2005
Vie sociale et traitements
Ça bouge
Le voyage de la fin
« Ils partent à la recherche de la vie »
Gabrielle Erpicum
ATD-Quart Monde
En toute simplicité, j’aimerais dire que je ne suis pas sortie indemne à la lecture du témoignage d’Agnès. J’ai senti le besoin de vous le faire partager.
Agnès est haïtienne et volontaire. Ce soir, elle a décidé de partager, avec un groupe d’amis rassemblés autour d’elle, le fond de la peur et la force de l’espérance qui poussent tant d’hommes à fuir la misère qui écrase son pays et empêche les enfants de vivre et de grandir. Un chant funéraire sert de toile de fond pour accueillir leurs amis.
« Pourquoi cette musique ? », lui demande-t-on. Agnès s’explique : « Tous ces hommes partent pour un voyage de la dernière chance, le voyage dit “de la fin”. Fin d’une vie de misère, s’ils trouvent une terre d’accueil. Fin de la vie, si le bateau fait naufrage. Chacun sait que la majorité n’arrivera pas au bout du voyage, aussi certaines familles chantent ce chant avant leur départ.
Habituellement, c’est le fils aîné ou le père qui part, celui qui est le plus fort physiquement. Souvent, ceux qui partent pleurent : “Je sais que je n’ai pas beaucoup de chance de réussir, mais je refuse cette misère qui tue mes enfants et ma femme sous mes yeux, comme ça, sans que je ne puisse rien faire ! Ma vie a sa raison d’être si je peux contribuer à faire vivre ma famille car celle-ci est en danger.”
Ces hommes ne sont pas des lâches qui fuient leur famille, qui choisissent de mourir ! Non ! S’ils meurent au cours du voyage, pour leur famille ils restent vivants car ils ne meurent pas à genoux devant la misère ; ils meurent debout en la refusant à jamais, au prix de leur vie.
Il arrive que ces hommes partent avec un nom d’emprunt pour ne pas déshonorer les leurs. Si cela se passe mal, s’ils se laissent attraper par les autorités ou, pire, s’ils meurent, cela devient une honte pour leur famille, surtout si on arrive à les identifier après le naufrage du bateau. De temps en temps, après de nombreux mois de silence, les femmes entendent de bonnes nouvelles… mais aussi de très mauvaises de leur mari ou de leur fils. Elles apprennent la tragédie du naufrage du bateau portant tel nom, parti à telle date. Parfois les dernières paroles de ces hommes vaillants leur sont transmises par quelques personnes qui reviennent.
Ceux qui survivent débarquent souvent dans des pays dont ils ne parlent pas la langue, où ils sont humiliés, sans droits humains, sans logement. Où ils ont peur de se faire remarquer car ils sont sans papiers. Ils se mettent à la recherche de n’importe quelle activité qui leur procure un peu d’argent. D’autres réussissent à trouver une terre d’accueil et des personnes qui les aident à tenir, à survivre, voire à vivre un peu dignement. Alors, ils envoient “là-bas” ce qu’ils arrivent à garder de leur maigre salaire dans des conditions de travail très pénibles, voire dégradantes.
Durant ces mois, ces années interminables d’attente, les femmes aidées de leurs enfants assument tout le poids du foyer en pleurant, certaines en chantant pour cacher leur peine, d’autres en se taisant.
Après cinq ans, Étienne, revenu au pays, raconte à la famille de Dieuseul le naufrage : “Notre bateau était surchargé. Nous étions cent vingt passagers sur ce petit bateau qui ne pouvait en recevoir que trente et un. Il n’était pas équipé pour un long voyage, nous étions tous debout. La mer est devenue forte. Nous avons coulé près de Guantanamo, au large de l’île de Cuba. Nous étions seulement trois à rester vivants : Tipa, Dieuseul et moi.”
Aujourd’hui Étienne est la seule personne vivante revenue au pays. Tipa est mort d’usure deux ans plus tard. Dieuseul, un paysan sans terre, est mort d’épuisement trois mois après le naufrage. »
Agnès a besoin de faire silence. Après avoir « ravalé » son émotion, elle conclut : « Ces émigrés, vous pouvez les croiser à tout bout de champ. Leur problème est grave. Ils ne cherchent rien d’autre que la vie pour leur famille, l’avenir pour leurs enfants. Nous, les Haïtiens, nous sommes fiers d’eux. Ils sont très courageux, et même ils nous poussent à lutter davantage. Nous saluons le courage de ces braves hommes qui partent les larmes aux yeux à la recherche de la vie. Oui, ils cherchent la vie, ils veulent détruire la misère. En cela, ils vous ressemblent, vous qui refusez la misère. Alors, partout où vous les croisez, dans votre quartier, dans votre village, dans votre commune, regardez-les autrement. Ce sont des hommes qui tentent tout pour sauver les leurs. »