondent chacune à des logiques spécifiques : le sujet propriétaire, le sujet auteur d’un acte juridique et le sujet responsable. Rien ne permet de prétendre qu’il s’agisse du même sujet décliné selon trois occurrences distinctes.
6 Le sujet propriétaire, qui est la figure qui domine tout le droit des biens, est défini par la capacité de posséder. Le sujet n’est invoqué qu’au titre d’une possession particulière : un bien est référé à un sujet selon le droit de propriété, lequel se définit par la jouissance de l’objet, toujours particulière, conjoncturelle, limitée.
7 L’auteur d’actes juridiques est un sujet réputé avoir la puissance juridique de les accomplir. On parlera de capacité en droit privé ou de compétence en droit public, qui sont la condition pour déclarer valides ces actes juridiques.
8 Enfin le sujet responsable est le produit d’un lien établi entre des faits et un sujet. Le sujet sera celui à qui il est possible d’imputer la responsabilité de certains faits. Il peut s’agir d’actions aussi bien que d’événements fortuits, indépendants de la volonté de quiconque.
9 Quelle que soit la dimension à laquelle on se réfère, le sujet de droit n’est pas défini par des propriétés qui lui seraient intrinsèques, mais il résulte d’une interprétation qui obéit à des contraintes formelles précises. Il n’y a pas en droit un sujet dont l’essence se manifesterait selon diverses occurrences, mais il y a, sous certaines conditions, du sujet de droit défini par certaines actions juridiques. Le sujet de droit est une fiction, une fictio legis, qu’illustre le fait que peuvent être déclarés sujet de droit le Fisc, la Couronne, l’État, ainsi que toutes les « personnes morales ».
10 Si le sujet de droit est toujours assujetti à l’ordre discursif, il n’apparaît que sous conditions, lorsqu’il vient en quelque sorte occuper la place vide qui lui est ménagée. Le procès ne connaît des sujets de droit qu’en fonction des places logiques qui leur sont assignées. L’expérience vécue des prétoires montre que les individus que l’on rencontre excèdent bien sûr cet être abstrait. Mais l’erreur consiste à confondre l’individu concret et l’imaginaire qu’il suscite avec cette fonction juridique abstraite et limitée. À ce titre, le droit comme la psychanalyse doivent se garder de confondre le sujet et son image.
11 Comment en est-on arrivé à lier le sujet du droit et le sujet de l’inconscient dans sa version lacanienne ? Il y a certes une analogie possible entre les deux concepts, si l’on considère que le sujet freudien résulte d’une inscription, d’un texte précédant sa venue au monde. Les lois du langage, l’interdit de l’inceste et les règles de parenté, la mémoire dans la langue d’événements traumatiques survenus aux générations précédentes, peuvent apparaître comme une architecture formelle dans laquelle le sujet doit venir prendre place, être mis en fonction en quelque sorte. Cette analogie est cohérente avec la théorie de la représentation, avec le primat du symbolique que nous avons nommé plus haut symbolisme. Mais l’analogie est trompeuse car elle méconnaît cette distinction décisive : le sujet ne s’appréhende comme tel dans la psychanalyse que dans les effets de la parole d’un individu, adressée à un autre dans le transfert. Il n’y a pas un texte et puis la réalisation du sujet : dans la cure il n’y a que des événements de discours imputables à un sujet. Poser un savoir (par exemple sur les origines généalogiques) et en déduire un sujet n’a rien à voir avec la psychanalyse… mais tout avec la psychologie ! Il n’y a pas un texte et puis la mise en fonction du sujet, mais un savoir qui se dit de manière telle que s’en déduit après-coup un sujet. Si le langage et les lois du symbolique précèdent le sujet dans son existence concrète, il est faux de dire qu’elles « l’instituent », comme le dit par exemple Pierre Legendre. La psychanalyse nous enseigne au contraire qu’il y a un acte du sujet, qui est irréductible à toute institution. Pour en rendre compte, il faut se mettre à l’écoute de sa parole et non le précéder en interprétant le texte (généalogique, juridique ou autre) pour en déduire la place qui lui serait assignée à l’avance. C’est une question éthique en même temps que méthodologique : l’invention freudienne, pour autant qu’elle a permis de faire valoir un nouveau concept de sujet, se déduit d’un acte fondateur, celui de se mettre à l’écoute, de ne pas précéder d’un savoir l’énonciation qui seule permet de situer après-coup un sujet.
12 Faute de quoi, l’utilisation d’un savoir psychanalytique se réduirait à la promotion de nouvelles normes. Au nom du « sujet » et des exigences « anthropologiques » qui doivent présider à sa venue, seraient édictées de nouvelles normes de vie ainsi qu’un nouvel idéal pour la justice. La position du juge s’en trouve transformée en s’identifiant désormais à celle d’un interprète (au sens de l’opération psychanalytique), comme le préconise Pierre Legendre. Dans sa théorie, le droit n’est pas seulement ce qui témoigne de l’identité et de la différence, il est ce qui l’organise, voire ce qui l’engendre. Il est ce qui réinstitue, ce qui répare, ce qui restaure. Le droit n’est pas seulement architecte, il est médecin. Et si un vice de construction se manifeste comme une défaillance de l’ordre symbolique qui affecte l’élément atomique et crucial qu’est le sujet, seule une « médecine du sujet » (ou une « clinique du droit ») pourra renouer les fils rompus. La médecine du sujet, c’est-à-dire, selon Legendre, la psychanalyse, viendra au secours de l’architecte.
13 « S’il existe bien une juridiction sur le sujet – j’use de ce terme de juridiction au sens traditionnel d’un pouvoir légal de dire ce qui doit être dit –, cela comporte que le savoir psy est lui-même institué comme pouvoir de dire, inscrit dans les montages juridiques de la société, dont il est devenu une pièce maîtresse[4] [4] P. Legendre, Le crime du caporal Lortie, Flammarion, 2000,...
suite. » Loin de distinguer les registres, comme nous y invitons, cette position conduit à une vue globalisante et unifiante génératrice de toutes les confisions. « Cela suppose […] situer l’office du juge comme interprète […]. Selon cette perspective, l’office du juge se ramène à la défense du principe de paternité qui, en l’occurrence, se confond avec le principe de Raison. Tel est l’ultime horizon de la justice[5] [5] P. Legendre, op. cit. , p. 161. ...
suite. »
Le sujet, divisé
14 C’est en restant au plus près de l’expérience de la cure en tant que dispositif de parole que la nécessité de renverser la conception classique du sujet s’est imposée à Lacan. La philosophie posait en premier lieu le sujet et considérait ensuite ses actes, ses paroles, ses affirmations ou ses refus en les rattachant à ce postulat de principe. La psychanalyse procède d’un point de vue exactement inverse : elle découvre le sujet dans l’après-coup de ses manifestations. Ce n’est pas là où on l’attend, là où il s’annonce, là où il s’affirme, ce n’est pas non plus là où l’Autre le suppose que le sujet se loge, mais bien plutôt là où on ne l’attend pas, là où celui-là même qui parle ne savait pas qu’il était. Le sujet qui intéresse la psychanalyse, c’est celui qui se déduit d’une division dans la parole : « ça parle », et ce n’est qu’après-coup que l’on peut déduire qu’il y avait, dans cette parole, un sujet.
15 La règle de l’association libre énoncée par Freud comme règle fondamentale, qui consiste à dire en séance « tout ce qui passe par la tête », apporte la preuve de la division qui s’opère entre ce qui se dit et ce qui voulait être dit. L’analysant avait l’intention de dire quelque chose, mais il a trébuché dans sa parole, il a dit autre chose (lapsus, équivoque) que ce qu’il voulait dire. Il y a un écart entre l’énoncé et l’énonciation : le sujet de l’énoncé – celui que l’on peut définir par l’intention de signifier – s’avère démenti par le sujet de l’énonciation – celui que l’on peut déduire de ce qui a réellement été dit.
16 Si les signifiants (au sens linguistique) sont les supports de la signification intentionnelle, c’est-à-dire les vecteurs du message que le sujet de l’énoncé adresse à l’interlocuteur, les signifiants (au sens lacanien) trahissent dans leurs connexions imprévues ce qui glisse en dessous, le sujet de l’énonciation, celui qui précisément intéresse le psychanalyste. C’est ce sujet-là – et nul autre – dont parle Lacan : « Le sujet donc, on ne lui parle pas. Ça parle de lui, et c’est là qu’il s’appréhende[6] [6] J. Lacan, « Position de l’inconscient », dans Écrits,...
suite. » Pas d’autre moyen de le débusquer que de l’inférer de ce « ça parle ». Il croyait régner, il croyait maîtriser sa vie et ses choix et il s’aperçoit qu’autre chose règle son parcours, un désir inconscient dont peut se déduire le sujet. Le sujet de l’inconscient est bien perçu par celui qui en fait l’expérience en séance, comme le sujet « lui-même » : c’est bien lui qui voulait cette chose que montre son rêve ou son lapsus, et que pourtant il ne voulait pas savoir.
17 Réserver le terme de sujet à cette acception précise nécessite de trouver un autre mot pour désigner le sujet auquel on s’adresse, le sujet du contrat, le sujet autonome, etc. Pour la psychanalyse, ces diverses formes peuvent être regroupées sous le concept de moi. Freud a qualifié cette démonstration de la multiplicité interne de blessure narcissique parce qu’il est douloureux, blessant de constater que l’image que l’on a de soi-même, le moi dans lequel on aime à se reconnaître, est un pantin qui se prenait pour un roi. Il croyait orienter sa vie selon des choix raisonnables, et voilà qu’il découvre qu’à son insu il était gouverné par un désir qu’il avait passé son temps à ignorer, voire à refuser.
18 Lacan, le premier, a nommé « division du sujet » cette structure qui permet au sujet de s’appréhender. Non pas qu’il y aurait deux sujets, l’un conscient et l’autre inconscient, mais parce que le sujet ne se révèle jamais que dans la division, dans les failles du langage. Autrement dit, le sujet n’est jamais plein, identifié, localisé, on ne peut pas s’adresser à lui, pas plus que « lui donner toute sa place ». De place, il n’en a pas, d’identité non plus, car c’est uniquement dans ses effets de division que, dans l’après-coup, on peut l’inférer. On mesure à quel point un certain vocabulaire courant (donner la parole au sujet, restaurer sa place symbolique, etc.), auquel les psychanalystes se laissent malheureusement aller fréquemment, se trouve aux antipodes de la formalisation lacanienne. C’est seulement après-coup, et dans un moment de division, que l’on peut repérer non un sujet complet mais plutôt des « effets de sujet ». Le sujet de l’inconscient est lié à une pulsion, à une ouverture qui se referme aussitôt qu’elle est appréhendée par la conscience. Lacan ne cesse d’insister sur cette nature vacillante du sujet : il y a de l’insu qui, de se manifester dans la parole, fait apparaître, l’instant d’une éclipse, le sujet comme hypothèse, sub-jectum (jeté dessous). Retenons, pour schématiser, que tout ce qui est stable, identifié, cerné, représenté est à ranger dans le registre du moi, alors que le sujet se caractérise au contraire par ce qui est de l’ordre du battement, de la coupure, de la scansion.
19 Nous avons déjà approché cette dimension à propos de l’objet qui confrontait l’enfant à l’énigme du désir de l’Autre. Il n’y a pas de discours, d’énoncé ou de signifiant qui donnerait au sujet une identification unique, qui lui garantirait une identité, qui lui dirait : « tu es ceci ». Rien qui viendrait arrêter la valse des questions sur l’être, rien qui fixerait une fois pour toutes l’orientation de son désir. Il y a une barre sur l’Autre, une incomplétude de l’ensemble des signifiants, il n’y a pas de sens dernier qui permettrait de re-lier le sujet au monde : c’est pourquoi la psychanalyse récuse toute re-ligion.
20 Cette division, cette disjonction du sujet est essentielle à maintenir, sous peine de donner consistance à un nouveau sujet, quel que soit l’habit dont on le revêt. Ce fut sans doute le cas lorsque, à une certaine époque, l’usage polémique du terme de sujet couplé à celui de désir voulait dénoncer l’impensé de la psychologie. « Entendre dans la parole le désir du sujet » a eu valeur de slogan au temps fort du lacanisme en France, ce dont témoignent certains textes de Françoise Dolto privilégiant « la parole de l’enfant ». Mais qu’un sujet cherche à se dire ne préjuge en rien qu’avant l’acte de dire, il soit possible de le situer, et ne signifie pas davantage que l’on puisse le représenter, le localiser, l’identifier à un nom. Inférer un sujet inconscient à partir d’une parole ne permet pas de le poser par avance, de lui préparer en quelque sorte un abri. « Il y a du sujet », affirme la psychanalyse, en ajoutant immédiatement qu’il n’est possible de le supposer qu’après-coup. D’où un certain scepticisme à l’égard de ceux qui « font place au sujet », qui « considèrent l’autre comme un sujet », ou qui assurent parler « en tant que sujet ». Qu’il s’agisse en l’occurrence du moi n’est pas douteux ; quant au sujet, on le cherchera plutôt du côté de ce qui pousse chacun à de telles déclarations…
21 Extrait de Lacan. La loi, le sujet et la jouissance, collection « Le bien commun », Éd. Michalon, avec l’aimable autorisation de l’éditeur, Paris, 2004.
Notes
[ 1] Le champ pénal en donne la démonstration sans appel : l’idéologie de la parole autour du traumatisme impose que chacun parle pour son bien (pour reconnaître le mal en soi ou en l’autre, selon que l’on est bourreau ou victime), mais les condamnations de plus en plus lourdes démontrent que cette parole est entièrement imputée au sujet comme auteur de ce qu’il dit.
[ 2] Plus particulièrement, tous ceux qui ont affaire à la justice pénale et à celle des mineurs.
[ 3] Comme le montre C. Grzegorczyck dans un article du numéro 34 des Archives de philosophie du droit consacré au sujet de droit, Paris, Éditions Sirey, 1989.
[ 4] P. Legendre, Le crime du caporal Lortie, Flammarion, 2000, p. 153.
[ 5] P. Legendre, op. cit., p. 161.
[ 6] J. Lacan, « Position de l’inconscient », dans Écrits, Le Seuil, 1966, p. 835.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Franck Chaumon « Le sujet du droit n'est pas le sujet de la psychanalyse », VST - Vie sociale et traitements 4/2004 (no 84), p. 24-28.
URL : www.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2004-4-page-24.htm.
DOI : 10.3917/vst.084.0024.




