VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.274920447X
176 pages

p. 10 à 12
doi: en cours

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Ça bouge

no 86 2005/2

2005 Vie sociale et traitements Ça bouge

Dis, tu entends... ?

Genèse d’une « reconnaissance narrative  [1]»

Texte recueilli par  Pierre Coupiat éducateur de rue, sociologue, Bergerac (24)
Ce texte est le fruit de rencontres auprès de « jeunes en errance » de l’année 1997 à 2004, il s’inscrit dans une relation forgée au quotidien entre un éducateur de rue et des individus qui avaient en grande majorité entre 18 et 25 ans.
Des éclaboussures dans les squats aux tags et autres inscriptions murales telles que « die or die », « no future », « hoy vive les rats », la parole s’ébroue.
J’ai repris des mots éclatés sur les murs, des morceaux de mots, des lettres isolées et, je les ai restitués aux jeunes. « Dis tu débloques..., nous on veut pas dire ça... » « Vous voulez dire quoi, alors ? »
« Tiens, hier au soir, à l’église... »
Les soirées à peser les mots furent nombreuses, ces cris nous les avons décollés des immondices squattées, des carcasses murales et, jetés sur le papier.
Dis tu entends est donc une sorte de cadavre exquis de paroles enfouies.
Voici la place et son index pointé bien droit, léché
D’un coup de langue humide par la nuit naissante.
Cette ride lisse où glissent sans s’arrêter les gouttes de pluie,
Avec pourtant au sommet un espace luisant, intact du temps,
Lustré de lune et d’air, miroir des nuages qui passent et se coiffent d’un coup ;
Comme ça, d’un geste sûr et coquet
Ces nuages-là sont alors de belles formes qui semblent sourire et dire
Que la vie est ici ; maintenant, fugace, impalpable.
Un capuchon vert se meut ou plutôt s’ébroue sous la pierre.
Il a des regards de travers, les mains engoncées profondément
Dans un blouson noir où giclent parfois les étoiles,
Les vestiges du soir.
Sous le capuchon, une touffe sombre de cheveux restés secs
Floque les bords, coiffe le nez ridicule où s’agite
Une goutte d’eau.
La place est vide, le silence des automobiles soudain
Agrandit la nuit où l’on entend craquer les quelques lumières
Qui çà et là éclairent les rues adjacentes.
Seul, l’adolescent de ce bout de soir, comme un fil sorti
D’une étoffe, gesticule lentement.
Les mots lointains petit à petit se font plus clairs, plus nets…
Comme si on s’approchait, se réfugiait tout près…
« Nous sommes des papillons » se dit-il
« Au creux de l’église, nous sommes sans craintes,
Le clocher en a cloué bien d’autres.
Pourquoi pas nous, et de cette manière là :
Assis, jouant aux dés et buvant.
J’ai ma seringue qui me démange, j’ai mon revolver gorgé
De sang au point…
… Alors, tu joues ou tu attends ?…
Le courant d’air filtre les odeurs d’un semblant de niche
Où les autres se faufilent,
Il est sept heures et j’ai le temps.
J’ai l’écharpe nouée, serrée à mon bras malade
Et je n’espère pas la soupe populaire…
Il est sept heures
Tu entends… ?
Tu entends… ?
Il y a une oie dans les bois…
Il y a aussi un petit garçon près de l’oie,
Dans les bois…
Eh oh, Eh oh !
J’y suis, là…
Tout près…
Je l’entends, ce vieil écho…
Qui fait l’oie ?
Dis, tu fais l’oie ?
Essaie, c’est facile : un grand cri comme si tu voulais
Alerter et faire peur à la fois.
Fais l’oie…
Maintenant fais l’oie…
Merde, ce silence me fait chier, c’est plus facile d’aboyer, de
Regarder les gens passer en faisant semblant
De n’être pas d’ici…
Tu parles, pas d’ici.
Je connais les moindres chantiers où siphonner le gas-oil, bouffer
Les restes des restos et tendre la main dans les rues les plus
Payantes.
Je passe en m’arrêtant ; je m’arrête en passant, je ne sais
Faire autrement.
Il y a pourtant cette voix de petit garçon dans les bois…
Une gorgée de blanc et tout deviendra blanc, peut-être
Transparent après…
Je n’ai rien à manger ce soir, il faut que je ramène au camion
Quelque chose…
Il est sept heures.
Un sept heures sans tartine ni beurre
Un sept heures sans écho comme un quatre heures sans
Chocolat chaud.
Plus personne dans le parking
Je suis vraiment largué et les autres m’attendent.
Je n’échappe pas au temps,
Il est sept heures au clocher de l’église,
En courant peut-être vers la rivière vais-je remonter le
Temps, encore un coup de blanc.
À moins que je puisse grimper à ce putain de clocher et
Fabriquer le temps ;
Mon temps d’écho,
Tricoter avec la petite aiguille un cache-nez à Noël, croiser
Le fer avec le jour de l’an en me servant de la plus grande.
Je vais monter et tétiner les minutes hirsutes au vent,
Les quelques années qui me regardent en s’imaginant demain
Comme s’il s’agissait d’un son attendu… Je ne l’attends plus
Le cri de l’oie…
Pourtant, je me suis fait du mal en ne l’oubliant pas…
Alors maintenant subsistent les restes…
Je ne rêve plus d’or et de détours ;
Il y a cependant encore cet écho.
Il est sept heures et je n’ai plus le temps,
Maintenant dans la transparence de la place
Où s’impriment les poèmes du ciel…
Je n’ai plus le temps.
C’est ça ; ce soir, je vais chercher ce petit garçon près de l’oie…
… Où sont les bois, les grands arbres qui renvoient les voix ?
Les pins de sucre que jadis, hier, je tenais dans mes mains
En regardant la prairie.
Au pied de l’église à sept heures près de son chien
Crie le petit homme…
Et son cri se répand dans les rues, traverse la petite ville.
Quelques fenêtres s’ouvrent ; tout d’abord silencieuses, grands
Yeux ouverts sur la voix, étonnements de façades,
Rictus d’alignements de briques où l’on entend des chuchotements.
Les chuchotements se font plus assurés et ce sont des cris…
Alors dans un vacarme de basse-cour, l’enfant, pour
Un instant, ne fut plus seul…
 
NOTES
 
[1] Nous nous inspirons du concept de Paul Ricœur.
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