2005
Vie sociale et traitements
Éditorial
Un livre noir de la bêtise ou de la mauvaise foi ?
Serge Vallon
Un « livre noir » vient d’être lancé contre la psychanalyse. Pamphlet incendiaire de 1 000 pages, il prétend dénoncer tous les manquements (scientifiques), les dérives sociales (divorces, crises de la famille et de l’éducation, etc.) et les crimes dont elle serait coupable. Véritable orgue de Staline, il tire tous azimuts sur tout ce qui agit et pense à partir de l’hypothèse freudienne de l’inconscient et bien au-delà. Ce qui nous intéresse.
Sa composition – marketing calculé – amalgame des auteurs très divers, dont certains n’ont peut-être pas eu conscience de l’emballage éditorial dont ils étaient l’objet. Ainsi Philippe Pignare, dont le travail de dénonciation de l’emprise industrielle sur la recherche médicale n’a rien à voir avec la psychanalyse mais tout avec la politique de santé. Nous avons maintes fois loué son œuvre éditoriale courageuse aux Empêcheurs de penser en rond. Surprise : il s’agit ici d’Empêcher de penser.
Examinons un exemple : un article – dont l’auteur mérite l’oubli – annonce en titre « les milliers de morts » dont la psychanalyse serait responsable ! Lecture faite, il s’agit d’un débat sur les traitements de substitution offerts aux toxicomanes (méthadone et dérivés de synthèse), introduits trop tard en France selon son auteur, qui s’oppose violemment aux pratiques thérapeutiques du prestigieux centre Marmottan, dirigé alors par le D
r C. Olivenstein. Les milliers de toxicomanes, qui en seraient morts faute de soins (cela n’est pas démontré), sont imputés… à la psychanalyse ! Le débat sur les stratégies de soin : substituts, seringues gratuites, sociothérapies et psychothérapies, sanctions pénales et sociales, tolérance ou prohibition, traitements sous contrainte… mérite d’être tenu, ainsi que celui sur les fluctuations et contradictions des politiques publiques. Ce débat est toujours actuel car on meurt toujours d’overdose, de sida ou d’autre chose, et on pourrit toujours en prison sans soin (sur-représentation des toxicomanes et des délinquants sexuels en prison).
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avait en son temps fait le point sur « La défonce », titre délibérément non professionnel
[1]. Si la polémique ou le désaccord avec Marmottan ou d’autres logiques de soin, méritent une place, faut-il les criminaliser et les imputer à la psychanalyse ?
Nous pourrions rappeler par exemple à cet auteur qu’en 1973, avec un groupe de psychiatres et psychanalystes
[2] de l’École freudienne de Lacan, nous avions participé à un long voyage d’études à New York sur la prise en charge des toxicomanes ? Traitements biologiques et sociaux, psychothérapies diverses, communautés thérapeutiques, de Daytop aux Black Panthers de Harlem, en passant par les Quakers et les communautés entièrement démédicalisées, rien ne nous fut caché. Il n’était pas simple de circuler dans Harlem en ce temps-là. Les substituts étaient déjà à l’œuvre et aussi la nécessité d’interventions multifocales. Il y a trente ans, tout cela était l’objet de discussions face à la complexité de la pandémie toxicomaniaque et la relative impuissance des politiques de santé. Ces psychanalystes n’avaient aucun dogmatisme et ces exemples – qui n’étaient pas des modèles, tant les différences culturelles sautaient au yeux – furent réintroduits dans les pratiques et les soucis français. Pourquoi l’ignorer ?
D’autres articles visent la simple promotion – violemment opposée à la psychanalyse – de techniques comportementales (tcc), comme le vrai-faux rapport de l’Inserm l’avait fait sur l’évaluation des psychothérapies avec les mêmes auteurs (comme le Dr Cottraux). Pourquoi vouloir diaboliser les autres démarches ? Cette disqualification de choix thérapeutiques différents fragilise paradoxalement la légitimité certaine des tcc dans certains contextes.
D’autres articles de ce livre bien noir visent plus précisément la psychanalyse, avec des arguments répétés (Borch-Jacobsen) sur la censure (celle de la famille de Freud, hélas banale) ou la déformation historique des cas cliniques (cas fondateur d’Anna O., suivie par Breuer, le maître de Freud à ses débuts). Ces exemples, bien connus des historiens freudologues (Ellenberger, Roudinesco, etc.), font précisément débats entre analystes depuis un siècle. Ils ont parfois fondé des scissions. Ainsi la place respective du traumatisme et du fantasme est encore source de réflexions et stratégies thérapeutiques différentes, mais qui peut nier leur dialectique ? L’événement pulsionnel fait violence à un psychisme toujours immature, et le fantasme relaie et amplifie le traumatisme sexuel ou violent par exemple. La construction subjective est un frayage conscient et inconscient entre les obstacles. La psychanalyse, vaste mouvement scientifique et culturel, n’est pas exempte de critiques ou de défauts, ni ses représentants ! Elle évolue avec son temps et ses contextes d’exercice
[3]. Elle n’est pas une conception du monde, comme Freud l’a toujours répété, et donc s’offre au débat interne et externe
[4], tout comme n’importe quelle science humaine et sociale : de l’histoire à la sociologie. On sait, en lisant les épistémologues – comme Feyerabend – que les sciences exactes n’y échappent pas plus, car la vérité est aussi une construction sociale. Il suffit d’entrevoir les féroces combats autour des publications scientifiques légitimantes pour le vérifier, comme autour des prix Nobel.
Les auteurs et complices de cette entreprise éditoriale se trompent de débat, d’interlocuteur, de niveau d’arguments : scientifiques, sociaux, politiques ou personnels. Ils utilisent la falsification et l’intimidation qu’ils prétendent dénoncer. Il s’agit donc de désinformation.
Que visent-ils alors?
Leur promotion personnelle, au sein de cette coalition confuse ? Un succès de librairie par le sensationnalisme « trash
[5] » ?
La promotion des thérapies brèves comme les tcc, qui ne sont pas en effet au sens strict des « psycho »-thérapies ?
La conquête de postes universitaires en psychiatrie et en psychologie, conquête visant à éliminer les tenants de psychopathologies et de psychologies cliniques, orientées par l’hypothèse freudienne ou par des courants humanistes prenant en compte des dimensions d’histoire et de sens du sujet humain ? Ces concurrences, déjà constatées en chu, font valoir faussement des logiques de recherche opposées à des logiques de soin et veulent supprimer le nécessaire pluralisme et la laïcité universitaire.
Affirmer confusément une psychologie behavioriste née au début du
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e siècle (Watson, 1910) qui inspire ces orientations renforcées par un néo-biologisme ? Ainsi les
thada et
tda
[6], troubles de l’enfant dit « hyperactif », sont référés à une base génétique et transmissible, prouvée – dit-on – par l’imagerie cérébrale (déficit supposé de dopamine des noyaux striés. Barkley, 2000, cité par Gammer, 2005
[7]). Ces troubles ne sont plus des symptômes à comprendre mais un « handicap », justiciable de thérapies de réapprentissage comportemental et de médications biologiques durables.
Restaurer le prestige institutionnel de l’Inserm et la recherche médicale en général, prestige bien entamé par les collusions permanentes entre la médecine et les industries pharmaceutiques, tout autant par la soumission aux pressions politiques ? On sait que l’information du médecin passe principalement par les visiteurs médicaux et très faiblement par la formation permanente et les organismes de contrôle (Sécurité sociale). L’origine des crédits de recherche dans les hopitaux et les cliniques permet-elle indépendance et créativité ? La psychiatrie dispose-t-elle d’une recherche fondamentale, à laquelle elle aurait droit ? Les états généraux ont posé clairement ces questions.
Plus souterraine serait l’unité idéologique de ces livres noirs initiés sur le nazisme ou le stalinisme. Demain, en publiera-t-on un sur la psychiatrie, comme sur la justice, l’école, le syndicalisme, le président de la République, le gouvernement ou l’opposition, etc. Ils auront en commun un style analogue aux pratiques de dénonciation obscurantistes et vénéneuses proches de certains extrémismes politiques anti-républicains. L’antisémitisme comme les racismes ont souvent procédé par amalgame, sous-entendus, généralisation (« je connais un psychanalyste/juif/arabe qui…, donc “tous les” psychanalystes/juifs/arabes sont… »), voire persécution : il existe un complot, « on » nous dit pas la vérité (sur un virus ou des attentats). Ces pratiques malsaines – bien éloignés du nécessaire travail historique – alimentent le désenchantement et le négativisme d’une partie de l’opinion française face aux problèmes d’insécurité et d’inégalités sociales ou économiques
[8]. À partir de ce livre, quel débat scientifique ou social responsable ?
La psychanalyse – libre pensée sur l’humain et libre contrat de parole – n’a jamais pu cohabiter avec des régimes totalitaires ; c’est à son honneur, pas forcément à son avantage.
Flaubert l’avait démontré avec Bouvard et Pécuchet : un inépuisable livre (noir) de la bêtise et de la mauvaise foi pourrait comporter des milliers de pages et se vendre comme le Da Vinci Code, qui n’est qu’un roman.
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veut accompagner les praticiens et pense qu’un débat permanent doit accompagner l’invention et la réinvention du soin et de l’éducation. Tous ont besoin de formation et d’information loyale, et particulièrement les infirmiers qui se destinent à la psychiatrie. L’action thérapeutique ou éducative auprès des sujets souffrants ne se résout pas en slogans ni en dogmes, d’où qu’ils viennent. Elle a besoin d’une pensée complexe et critique qui se fait et se défait collectivement et rationnellement. La psychanalyse y est encore indispensable à la constitution d’une clinique de l’expérience. Hygiène intellectuelle, professionnelle et civique sont simultanées.
[1]
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n° 49-50, 1996.
[2]
Fort respectables, comme le cher et regretté Jacques Hassoun, pour le jeune praticien que j’étais.
[3]
Comme son surgissement en Chine (Cheng Du).
[4]
On le voit pour les débats de société sur le
pacs ou l’adoption homosexuelle, les psychanalystes sont divisés comme les autres citoyens, ou muets car leur expérience n’est pas prédictive mais singulière.
[5]
Poubelle ou cra-cra si on évite cet anglicisme familier.
[6]
Sigle conventionnel consacré par les classifications anglo-saxonnes du trouble d’hyperactivité avec déficit de l’attention ou du trouble du déficit de l’attention (
dsm iv, 1994). Les enfants ainsi catégorisés sont soumis fréquemment à des médications psychostimulantes permanentes dont l’usage est controversé car produisant des effets secondaires bénins ou graves.
[7]
Carole Gammer,
La voix de l’enfant dans la thérapie familiale (chap. 13, érès, 2005). Ouvrage estimable proposant des prises en charge bien au-delà des critères comportementaux. Cf. son excellent chapitre critique sur les systémismes.
[8]
La proximité supposée de certains auteurs avec le Club de l’horloge, think-tank de l’extrême droite, apparaîtra-t-elle, ainsi que les liens avec leurs supports médiatiques ? On lira l’instructive mise au point du P
r Sauvagnat adressée à la journaliste du
Nouvel Observateur dans ce même
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rubrique Courrier. La journaliste n’étant que le miroir probable des ignorances entretenues dans l’opinion dite « publique ».