2005
Vie sociale et traitements
Bloc-notes
Multi, inter, trans
Jacques Ladsous
Voilà que depuis le début de l’année, m’interrogent ces préfixes à travers les assemblées ou les réunions auxquelles m’ont conduit mes responsabilités ou mes activités. C’est que ces préfixes ne veulent pas vraiment nous dire la même chose. Le premier constate, le deuxième met en relation, le troisième tisse entre les personnes quelque chose de nouveau.
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Prenons, par exemple, la préoccupation centrale du débat français depuis quelques semaines : l’Europe. Sera-t-elle une addition d’États qui décident de mutualiser certains problèmes, certaines ressources, certains intérêts (multi) ? Sera-t-elle un espace de débat où seront interrogés les différents mode de pouvoir et d’organisation pour aboutir à une recherche commune du mieux-être (inter) ? Sera-t-elle une entité nouvelle où se tisseront nos différences pour offrir au monde un visage nouveau, susceptible d’entraîner des représentations, des communications interculturelles et riches de perspectives communes ? L’éducation nouvelle, l’éducation populaire, l’action sociale nous conduisent à privilégier cette troisième image créatrice d’une société en perpétuel renouvellement (rencontre européenne du 8 avril au sujet des ceméa).
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Nous venons de parler de différences. Ce sont ces différences qui enrichissent, si justement on ne se contente pas de les constater. Il y a bien longtemps qu’on sait que l’homme et la femme ne sont pas semblables. Est-ce pour autant que l’un doit être supérieur à l’autre ? Parité n’est pas similitude, mais recherche d’un équilibre. Quand donc accepterons-nous de quitter les représentations toutes faites auxquelles des siècles d’habitudes nous ont soumis, pour chercher notre véritable complémentarité (ceméa, Ile-de-France, Réflexions sur la parité, 2 avril) ? Il ne s’agit pas seulement de discuter cela ensemble – ce qui peut être un commencement – mais de construire ensemble les organisations où nous nous retrouverons pour créer, la procréation n’étant qu’un des modes de la création.
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Regardez ce superbe dessin, où les habitudes sont inversées.
Et si le handicapé n’était plus là où on a coutume de vouloir le trouver ! S’il était quelque part en chacun de nous, sans avoir besoin d’être classé, stigmatisé, discriminé. Quand les compagnons de la nuit invitent à leurs soirées les sdf (sans domicile fixe) qui ont été rencontrés, mais aussi des adf (avec domicile fixe), pour que chacun se sente seulement sujet humain, ne sont-ils pas justement en train de bousculer une image qui sépare, pour rassembler autour d’un thème, dans un espace ordinaire, auquel seulement ceux qui l’habitent donnent une signification ? (assemblée générale du 15 avril)
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Comment construire ensemble une société qui convienne à tous sans mélanger nos efforts ? Mélanger nos efforts ne veut pas dire se dissoudre dans l’autre, mais comprendre le rôle de chacun, et voir comment jouer le nôtre auprès de lui, mais surtout avec lui dans une interdépendance qui donne toute sa force à la compétence collective. J’ai aimé que médecin du travail, analyseur économique, assistantes sociales du travail, indépendants ou groupés aient mis ensemble leurs versions des choses pour faire face aux malaises que la conduite du travail salarié provoque aujourd’hui dans notre monde troublé (18 mars à Saint-Denis).
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J’aime aussi que soignants, enseignants, professionnels du social aient pu se rencontrer à Fort-de-France autour de la pensée de Fanon sur les rapports de la colonisation et de l’aliénation, et les pistes à suivre pour lutter contre la destructuration que l’une comme l’autre produit chez celui qui en est victime (20-24 avril). J’apprécie aussi qu’à l’occasion du 50e anniversaire de leur création, mes camarades des ceméa de la Martinique aient pensé à fêter cet événement autour de cette idée-force et qu’ils aient invité auprès d’eux des Italiens, des Algériens, des hexagonaux, autour de leurs compatriotes Antillais, me paraît vraiment correspondre à cette volonté de transcender les peuples et les générations pour trouver le chemin d’une non-dépendance. Et que l’assemblée générale des ceméa du 11 juin reprenne le thème de cette désaliénation nécessaire me paraît de bon augure pour le congrès qui s’annonce.
Car les ceméa ont fait fort, cette année. Qui pourra oublier les échanges du colloque de Montpellier sur l’inter-culturel ? Là encore si nos cultures, nos manières de dire, de croire, de vivre, ne s’entrecroisent pas pour poser véritablement les cadres d’une laïcité exigeante, mais porteuse d’intelligence et de compréhension entre les hommes, et d’un partage de ce qu’il y a de plus riche chez les uns comme chez les autres, pour les faire fructifier en nous, sans hiérarchie de valeurs ; mais n’atteindrons pas cette altérité que Lévinas, tout comme Albert Jacquard nous recommande, et notre terre-patrie qu’Edgard Morin appelle de ses vœux – pour le vrai progrès de notre humanité. L’interaction de nos points de vue à Montpellier nous a donné confiance. C’est l’étape nécessaire pour aller plus loin et trouver dans le transculturel les éléments de la culture de demain (18, 19 et 20 mars).
En relisant ces lignes, en pensant au Liban qui est passé du multi à l’inter et qui va peut-être aller vers le trans, enfin débarrassé d’une aliénation pesante, et retrouvant sa liberté d’exister au sens sartrien du terme, c’est-à-dire en devenant capable de bâtir son projet, je me dis que tout cela est simple et facile, même s’il faut abandonner librement des certitudes qui nous protègent, pourvu que l’intérêt pour l’autre, cette fraternité réelle habitée par l’amour, qui est la seule que je conçois, devienne progressivement notre façon d’être avec l’autre.
Et puisque je viens de parler d’amour, et que je pense à moi-même dans ces temps où je revis, après vingt ans, les derniers moments de celle qui a partagé ma vie, j’ai envie de citer cette phrase tirée du merveilleux ouvrage de Pierre Pachet, L’amour dans le temps (Calmann-Lévy) :
« Ayant vécu tant d’années avec une femme, associé à elle par un lien si étroit de chair, de pensée, de convictions profondes (malgré l’atténuation que créent les habitudes), j’ai ressenti à sa disparition, et depuis, un chagrin profond, comme un puits intarissable, toujours prêt à se rappeler à moi. Je me demande si ce sentiment nouveau (ou ce sentiment ancien qui a changé de forme et de sens) n’est pas plus fort pour moi que le sentiment même de ce que je suis, lequel est soumis à toutes sortes de fluctuations, au fil des jours, des humeurs et des occupations. Peut-être est-ce cette nouvelle intensité qui me gouverne, qui donne la mesure insatiable de mon envie de vivre, du désir qui me pousse vers des objets nouveaux. »