2004
Vie Sociale et Traitements
Ça bouge
Parents et parentalité
Pascale Meyer
« Parents, enfants, professionnels : la culture comme espace d’échange ». Il a surtout été question de parentalité et de normes, les 8 et 9 octobre derniers à Bordeaux, lors des journées de conférences organisées par le réseau girondin Petite Enfance.
La parentalité… Comme l’a pointé Sylvie Dumas
[1], est-ce ce « parent alité » que propose systématiquement le correcteur automatique d’orthographe de Microsoft, ce parent en souffrance, démissionnaire et démuni – qui dans ce cas a bien raison de se coucher – si souvent désigné, parfois même horriblement intégré aux représentations ?
La parentalité a été définie, sous la direction de D. Houzel, selon trois axes : la pratique (changer une couche…), l’expérience (le ressenti dans la pratique), et l’exercice (droits et devoirs des parents). Mais avant même cela, Michel Dugnat
[2] rappelle que la toute première étape réside dans le « devenir parent », transformation biologique parfois, sociale toujours, et profondément intime : « Devenir parent implique une transformation qui n’est ni naturelle, ni culturelle, mais l’alliage d’un mélange d’émotions bousculantes. » Tellement bousculantes que certains parents, désignés comme « excellents parents », sont pourtant en souffrance car ils ne se sentent pas parents.
Qu’est-ce qui nous fait dire d’un parent qu’il est bon ? Une correspondance aux comportements attendus, dictés eux-mêmes par les normes. Or les normes sont bien une construction sociale s’il en est, ce qui amène Colette Sabatier
[3] à mettre les professionnels de la petite enfance en garde : « Quand on travaille avec un public multiculturel, il faut garder en tête que nous sommes pollués par l’idée de ce qu’est un bon parent. Les injonctions reçues ont formaté notre vision du parent. » C’est de ce « formatage » que parle aussi Saül Karsz
[4] en posant que lorsque nous parlons de « la » famille, c’est souvent en référence à la représentation bourgeoise de la famille, admise comme modèle de normalité, et aussi à notre propre famille. Il rappelle par ailleurs les travaux de Freud : pour l’enfant, les parents laissent toujours à désirer… et inversement ! Alors, le parent en difficulté, oui, bien sûr. Il nuance cette notion de « difficulté », qui n’a du sens que par rapport à un contexte (culturel, social) particulier – autrement dit par rapport à des normes précises –, et lui oppose la notion de « caractéristiques » : « Si les parents ont des difficultés ou défaillances, du moins si on les perçoit comme telles, on fait de la prise en charge ; s’ils ont des caractéristiques, on fait de l’accompagnement. Et la question n’est pas de les sauver mais de les accompagner : il ne s’agit pas de les faire devenir aussi bons que nous nous imaginons nous-mêmes mais de les accompagner dans le deuil de la toute-puissance. ».
Les représentations de la parentalité sont bousculées depuis quelques années avec l’augmentation des recompositions familiales. L’analyse de Sylvie Cadolle
[5] à ce sujet montre que l’image du beau-parent a fortement évolué : on est passé de la marâtre ou du parâtre associé au malheur à une « nouvelle mythologie » qui porte l’espoir que les recompositions restaurent ce qui a été cassé par les séparations. Cependant, s’il y a une timide apparition du beau-parent dans la loi de 2002
[6] avec le « tiers », sa place reste mal définie, coincé qu’il est entre les injonctions (implicites) contradictoires d’être proche et aimant tout en faisant très attention à ne pas se substituer au « vrai » parent. Au quotidien, c’est surtout du beau-père qu’il s’agit, puisque la plupart du temps, le foyer principal de l’enfant est celui de la mère, qui recompose ou non (les juges n’auraient à décider de la résidence principale de l’enfant que dans 4% des cas de séparation, car les pères ne le demandent pas). Sylvie Cadolle présente les trois scénarios les plus fréquents dans les recompositions : la substitution, où le beau-père prend la place domestique et affective du père ; la pérennité du couple parental, où les deux parents sont présents et le beau-parent reste en périphérie ; la matricentralité, lorsque le père, lassé d’être un père de week-end, intervient peu, et la mère, ne laissant pas de place au beau-père, exerce seule la responsabilité parentale. Pour Sylvie Cadolle, c’est le « scénario du pire », et la recomposition « malheureusement la plus fréquente ». Elle dessine un « scénario d’espoir », avec un père présent, et une place accordée au beau-père, ce qui induit que le rôle des beaux-parents soit soutenu socialement.
Familles, familles recomposées, mono-parentalité… Il a été également question d’homoparentalité pendant ces journées. Mais si le terme « monoparentalité » désigne une famille composée des enfants et d’un adulte qui exerce seul au quotidien la fonction parentale, qu’en est-il de ce terme qui mélange la fonction parentale et l’orientation sexuelle des parents ? Ainsi que l’a pointé Virginie Descoutures
[7], parentalité et sexualité ne se conjuguent pas forcément. Une des questions centrales concernant les foyers homosexuels est la reconnaissance statutaire de parents qui n’en ont pas le statut. Que l’enfant ait un ou deux parents légaux, son ou ses autres parents ne le sont que socialement. Or le lien qui unit l’enfant à son parent social n’est ni reconnu, ni protégé. Pourtant, il existe bel et bien. Partant du postulat selon lequel « la parentalité est l’ensemble des processus psychiques par lesquels on devient parent et on s’approprie la responsabilité de ce que cela signifie », Alain Ducousso-Lacaze
[8] a travaillé avec des couples lesbiens ayant procédé à une insémination artificielle en Belgique (puisque c’est légal dans ce pays). Il a trouvé nombre d’analogies entre les processus révélés par le discours de ces parents et ceux connus chez les parents hétérosexuels. Cela conforte les propos de Virginie Descoutures : « Le lien juridique de parenté est capital pour l’identité parentale statutaire, mais non suffisant pour l’identité parentale intime. » Alors homoparentalité, hétéroparentalité, monoparentalité…, c’est bien toujours de parentalité qu’il est question, et, pour reprendre Saül Karsz : « S’occuper tellement de la parentalité ramène à une chose banale (mais la banalité est souvent intéressante) : élever des enfants n’est pas simple ! L’illusion que “avant” c’était plus facile est peut-être exprimée, car la personne qui le dit n’était pas là, “avant”, mais déjà, dans les textes de Platon, on trouve des allusions au fait que la jeunesse est difficile ! »
[1]
Animatrice du réseau
aicpp 33.
[2]
Pédopsychiatre, Monfavet.
[3]
Professeur de psychologie, université Victor-Segalen, Bordeaux II.
[4]
Philosophe, sociologue.
[5]
Sociologue, maître de conférences à l’
iufm, Seine-Saint-Denis.
[6]
Loi n° 2002-305 du 4 mars 2002 relative à l’autorité parentale.
[7]
ater en sociologie, université Victor-Segalen, Bordeaux II ; doctorante, Paris V.
[8]
Maître de conférences en psychologie, université Victor-Segalen, Bordeaux II.