VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.274920447X
176 pages

p. 3 à 5
doi: en cours

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Éditorial

no 86 2005/2

2005 Vie sociale et traitements Éditorial

Angers, dangers d’enfance

Serge Vallon
Qu’est-ce qu’une responsabilité professionnelle dans le travail social ? La triste affaire de prostitution enfantine d’Angers – en cours de jugement – en donne le délicat et douloureux exemple. On cerne à peu près les faits criminels : plusieurs couples ont abusé de leurs enfants, dès la petite enfance, et les ont livrés avec d’autres, recrutés auprès d’autres parents, à une sordide prostitution. Une superette de la pédophilie et de l’inceste s’était ainsi bricolée parmi des exclus. Une quarantaine d’adultes délinquants, une soixantaine d’enfants victimes, forment un répugnant bouquet de misère et de transgression, de souffrance et d’indignité. Les services sociaux du département connaissaient la majorité des acteurs principaux, abonnés à l’assistance et au contrôle. Ils n’ont pu prévenir les abus, même s’ils avaient alerté justice et police qui n’ont su intervenir à temps. Le procès va évaluer le rôle de chacun ; peut-être leur attribuer une responsabilité de non-assistance, de carence par incoordination ou de coupable incompétence. Tout aussi bien, les déclarera-t-il innocents de toute défaillance spécifique. Nous ne sommes pas juge, ni informé du contenu des enquêtes. Le tribunal d’Assises – composé de magistrats professionnels et de jurés populaires – statuera en conscience et équité. Il est cependant lui-même sous influences : celle de l’opinion choquée et celle du jugement d’Outreau, récente catastrophe judiciaire et policière qui n’a su démêler clairement les culpabilités, les fabulations des enfants, les calomnies destructrices de vies. Arbitraires et cafouillages y avaient dominé juges, policiers et experts. Influence aussi d’une France en malaise, en proie à toutes les peurs et les colères de décharge : peur de l’étranger comme du délinquant de banlieue, peur du plombier polonais comme du pédophile, peur du chômage comme de la mondialisation.
Une question survient : les travailleurs sociaux d’Angers ne risqueraient-ils pas d’être désignés comme boucs émissaires d’un système de protection de l’enfance inefficace ? L’objection a été vité évoquée dans la presse généraliste et spécialisée [1], trop vite peut-être avec son cortège de justifications comme le manque de moyens. Lorsqu’un crime est commis, se demande-t-on systématiquement : que fait la police ? Et lors d’un incendie : que faisaient les pompiers ? Lors d’un échec au bac, que faisaient les profs ? Certes on y pense un peu, parmi un faisceau de causes ayant produit l’événement regrettable, mais on a conscience de la complexité de la prévision et de la prévention. Les querelles environnementales sur la propreté de l’eau montrent que le pollueur principal (industriel, gros agriculteur, etc.) n’est pas toujours le payeur car son délit a été par avance inscrit dans des solidarités viciées ou des enchaînements volontairement méconnus. Le lecteur nous pardonne ce détour qui l’incrimine peut-être comme citoyen absentéiste de ses votes.
Il semble qu’un délit de société et particulièrement une violence sexuelle, familiale, ou pédophile soit si sensible que la mission des travailleurs sociaux soit d’y parer, d’y réparer, et à la limite… d’en éviter l’existence ! Que le lecteur de vst se souvienne du livre courageux de Laurence Gavarini, sociologue, et Françoise Petitot, psychanalyste : La fabrique de l’enfant maltraité [2]. Ces auteurs, chercheurs et praticiens bien informés, montraient la mutation sociale à l’œuvre dans la représentation et la catégorisation de la maltraitance de l’enfant. L’intimité affective des familles s’y retourne en violences et perversion, l’enfant – doté de sexualité précoce par la psychanalyse depuis un siècle – y récupère une innocence aussitôt bafouée, les droits de l’individu montrent leur construction fragile. Miroir de notre modernité soupçonneuse et précaire, la maltraitance condense nos peurs et nos idéaux individualistes d’aujourd’hui. Elle parachève la construction du sentiment de l’enfance si bien décrite par l’historien Philippe Ariès [3]. L’ouvrage populaire du docteur Hirigoyen sur le harcèlement au travail, a assuré la promotion « psy » de la victime et du bourreau, dans la sphère adulte. Le travailleur aussi serait un enfant face à son entreprise [4].
L’affaire d’Angers n’échappe pas à ces amalgames idéologiques, médiatisés et simplifiés.
Une intelligence aux difficultés des professionnels de la sauvegarde et de l’accompagnement y serait pourtant requise. Les maltraitances ne se ressemblent pas. Ici se conjuguent carences culturelle et affective, mépris des enfances et des enfants et cupidité marchande. Les corps s’y transforment en marchandises échangeables, mêlant les sexes et les générations. Ailleurs, on pourrait déceler un comportement de prédation impulsif proche du registre psychotique. Ailleurs encore, dans le registre pervers, on pourrait raconter la fourniture par une femme de corps d’enfants à un homme immature et manipulé. Les professionnels parmi lesquels nous travaillons, racontent, qu’au moins une fois l’an, sous leurs yeux aveuglés, se déroule un drame ou un abus. Il ne s’agit pas de se plaindre d’une trop longue filactive ou d’une mauvaise organisation du travail social – toujours aggravantes – mais de constater l’impossibilité de prévenir totalement la transgression comme le symptôme.
La famille n’est pas un simple dispositif de socialisation comme le proclament des systémismes simplifiés, dispositif qu’il suffirait de réguler par la variable supplémentaire d’un travailleur social. Elle n’est pas plus une économie des solidarités et des dettes qu’il suffirait de subventionner. Elle n’est pas non plus cette tragicomédie œdipienne où il faudrait ajouter la poupée gonflable d’un « père sévère » pour brider les ravages du couple « mérenfant », comme le chante une vulgate simili-psychanalytique. Non plus cette antichambre de notaire où l’on dispute héritages injustes et testaments oubliés qu’il suffirait d’ouvrir.
Elle est plus encore : le labyrinthe des avatars et des fantasmes transgénérationnels, l’estrade des idéaux [5], le passeur des rêves et des rancœurs sociales. Nouage aléatoire des relations des âges, des sexes et des classes sociales, elle mêle une intimité hasardeuse et une extimité incontrôlée. Autant dire que La Famille – majuscule – n’existe pas.
Clarifions et limitons les missions du travail social. Demande adressée à l’État, comme aux collectivités territoriales, comme aux associations, de faire preuve de courage. Les professionnels sauront alors s’adapter, voire se réformer. Ne demandons pas au travail social de résoudre l’impuissance des politiques à vectoriser le lien social dans un ensemble digne d’espoir, ni d’alimenter les stigmatisations démagogiques. Ne lui demandons pas de réguler des économies de faillite, de dévalorisation du travail et du bien durable. Ne colmatons pas les défaillances de nos symboles par des imaginaires de la réparation et de la consolation ou des idéologies victimaires. Un accès lucide au réel de nos pulsions et de nos sociétés divisées et angoissées en serait amélioré. L’enfance est une valeur d’à venir : celle de notre re-création permanente. Ce n’est pas un patrimoine en danger.
Jacques Roux est mort au mois d’avril. Il a été l’un de mes premiers formateurs (à l’époque on disait instructeur). J’aimais à la fois son savoir et la modestie qu’il manisfestait par rapport à ce savoir. C’était tellement différent de ce que d’autres, médecins et professeurs, faisaient peser sur nous. J’aimais aussi ce souci de chacun et son sens de l’intérêt collectif. Les médecins qui choisissent la santé publique ont vraiment une éthique particulière. Aussi, n’ai-je pas été étonné de le voir appelé par Jack Ralite à la Direction Générale de la Santé, où il essaya de faire passer un certain nombre de réformes sur le plan de la santé mentale, et cela malgré les égoïsmes et les « insécurités » qui commençaient à se manifester. Les Ceméa se souviennent de cette période !
Je ne voulais pas le laisser partir de la scène publique sans lui rendre hommage.
Jacques Ladsous
 
NOTES
 
[1] Cf. ash, n° 2398.
[2] L. Gavarini, F. Petitot, La fabrique de l’enfant maltraité ; un regard nouveau sur l’enfant et la famille, Toulouse, érès, 1998.
[3] P. Ariès, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien régime, Paris, Le Seuil, 1973.
[4] P. Davezies, « Les impasses du harcèlement moral ; l’ergonomie contre la victimologie », Revue cadres cfdt, La guerre des risques, n° 413, janvier 2005.
[5] À l’image de la famille rassemblée enfin, comme autrefois au repas du même nom ; aujourd’hui pour regarder « ensemble » à la télévision, la télé-irréalité d’un Loft juvénile (cf. vst).
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[1]
Cf. ash, n° 2398. Suite de la note...
[2]
L. Gavarini, F. Petitot, La fabrique de l’enfant maltraité ...
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[3]
P. Ariès, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien régime...
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[4]
P. Davezies, « Les impasses du harcèlement moral ; l’ergono...
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[5]
À l’image de la famille rassemblée enfin, comme autrefois a...
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