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AuteurRobert Berthelier du même auteur
psychiatre des hôpitauxLangue(s) Langage(s) Parole(s)
Si tous les animaux parlent, en ce sens qu’ils possèdent tous un système de communication inscrit dans le génome ou partiellement appris, le langage, au sens où nous l’entendons d’habitude reste le propre de l’espèce humaine : au-delà de la réaction immédiate à l’actuel, et même mettant en jeu le souvenir, il traduit notre capacité à symboliser ce que nous pensons ou ressentons, nous permet de témoigner du passé comme de nous projeter dans l’avenir et exprime tout aussi bien ce qui n’a aucun rapport avec le vécu actuel du locuteur. Nous dotant du pouvoir de créer des signes, il donne accès à la mémoire comme à l’imaginaire. « Le langage est la forme la plus haute d’une faculté qui est inhérente à la condition humaine, celle de symboliser : entendons par là, très largement, la faculté de représenter le réel par un “signe” et de comprendre le “signe” comme représentant le réel, donc d’établir un rapport de signification entre quelque chose et quelque chose d’autre » (Benveniste, 1980).
2 « Tout peut se dire dans toutes les langues, même si c’est au prix d’équivalences, d’ajustements, d’emprunts ou de créations nosologiques. Sous la diversité des langues, il y a la capacité du langage, l’aptitude universelle à utiliser un système symbolique. Avant d’être influencée par les langues, la pensée est rendue possible par le langage. » (Yaguello, 2000-2001)
3 « Ce qui est caractéristique de notre condition est la possibilité de convenir que, arbitrairement, un geste de la main, de la langue ou une posture désigne quelque chose qui n’est pas là. Et pour que cet arbitraire fasse signe, il suffit de passer une convention. Nous devenons ainsi créateurs du monde que l’on va habiter. Or cela est unique. Quand on parle à des singes “alphabétisés”, c’est l’expérimentateur qui leur a appris les signes humains : les animaux n’ont pas passé entre eux la convention du “signe” (Cyrulnik, 2004).
4 Le langage humain est matérialisé par les diverses langues mais aussi par l’ensemble des méta-langages qu’elles conditionnent et supportent : mimiques, modes corporels d’expression et de contact, intonation, sont ainsi autant de formes non verbales mais complémentaires de la langue orale ou écrite et sont d’abord des faits de culture. Ils sont aussi le véhicule peut-être préférentiel de la culture et de l’affect.
5 Il semble bien que le tout-petit d’Homme possède à la naissance l’équipement génétique permettant l’accès à la parole. Cette affirmation, longtemps discutée, semble actuellement admise par tous les linguistes : le langage exprimerait « un instinct humain, biologiquement programmé, au même titre que la marche sur deux jambes » (Pinker, 1999). Il ne s’agit cependant que d’une potentialité : contrairement à la pile Wonder qui ne s’use que si l’on s’en sert, ce don « inné » disparaît rapidement avec le temps si les stimuli environnementaux ne permettent pas sa mise en œuvre. Ce que nous démontrent des exemples bien connus :
- les « enfants sauvages », dont aucun n’a pu accéder au langage après leur retour dans une société humaine (Malson, 1984) ;
- ou encore Kaspar Hauser, évoqué par Claude Hegege (1996).
Il existe un « seuil temporel » au-delà duquel l’accession au symbolique est barrée et il n’y a plus de réhumanisation possible : la déprivation linguistique et culturelle subie par les enfants sauvages les a empêchés d’accéder aux processus de symbolisation qui sont le propre du groupe humain. Ici apparaît la fonction déterminante du langage en tant que support affectif et/ou culturel en fonction duquel se structurent le psychisme et les capacités cognitives. Son absence, interdisant l’accès au symbolique, dénie du même coup toute possibilité de son acquisition.
6 Certes, les enfants sauvages s’exprimaient, mais dans un langage ab-humain correspondant à l’acquisition de modes de communication propres à une proto-culture animale, à des capacités cognitives et un acquis « culturel » autres que ceux, habituels, du petit d’Homme. Et il semble bien que, passé un certain seuil temporel, le processus soit irréversible.
7 Dans ces conditions, il apparaît que l’acquisition du langage ne se résume ni à un processus mécanique d’apprentissage, ni à une hypothétique héritabilité des capacités intellectuelles, ni à la possession d’un appareil phonatoire fonctionnel. L’anthropologue André Leroy-Gourhan l’exprimait sous une forme aphoristique : « Le problème du langage est dans le cerveau, non dans la mandibule. »
8 En contraste, « le bébé humain normal possède très tôt la capacité de comprendre et de construire, à partir de quelques dizaines de sons propres à sa culture, un nombre illimité d’énoncés qu’il n’a la plupart du temps jamais prononcés ni entendus auparavant et qui ont une signification pour lui et pour les autres » (Godefroid, 1988).
Langue(s) Langage(s) Culture(s)
9 La citation précédente introduit ici un maître mot, « la culture ». Car la question qui dès lors se pose est bien celle de la relation possible entre espace langagier et espace culturel. Claude Hagege, éminent linguiste difficilement soupçonnable de déviationnisme lacanoïdien, énonce à ce propos que « nous sommes à la fois maître et esclave de notre propre discours ». Je crois cependant pertinent de m’en référer à Claude Lévi-Strauss (1958) pour qui « l’émergence du langage est en pleine coïncidence avec l’émergence de la culture ». Dans son Anthropologie structurale, envisageant les relations entre langage et système de parenté, il leur a reconnu des rapports ainsi résumés par Maurice Houis (1968) :
- « le langage […] peut être envisagé dans ses rapports avec la culture sous trois aspects : chacun d’eux […] est le point de départ de conceptions explicatives sur les relations entre le langage et la culture » ;
- « le langage est aussi un produit de la culture en ce sens qu’il reflète, par la culture et la portée de ses systèmes symboliques, certains traits caractéristiques d’une culture » ;
- « le langage est enfin une condition de la culture […] il assure, en totalité ou en partie, la permanence de certains de ses aspects. Il en est aussi sur le plan théorique si on le considère comme le moyen de communication privilégié qui donnerait la clef de ces systèmes particuliers de communication que sont les divers aspects de la culture ».
Il n’est ni culture sans langage, ni langage sans culture. L’un permet à l’autre d’exister, le traduit, autorise sa transmission et son évolution, donc sa vie.
10 Si on veut bien se souvenir que Georges Devereux distinguait dans le psychisme humain un inconscient culturel, constitutif d’une part de la personnalité individuelle, et un inconscient « idiosyncrasique » lié aux aléas de l’histoire singulière, l’énoncé lévistraussien permet à la fois de pointer l’importance de la culture dans l’élaboration, et l’édification de la personne et son relativisme, né de l’irruption d’une biographie individuelle qui vient en permanence cautionner/remanier/contredire ce donné culturel. Cela permet de battre en brèche ou de relativiser certaines conceptions par trop outrancières contre lesquelles, d’ailleurs, Lévi-Strauss mettait en garde au nom de deux risques : croire qu’il n’existe aucune relation entre les deux ordres linguistique et culturel ou poser une corrélation totale à tous les niveaux. Je vise par là :
- l’hypothèse Sapir-Whorf (1969) qui fait du langage le primum movens de l’individu et l’enferme dans un déterminisme étroit où la structure langagière pré-détermine celle de la personne ;
- les thèses actuelles de Tobie Nathan dont l’élaboration confond allègrement culture, langage et psyché, faisant de l’individu le simple produit de sa culture, conception pertinemment réfutée par Richard Rechtman.
Il n’empêche qu’à réfléchir un peu sur les propos de Claude Hagege, Claude Lévi-Strauss et Whorf, se met en place cette notion : personne, langage et culture sont indissolublement liés en un appareil à feed-back permanents dont les termes sont interdépendants. L’identité, dès lors, apparaît comme la résultante d’un ensemble complexe dans lequel l’individu, ce qu’il parle, et le monde culturel qu’il éprouve interréagissent en permanence. Les histoires personnelle et culturelle, les structures de la langue, s’entremêlent au point que distinguer l’une de l’autre revient à peu près à reproduire le vieux débat sur l’œuf et la poule… J’en proposerai un exemple tel que l’a exposé Jacques Selosse à propos de la langue arabe (1981) : « Dans sa structuration sémantique, cette langue divine présente des caractéristiques qui lui sont propres. Ainsi, la grammaire arabe ne se situe pas au plan des conjugaisons comme la langue française. Pour l’essentiel, le discours va s’articuler autour d’un temps présent, les notions de passé et de futur vont être de simples adjuvants d’un présent qui va être référé soit à une action consommée, soit à une action à poursuivre, le futur… La relation au temps n’est pas appréhendée de la même façon par le musulman et l’Occidental. Toute notre pensée rationnelle et logique s’articule autour de la notion de causalité, d’un mécanisme explicatif du pourquoi et du comment, qui amène à découper en séquences des chaînes de l’action ayant valeur explicative. À cette forme de pensée analytique et dissuasive, s’oppose la construction sémantique arabe qui tient en quelque sorte le sujet prisonnier de son histoire immédiatement vécue, qui majore donc le présent, mais le soustrait à ses projets et ne lui permet pas d’anticiper sur l’avenir. »
11 Cet emprisonnement dans le présent, l’immédiat, caractère structurel de la langue, trouve sa correspondance dans un « fatalisme » moyen-oriental largement exploité par toute une littérature ethnologique ancienne, coloniale/colonialiste, qui y trouve l’un des justificatifs ayant permis à l’École psychiatrique d’Alger de bâtir une typologie de l’ « indigène nord-africain » fondée sur la débilité « mentale foncière, l’hystérie, la dangerosité, l’impulsivité, le puérilisme et le primitivisme » (Berthelier, 1994).
12 Dans la réalité culturelle, cela renvoie simplement à la double soumission à la loi de Dieu et à celle du groupe, données culturellement déterminées mais sans signification péjorative particulière. En d’autres termes un trait de la personne (le fatalisme), étroitement lié aux institutions culturelles (la prégnance de la religion et du groupe), est corrélé aux structures linguistiques : la langue que dit le sujet témoigne de sa culture et l’enferme dans un discours qui ne se situe qu’au présent. Chacun des termes de cette relation est interdépendant des autres. Peu importe, en l’espèce, ce qui origine quoi, l’important est de pointer ce qui est ici et maintenant.
13 Certains m’ont reproché, naguère, d’avoir ainsi pris comme exemple une langue de l’immigration (mais il est vrai que je parlais alors de migrants). Passons alors dans notre sphère occidentale : on pourrait tout aussi bien gloser sur ce caractère de la langue anglaise qu’est le refus du tutoiement, réservé à Dieu et au roi, et le mettre en relation avec une hypertrophie du Moi et une position quasi mégalomaniaque dont l’histoire de la Grande-Bretagne victorienne comme celle, aujourd’hui, du Royaume Uni confronté à la Communauté européenne, portent témoignage…
14 Revenons à nos moutons et à cette donnée sur laquelle l’accord semble aujourd’hui total : dans l’acquisition du langage et dans celle de la langue, l’histoire individuelle et la culture d’appartenance interviennent de pair pour rendre compte de l’avènement de la parole et de la mise en place des structures langagières : « Une théorie du sens et des significations ne peut ignorer les activités conscientes et inconscientes des sujets parlant et écrivant. » (Sapir, 1967)
15 Il me paraît donc difficile, voire impossible, de réduire le langage à sa forme en ignorant son contenu. Autant avancer que le message téléphonique se réduit à la présence d’un fil transmettant un signal venant/reçu par des appareils situés à ses deux extrémités. Ce serait faire bon marché de la présence nécessaire, à chacun des bouts de la ligne, d’un locuteur et d’un récepteur/traducteur sans lesquels l’appareillage ne saurait fonctionner.
Communiquer : inmat is it ?
16 Le problème est sans doute dans cette affirmation : le contenu du langage n’est pas formalisable dans la mesure ou le dit – le visible, l’apparent – se double toujours d’un non-dit. Ou encore : parce qu’il est un système symbolique, le langage reconnaît une fonction affective et/ou culturelle, implicite pour une bonne part, mais toujours présente : elle se joue en partie au-delà des mots, dans des méta-messages culturellement déterminés, terriblement présents dans le processus de communication, mais toujours à décoder.
17 Il peut même arriver que le dialogue, inscrit/circonscrit dans un contexte relationnel particulier, ne prenne en compte que l’implicite et délaisse délibérément l’explicite. Ce que m’a prouvé une « histoire de fou » : confronté à un patient maghrébin non francophone mais très verbalisant et présent à l’entretien, semaine après semaine durant 3 mois, un véritable effet psychothérapique s’est fait jour, au-delà et au-dessous des mots, dans un processus qu’on ne peut que qualifier de transférentiel, en fonction de quelques paroles énoncées en arabe dialectal – ce qui n’était pas la langue du patient – et d’une écoute sans aucun doute bienveillante mais néanmoins insensée…
18 Dans la relation, tout discours correspond à un triple niveau de signification :
- signification dénominative, instrumentale, explicite, dans laquelle le signifiant recouvre le signifié et correspond à un sens « objectif » immédiat ;
- signification connotative culturelle implicite, latente, qui est celle du méta-message sous-jacent, attachée aux mots comme aux expressions et aux conduites mais non dite, quelque chose comme l’inconscient du langage ;
- signification connotative individuelle qui vient en permanence modifier la signification culturelle au gré de l’histoire propre.
Tout cela enrichit le mot, lui colle au sens tout en demeurant latent. Ce qui est évident pour mon interlocuteur ne l’est pas forcément pour moi mais doit être pris en compte dans l’écoute de l’autre. D’où la nécessité d’un décryptage permanent du discours en référence à des sens à la fois culturellement et individuellement déterminés. Car à s’en tenir au sens instrumental, on se condamne à un prosaïsme, sinon un appauvrissement de l’expression, qui la prive de toute sa part de rêve, la désymbolise et dont le langage du psychotique, ou celui de l’ordinateur qui ne prend les mots qu’au pied de la lettre, nous offrent l’exemple.
19 Dans cette perspective, le processus de communication suppose a priori trois conditions :
- l’utilisation formelle d’un même code sémantique ;
- correspondance ou complémentarité entre la signification instrumentale et le méta-message sous-jacent, sous peine d’entrer dans une problématique de la communication paradoxale au sens de l’école de Palo Alto ;
- qu’émetteur et récepteur utilisent la même grille d’encodage/décodage qui, à mon sens, ne peut être que la culture : « Il n’y a de langue qu’à travers un langage de quelqu’un pour quelqu’un dans une culture singulière. » (Gobard, 1976)
Langue(s) Culture(s) Identité
20 On l’aura sans doute compris à travers ce qui précède, je tiens que la langue et par-delà elle le langage, interviennent très directement dans la structuration de la personnalité et que le procès de communication va bien au-delà du simple usage d’un appareil sémantique apparemment commun. De même, il apparaît que langue et culture sont intimement liées, au point de ne pouvoir les dissocier, dans le processus identitaire : elles représentent un ensemble à double entrée dont aucun des composants ne peut être séparé de l’autre. Il reste cependant à se demander dans quelle mesure ce duo insécable intervient au niveau de la personne, et comment.
21 Un premier point : langue maternelle, qu’est-ce à dire ? Pour ma part, je partage totalement les opinions/définitions avancées par Françoise Dolto comme par Abdenssalem Yayahoui (1990) : « C’est de la langue dans ses rapports initiaux avec la mère dont il est question. Cette mère est toujours présente dans le vécu de l’enfant comme une marque indélébile. Elle a inscrit sa langue pour toujours chez son enfant et a déposé les couches successives de sa culture pendant les interactions précoces qui se sont jouées entre eux. »
22 Médiateur et support des acquis culturels comme de l’affectivité, elle assure leur transmission de manière à la fois consciente et inconsciente – à travers les méta-messages culturellement surdéterminés – et a, par là même, valeur structurante : « c’est elle qui véhicule tout notre subjectif », avançait un jour un collègue.
23 Tahar Ben Djelloun est peut-être l’un de ceux qui ont le mieux exprimé cette problématique. En novembre 1985, venant présenter son livre L’enfant de sable à l’émission « Apostrophes », Bernard Pivot lui demanda s’il avait pu écrire cet ouvrage en arabe. « Non, répondit-il en substance, car, étant donné l’argument de ce texte, à la limite de l’hérésie dans le contexte d’une culture islamique qui est celle de mes origines, cela m’était impossible : l’arabe est la langue sacrée, celle du Coran, et je me serais alors situé dans l’hétérodoxie. Mais c’est aussi celle de mes parents, que j’aime et respecte, et je ne peux prendre le risque de les agresser dans leur propre langue à travers ce récit. » Dans cette réponse, il met en place dans le même temps : la fonction affective de la langue maternelle ; sa fonction de vecteur culturel et son rôle fondamental de porteur des interdits parentaux ; et le fait que la langue seconde, le français, est celle qui permet la transgression.
24 D’autres écrivains, bi ou plurilingues, expriment des points de vue similaires ou voisins : Julia Kristeva (1988), Todorov (1985) et bien d’autres. Quant à Claude Hagege, il énonce que, issu d’une famille juive parisienne, né en Tunisie à Carthage et élevé par une nourrice sicilienne, le français a pour lui tous les caractères d’une langue apprise : « La preuve, c’est que je ne sais ni me mettre en colère ni injurier en français », déclare-t-il à l’occasion d’une interview. On pourrait également citer les déclarations d’écrivains bilingues dans la revue Télérama (1997). Tous disent en clair : la distanciation mise en œuvre pour l’utilisation de la langue seconde ; ce en quoi l’usage de la langue maternelle renvoie à l’enfance ; et aussi que c’est dans et par elle que passe le plus spontanément ce qui « sort des tripes », mobilise l’affect, renvoie à l’imaginaire et au rêve.
25 Même opprimée, voire interdite, dans le milieu social, cette langue maternelle, porteuse d’affect et de culture, est fondamentale en tant qu’organisatrice des facultés intellectuelles et permettant l’acquisition des capacités cognitives.
26 Abandonnons le subjectif pour aborder une autre dimension, celle de l’objectif. Elle avance et montre que la langue maternelle, par ses caractères mêmes, intervient directement dans la structuration du système nerveux central au niveau anatomo-physiologique. On sait que le petit d’Homme, à la naissance, est le seul mammifère dont le système nerveux central soit inachevé. L’intrusion de la (ou des) langue, de sa sonorité, de ses accents, dans des structures anatomiques, physiologiques et/ou biologiques, est un phénomène auquel on ne pense guère alors même qu’il est attesté par des travaux qu’on peut tenir pour sérieux que :
- la néonatalogie a montré que le nouveau-né, à la naissance, reconnaît la voix et la langue de sa mère – à un moindre degré celle du père – parce qu’il l’a perçue et mémorisée in utero ;
- les études d’imagerie cérébrale ont révélé que, chez de vrais bilingues, les mêmes zones étaient utilisées pour les deux langues alors que, chez des biglottes ou « faux bilingues », des zones différentes, très variables d’un individu à l’autre, étaient activées ;
- les travaux de Tanabodu Tsunoda, chercheur à l’Université de Tokyo, portant sur la latéralisation cérébrale du système auditif, ont mis en évidence que cette latéralité était définie, non pas par des facteurs génétiques, mais par la structure phonologique de la langue maternelle.
Qui m’habite, de la langue et/ou de la culture ?
27 Julia Kristeva (1988), dans Étrangers à nous-mêmes, pointe parfaitement cette dimension fondatrice pour la personne de la langue maternelle et combien elle nous renvoie au(x) fantasme(s) de nos origines ; ne pas parler sa langue maternelle. Habiter des sonorités, des logiques, coupées de la mémoire nocturne du corps : du sommeil aigre-doux de l’enfance ?
28 Il est vrai que nous constituons notre langue comme elle nous constitue, qu’elle nous habite comme nous l’habitons et qu’une langue inhabitée ne peut être qu’une enveloppe vide, un faux-semblant éventuellement pathogène. Je ne ferai que citer ici l’histoire de Stéphane, troisième génération d’immigrants portugais dont les parents, bien voire trop francisés, rejetaient/interdisaient et leur langue et leur culture maternelles. Coincé – ou écartelé – entre une grand-mère nourricière lusophone et des parents franchement et uniquement francophones, cet enfant s’est réfugié dans une « novlangue » bizarre, incompréhensible, négatrice de tout processus communicationnel. Or les examens ont montré que sa mère s’exprime dans un langage d’adaptation, de façade, scolaire, froid et distant, à valeur purement instrumentale, à peu près nul en tant que véhicule affectivo-culturel. Ainsi piégé entre un discours grand-maternel chargé d’affect mais renié et non instrumental, et un discours familial qui renie ses origines, Stéphane a été pris dans une problématique de déni, d’ambivalence ou d’injonction paradoxale. Ne pouvant que rejeter l’une et l’autre langue, l’une et l’autre forcloses, en déprivation de langue maternelle, il n’a pu que se forger de toutes pièces un langage singulier, soliloque excluant toute communication : faute de « ces étranges et délicates racines » évoquées par le mémoire de ces de psychiatrie d’Elvire Labayle, il est devenu psychotique. Pour pathologique et/ou caricaturale qu’elle soit, l’histoire de Stéphane ne vient que confirmer qu’il existe, quel que soit le vocable ou l’affuble, une langue des origines, porteuse indissociable de la langue et de la culture et, dans le même temps, fondatrice parmi d’autres de l’identité.
29 La langue mère, celle qui dit le maternel, est ce qui nous fonde en tant que sujet, nous assigne notre place dans la lignée, nous transmet et nous inculque cet ensemble symbolique partagé qu’est notre culture d’appartenance, surdétermine une appréhension du monde que seule notre histoire singulière viendra modifier :
- « chacun peut observer que les langues différentes façonnent des représentations de l’univers différentes. Loin de mimer d’une manière identique le phénomène du monde, les langues les ordonnent plutôt selon leurs propres classes, chaque fois nouvelles, les réinventent et même les engendrent » (Hagege, 1986) ;
- « la chose ici la plus capitale du point de vue cognitif est le fait que la langue non seulement sert à communiquer la connaissance mais aussi qu’elle la façonne, transformant le chaos qu’est ce que nous appelons le monde en un produit ordonné de l’esprit. La langue est ainsi promue au rôle de créateur, du démiurge, de l’unique monde accessible à l’homme et cet unique monde qui nous est accessible, c’est précisément le monde construit par la langue » (Schaff, 1967) ;
- « une langue n’est jamais un pur décalque de la pensée et, à l’inverse, conditionne l’expression de la pensée » (Hall, 1971) ;
- « parler une langue, c’est supporter le poids d’une culture » (Merleau-Ponty).
La langue, ou plutôt le langage, est donc l’un des éléments majeurs sur lesquels nous nous faisons, nous constituons, acquérons et développons nos capacités cognitives, édifions notre identité. Sa déprivation est psychotisante ou mortifère, ce qu’a montré avec éclat la célèbre expérience de Frédéric III de Prusse.
Des pistes de réflexion
30 Tout ce que j’ai exposé jusqu’ici est demeuré assez théorique et il est permis de se demander en quoi cela peut nous aider ou nous éclairer dans la pratique. Il est évident qu’il n’a jamais été dans mes intentions de fournir des « recettes de cuisine » mais de donner avant tout des arguments ouvrant matière à réflexion. Cela étant :
- Nous avons en permanence, en tant que soignants, face à un sujet souffrant, qu’il soit autochtone ou allogène, à établir une relation dans laquelle nous aurons toujours à déchiffrer/décrypter le discours de l’autre et à nous demander si nous parlons bien la même langue, c’est-à-dire si nous mettons bien les mêmes signifiés sous les mêmes signifiants : en la matière, l’usage d’une langue commune ne garantit nullement la communauté des contenus. Il nous appartient sans doute alors de nous interroger quant à ce qui, dans notre appartenance linguistique et/ou culturelle, peut venir distordre la relation et fausser les rapports. Ce qui signifie que, sans pour autant renier ce que nous sommes, nous devons tâcher d’appréhender ce qui nous unit et ce qui nous sépare, donc développer un type d’écoute nous permettant de saisir, à un moment donné, que nous sortons du familier pour entrer dans l’étranger ;
- Sachant que nous avons de plus en plus fréquemment à traiter des adolescents ou des adultes venant de nos cités ou quartiers « sensibles », je crois qu’il faut nous poser la question de la communication, verbale ou non :
- nous avons affaire à des sujets venant de lieux qui sont des ghettos, sociaux au moins autant qu’ethniques. Il faut alors nous interroger sur la fonction du ghetto : espace protecteur sans aucun doute, permettant à la fois la transmission intergénérationnelle et le repli communautaire sur le traditionnel ou l’archaïque. Tobie Nathan a écrit un jour, entre autres errements, qu’il fallait les favoriser en tant que conservateurs/ou transmetteurs des cultures parentales car ils permettraient seuls, à terme, que les générations qui en sont issues puissent venir à la « nouvelle culture » (la nôtre) dans un mouvement d’amour et de désir, non plus d’antagonisme. Mais les sociologues américains s’intéressant aux ghettos noirs ont observé ceci : plus le temps passe, plus la langue parlée dans ces lieux s’éloigne de la langue véhiculaire commune et lui devient étrangère, etc. ;
- certains déplorent que les personnes issues de milieux dits « défavorisés » pratiquent une langue française de plus en plus pauvre, ce qui pose la question du rôle de l’école, mais aussi de celui de médias qui montent en épingle et stigmatisent la différence. Les « Guignols » de Canal+ daubaient récemment sur la jeune chanteuse Lorrie, la montrant devant un interviewer ne disposant que de trois mots pour répondre et désemparée dès lors que la question posée comportait un vocable ne figurant pas à son vocabulaire. C’est évidemment une caricature mais elle manifeste néanmoins que nos plus ou moins jeunes patients utilisent des termes polysémiques et que, si nous n’y prenons garde, tous les malentendus sont possibles ;
- Quels sont les processus identitaires de nos interlocuteurs et, en conséquence, quels sont leurs appareils sémantiques ? J’ai vaguement l’impression – mais je me trompe peut-être – que nous sommes quelque peu coincés dans une mythologie du « Français moyen » et dans notre propre appartenance culturelle, moyennant quoi nous passons à côté d’un certain nombre de facteurs et entre autres celui-ci, qu’avait naguère dénoncé François Laplantine : l’une des tares majeures de notre société, qu’on l’appelle libérale ou de consommation, est la perte de la valeur symbolique des objets. Contrairement à ce qu’ils étaient dans les sociétés traditionnelles, ils ne sont plus porteurs de sens, mués en simples fétiches qu’il faut avoir mais dont la possession est toujours insatisfaisante. Ne renvoyant plus à l’imaginaire ou au rêve, ils sont alors les supports de conduites régressives, traductrices d’une souffrance indicible, auxquels les tags et le rap tiennent lieu d’expression, mais aussi toutes les déviances ;
- Enfin, il me semble que nous devrions nous intéresser plus que nous le faisons aux déviations, à l’appauvrissement (et parfois l’enrichissement ce qui, paradoxalement, n’est pas contradictoire) de ce que nous continuons à considérer comme la langue véhiculaire, le français standard. Et surtout à essayer d’entendre en quoi ce que nous tenons ou prenons pour une paupérisation intellectuelle et culturelle traduit en réalité une mutation des processus identitaires dont les transformations de la langue et de la culture sont les témoins.
Bibliographie
Bibliographie
Benveniste, F. 1980. Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 2 vol.
Berthelier, R. 1994. L’homme maghrébin dans la littérature psychiatrique, Paris, L’Harmattan, coll. « Psychothérapies et cultures ».
Cyrulnik, B. 2004. « Parler, c’est créer un morceau du monde », Science et vie, hors-série trimestriel, n° 227.
Devereux, G. 1970. Essais d’ethnopsychiatrie générale, préface de Roger Bastide, Paris, Flammarion.
Gobard, M. 1976. L’aliénation linguistique, Paris, Flammarion.
Godefroid, J. 1988. Les chemins de la psychologie, Bruxelles, Pierre Mardaga.
Hagege, C. 1986. « Les pouvoirs de la langue », Le Courrier de l’unesco, 39e année.
Hagege, C. 1996. L’enfant aux deux langues, Paris, Odile Jacob.
Hall, E.T. 1971. La dimension cachée, Paris, Le Seuil.
Houis, M. 1968. « Langage et culture », dans Encyclopédie de la Pléiade, Ethnologie générale, Paris, nrf, p. 1393-1432.
Kristeva, J. 1988. Étrangers à nous-mêmes, Paris, Fayard.
Lévi-Strauss, C. 1958. Anthropologie et linguistique, Paris, Plon.
Malson, L. 1984. Les enfants sauvages. Mythe et réalité, Paris, Union Générale d’Editions, coll. « 10/18 ».
Pinker S. 1999. L’instinct du langage, Paris, Odile Jacob.
Rechtman, R. Revue L’évolution psychiatrique.
Sapir, C. 1967. Anthropologie, Paris, Éditions de Minuit.
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Schaff, A. 1967. Langage et connaissance, Paris, Anthropos.
Selosse, J. 1981. « Réflexions sur les personnalités maghrébines et occidentales », dans Les jeunes immigrés, cefres de Vaucresson.
Télérama, 22 janvier 1997, n° 2454, « Français dans le texte ».
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Yaguello, M. Déc. 2000-janvier 2001. Sciences et avenir, n° 125.
Yayaoui, A. 1990. « L’enseignement de la langue arabe en terre d’accueil », Migrants formation, n° 85.
Résumé
Langue – Ensemble des unités du langage parlé ou écrit propre à une communauté.
Langage – Manière de s’exprimer au moyen de symboles verbaux, écrits ou non verbaux (mimique, gestuelle, etc.) utilisée par les hommes pour communiquer entre eux et exprimer leur pensée ou leurs émotions.
Culture – Ensemble standardisé de défenses partagées permettant au groupe de se défendre contre les pulsions mortifères susceptibles de le détruire (Devereux, 1970). Tout ce qui, chez l’homme, n’est pas inné.
PLAN DE L'ARTICLE
- Langue(s) Langage(s) Parole(s)
- Langue(s) Langage(s) Culture(s)
- Communiquer : inmat is it ?
- Langue(s) Culture(s) Identité
- Qui m’habite, de la langue et/ou de la culture ?
- Des pistes de réflexion
POUR CITER CET ARTICLE
Robert Berthelier « Langage(s) Culture(s) Personne(s) », VST - Vie sociale et traitements 3/2005 (no 87), p. 42-51.
URL : www.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2005-3-page-42.htm.
DOI : 10.3917/vst.087.0042.




