VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.274920447X
176 pages

p. 161 à 163
doi: en cours

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Livres et revues

no 86 2005/2

Entre innocence et malice, Alain Bruel, n° 1 hors-série de la revue Melampous, revue de l’association française des Magistrats de la jeunesse et de la famille, La justice des mineurs présentée et commentée par un juge des enfants

À l’heure où, sous la poussée de l’hystérie sécuritaire, il se dit et s’écrit tant de choses sur ces mineurs qui nous font peur, et qu’il faut mettre à l’abri, ou plutôt dont il faut mettre à l’abri les sages adultes que nous sommes, il était bon qu’un grand témoin vienne nous dire son sentiment, avec conviction, mais sans passion, en nous aidant à cheminer sur les idées qui ont prévalu, surtout depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et dont les fondements semblent peu à peu se dissoudre dans l’évolution d’une société où les plus aisés souhaitent protéger leurs avantages et leurs biens de ceux que l’on nomme les marginaux, parce qu’ils n’ont pas su ou pas pu choisir la norme sociale, comme la voie à prendre, pour être à l’aise dans la société. L’éducateur que je suis dont les débuts professionnels datent de 1946, aime que Philippe Chaillou [1] dans son avant-propos rappelle cette formule du président Jean Chazal : « Lorsqu’un enfant vole un vélo, c’est à l’enfant qu’il faut s’intéresser, et non au vélo. » Et d’ailleurs, qu’est-ce qui détermine la normalité et la marginalité, c’est la première question que pose Alain Bruel dans son ouvrage Le droit ? Les habitudes ? L’image dominante ? « La détermination de la normalité et de la marginalité obéit à des personnes complexes dans des mécanismes spontanés de tolérance et de rejet qui échappent à leur contrôle. » (p. 25). Et de nous décrire dans le détail l’évolution de la justice, celle du statut de l’enfant, celle de l’autorité parentale, à travers les années, I’avènement des droits de l’enfant, avec l’installation de son Défenseur, les étayages sociaux de l’autorité parentale, et du devoir de protection, auquel il faut bien que se substitue l’État à travers sa justice, quand cette autorité s’en vient à défaillir. Voilà tout un cheminement que feraient bien de lire avec attention nos monstres intéressés, plutôt que de se laisser séduire par des rapports qui épousent avec complaisance les grandes peurs de nos concitoyens.
Il y a notamment au chapitre VI (p.105) cette analyse sédimentaire des réactions sociales à la délinquance juvénile de l’antiquité romaine, à la fermeture des bagnes d’enfants, de l’alternative éducative préconisée par l’ordonnance du 2 février 1945 à la déclaration d’intention d’une tolérance zéro qui caractérise le début de notre millénaire. Mais avant que de vouloir changer la politique, encore faut-il s’interroger sur le contexte dans lequel s’inscrit cette délinquance juvénile et les sympathies qu’elle peut avoir ; Or « les statistiques sur la délinquance s’efforcent sans grand succès de mesurer un produit social complexe et évolutif dont l’appréhension dépend pour une large part des institutions (?) qui l’enregistrent, la trient, et la traitent… Cette variété (?) dans le recueil de données pourrait être source de richesse s’il existait une volonté réelle de mise en commun et d’objectivité. Il faut espérer que ce sera le cas avec le nouvel observatoire national de la délinquance mis en place en novembre 2003 par le ministre de l’Intérieur pour faire toute la lumière sur la réalité de la délinquance… Cependant la localisation de l’observatoire au sein de l’Institut national des hautes études de la sécurité intérieure laisse malgré tout dubitatif » (p. 125). Passant en revue la prévention, le processus pénal, l’intervention éducative, Alain Bruel s’interroge sur la manière dont tout cela fonctionne en continuité, ou en opposition, selon les moments, les personnes, et les événements. Il insiste sur l’intérêt de la dialectique du judiciaire et de l’éducatif. « Elle résulte de la mission singulière conférée aux juges des enfants de suivre dans le temps [2] l’application de leurs propres décisions, en vue de les adapter à des personnalités en évolution constante. Ce choix donne à la fonction judiciaire française une physionomie originale en Europe. Il rejoint directement l’un des caractères fondamentaux de la relation éducative qui est de s’instaurer dans la continuité [3] et de s’adapter en permanence à la conjoncture » (p. 197). Et puisqu’on vient de parler de l’Europe, Alain Bruel interroge les traités européens, et ceux des Nations Unies. Au moment où les frontières sont souvent devenues plus transparentes, peut-on seulement rester dans un dialogue franco-français ? Quoi qu’il en soit, les perspectives d’avenir peuvent être positives, si l’on veut bien sortir du ressentiment. Des champs sont encore à explorer. Il ne s’agit ni d’excuser, ni de condamner. Les notions d’intermédiation culturelle, de réparations, de contrition sont à explorer plus en détail, sachant que, de toute manière, l’incarcération est une impasse, et qu’elle ne peut servir de base à une réelle politique de progrès.
J’ai aimé la somme que représente ce livre, même si ceux qui sont comme moi éloignés d’une culture juridique doivent parfois s’accrocher sur certains passages. Il fallait ce magistrat et sa carrière exemplaire pour oser en 2005 une telle synthèse et une telle prospective.
Jacques Ladsous
PS: Félicitations à Madame Bruel pour son aquarelle de couverture où l’innocence de l’enfant le dispute à la malice de ses yeux. C’est vraiment une incitation à ouvrir l’ouvrage.

Handicap, éthique et institution, Jean-François Gomez, Dunod, coll. « Action sociale », 202 p.

« Ma liberté me vient d’autrui au lieu d’en être limitée, car la liberté se dilue dans l’égoïsme et se déploie grâce à l’autre, cet autre qui m’oblige d’être qui me fait être en tant qu’il me parle » E. Levinas. Cette citation sur la page de garde donne le ton à cet ouvrage, ce ton que j’aime chez J.-François Gomez, quand il se met à laisser courir sa plume d’un sujet à l’autre, d’une situation à une autre, avec toute la poésie dont il est capable, c’est-à-dire cette manière de dire sans avoir l’air d’y toucher, ces mots qui décrivent, transcrivent les sentiments, et les concepts, en les reliant les uns aux autres pour que cela ait un sens, mais pas forcément une rationalité fonctionnelle. Et voilà que se suivent et se bousculent soixante-trois tableaux tirés de la réalité joumalière qui viennent montrer quelque chose, sans avoir à le démontrer, comme une sorte de kaléidoscope spontané, au fil du temps, ou de l’espace ; soixante-trois tableaux, les uns courts, les autres longs, mais qu’importe ! La longueur des mots et des phrases n’intervient pas dans la durée de l’action et cette durée n’a elle-même rien à voir avec l’importance de cette action.
Et pourtant, il nous prévient dans son avant-propos (p. XVI) : cet ouvrage n’est en rien un patchwork d’œuvres de circonstances, et même si les circonstances y jouent un rôle. Par certains côtés, chacune de ces communications – que j’appelle des leçons, mais qui sont plutôt celles de « I’expérience », qu’un savoir conditionné et mis en boîte par un expert –, représente une perspective qui pourrait renvoyer à de nombreux développements possibles qui resteraient à faire. Il a pour fil conducteur la vie même.
Et pour nous aider dans cette lecture un peu hachée, inhabituelle, voilà qu’il installe ses soixante-trois tableaux dans les cases d’un jeu de l’oie, à moins qu’il ne s’agisse d’un jeu de loi, lui-même divisé en onze leçons. Repères ou plus exactement balises autour desquelles on tourne, ou se détourne, ou contourne, ou y retourne, ces leçons ont un nom.
Institution (« une bonne institution c’est un lieu où se font des histoires », p. 5)
Histoire
Complexité
Polis – au sens de la cité
La saine adversité
L’arbre à palabre, symbolique ou réel pourvu que le discours y ait sa place
Théorie c’est-à-dire naissant ?? de la contemplation
Voir et entendre (ce qui est bien utile à la contemplation)
La place du mort « la case où l’on ne joue plus jusqu’à être délivré »
L’autre, dans « la rencontre privilégiée ?, venue colorer le destin de chacun », p. 12.
Neutralité qui peut aboutir à l’indifférence et aussi au désengagement où « la valeur suprême c’est ne pas être affecté ou concerné », p. 13.
Voilà qu’autour de ces onze balises vont tourner les images de la vie, du partage, d’échanges, images tour à tour banales ou merveilleuses, et parfois les deux ensemble. Entre parenthèses ne manquez surtout pas « l’élégie pour un adulte sans importance » où l’émotion le dispute à la raison, à moins que ce ne soit l’inverse. Alors on peut lire ce livre de deux facons :
  • on avale le tout d’une seule traite, on se secoue, et ce qui reste alors ce sont les images qui nous ont frappées et sur lesquelles on peut revenir,
  • ou chaque matin, en se levant, on déguste une case pour en faire sa méditation, son impréparation du jour,
  • et à la fin, on aura peut-être compris cette remarque de Levinas (encore lui) : « Tu es responsable d’autrui, mais tu es responsable aussi de sa responsabilité. »
Jacques Ladsous

Travail de rue et personnes à la marge, Sous la direction de Serge Escots, Erès, 2005

Des professionnels de travail social et des bénévoles de l’agglomération toulousaine échangent sur leurs pratiques de travail dans la rue, auprès d’usagers qui y vivent. Les débats transcrits sont vivants, clairs, simples à lire. Comment se parlent et se gèrent sur le terrain les complémentarités, les différences, parfois les contradictions entre les structures, et leurs agents ? Quelle est la place faite aux usagers ? Comment identifier et éviter l’impasse des fausses demandes, donc des réponses inadaptées ? Quels liens avec les structures plus « classiques » que sont les foyers, les accueils de jour, les consultations, les services spécialisés dans le logement… ? Les échanges entre acteurs permettent d’identifier des réponses possibles à ces questions qu’ils abordent. Plus largement, on pourra également trouver dans ce court petit livre (de 13 euros tout de même) des éléments qui contribuent à la construction théorique et professionnelle de la rue comme espace de travail avec ses particularités, ses règles implicites de rencontre, ses pratiques de socialité, ses possibilités et ses zones d’invisibilité… Une courte bibliographie et filmographie clôt le livre. Un regret cependant : c’est comme si les acteurs de ces pratiques et des débats qui font cet ouvrage ignoraient les travaux de terrain, les constructions professionnelles et théoriques et la production écrite et filmographique du réseau « Jeunes en errance ». Prendre ces travaux en compte, comme d’autres le sont dans leurs échanges, aurait permis encore plus de pertinence et donc de qualité dans l’intérêt des lecteurs. Et pourtant certains d’entre eux connaissent bien ce travail. Triste effet de petites guerres institutionnelles ?
 
NOTES
 
[1] Président de la Chambre des mineurs à la cour d’appel de Paris.
[2] C’est moi qui souligne.
[3] Ibid.
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[2]
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[3]
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