2005
Vie sociale et traitements
Bloc-notes
L’agir
Jacques Ladsous
Au moment où s’effectue ce qu’on a coutume d’appeler la rentrée, et où les médias s’interrogent (sur ceux que l’école ne va pas séduire), je me posais la question que mon maître Henri Wallon a toujours considérée comme première : comment peut-on apprendre sans connaître, comment peut-on penser sans agir ? Comment peut-on lire un mot sans l’avoir touché, visualisé, construit dans son existence ? La lecture peut-elle être autre chose que des images qui se suivent et construisent une action ? On en vient toujours là : la répétition n’est apprentissage que si l’on a compris le sens de ce qui se dit. La pensée procède de l’acte, et ne devient utile que si elle nous conduit à agir. C’est bien ce que le vieux Socrate nous laissait entendre lorsqu’il inventait ce bon vieux triangle grec support de la dynamique de vie.
L’agir était au cœur du neuvième congrès des cemea à Amiens. C’était bien, car, après Brest où nos orientations furent très positives, il fallait se demander pourquoi certaines n’avaient pas plus avancé, pourquoi certaines intentions n’avaient pas trouvé leur mise en acte.
À quoi servent les mots s’ils ne réussissent pas à trouver leur prolongement dans la vie ? Il arrive que le « faire », dont la finalité est la production, empêche « l’agir » dont la finalité serait la création. Vous me direz que les deux mots sont proches, sans doute, mais dans ce siècle où le monde et le marché nous invitent à produire toujours plus, on ne passe peut-être plus assez de temps à apprendre, à assimiler, à s’approprier les connaissances. L’expérimentation, cette méthode d’essais et erreurs, qui se corrigent au fur et à mesure qu’on prend le temps de chercher… et de découvrir, cette expérimentation fait défaut. Un grand quotidien comme Le Monde a parlé de cette méthode comme appartenant à des extraterrestres. Nous, les hommes, nous sommes dans le concret, dans la production, dans l’efficacité. Jusqu’à un sociologue, Saul Kartz, qui est venu nous expliquer que le travail social pouvait après tout n’être qu’une ingénierie, un assemblage de pièces maîtrisées par quelques élites et utilisées par les autres avec le maximum de techniques pour servir l’image de l’homme d’aujourd’hui, les mutations sociales n’étant que des avatars sans importance.
L’agir : Tony Lainé nous disait bien que c’était le propre de l’homme, ce qui lui permet de maîtriser la matière, et donne du sens à sa capacité de transformer le monde. Que faisons-nous aux cemea d’important, sinon de permettre à tout un chacun d’aller à la rencontre de l’autre, que l’autre soit objet ou sujet dans un quotidien, où l’action la plus simple nous interroge à condition qu’on prenne le temps de la remarquer.
Juillet 2005. L’agir était au cœur des journées que les Instituts d’éducation motrice et de formation professionnelle de l’Association des paralysés de France, ont tenu à Etueffont, près de Belfort. À quoi peut donc servir une formation professionnelle, si le marché du travail n’ouvre pas de portes adaptées à des gens compétents certes, mais dont les rythmes de travail ne correspondent pas toujours aux normes modernes dictées par la concurrence et la compétitivité ? C’est qu’il ne peut y avoir de formation professionnelle sans formation sociale. Le travailleur est aussi un citoyen. Je dirais même qu’il est d’abord un citoyen, quelqu’un qui a sa place dans un groupe social, où il affirme son identité. Si la formation lui apprend à être compétent, voire minutieux dans une spécialisé donnée, elle lui apprend aussi par le biais d’activités dites « annexes », mais qui sont aussi capitales, à vivre au milieu des autres, en apportant sa pierre. Le travailleur n’est pas un homme passif dont la personnalité ne se manifesterait que dans les heures de travail effectif. Ce n’est pas un robot. Sa vie personnelle, affective, culturelle a autant d’importance que sa vie professionnelle, et toutes ces qualités concourent à l’accomplissement d’un travail bien fait. Qu’a-t-on besoin alors de rechercher les indices de performance, où le meilleur, finissant par s’épuiser, se verra soudain rejeté comme un citron trop pressé qui ne peut plus donner une goutte de saveur ?
C’est le sens de cette formation que nous avons conduite à quelques-uns – cemea et andesi – sous l’autorité de Paris-XIII et de Jean-Jacques Schaller, au profit de quatre institutions, dans la proximité des cemea. Il s’agissait pour des institutions qui accueillent des personnes (enfants ou adultes) très déficitaires, de créer les conditions d’une compétence collective qui permettent aux usagers d’être partie prenante réellement de leur projet de vie personnelle et collective. Ces personnes sont-elles capables d’activités auto-nomes ? Tient-on compte de ces activités pour faire en sorte qu’elles s’accomplissent au lieu de proposer à tout moment des mises en acte qui correspondent à nos schémas, mais interrompent une activité qui ne nous paraît pas avoir de sens, sans que pour autant nous lui laissions le temps d’aboutir ? En croisant les regards de chacun, dans son vécu, dans son statut, on s’aperçoit tout à coup que les usagers sont manipulés comme des objets (en contradiction avec notre discours) au lieu de les laisser s’accomplir comme sujets. Le sens que nous donnons a-t-il toujours besoin d’être le sens commun ? (Voir l’article d’André Prodhomme, « Compétence collective et projet », dans ce numéro de
vst
.)
Y a-t-il progrès dans les lois sociales d’aujourd’hui par rapport aux lois de 1975 ? C’est la question que se posait le colloque du Centre d’études, de documentation, et d’information sur l’action sociale (cedias-Musée Social) et à laquelle ont participé les grands acteurs d’il y a trente ans. On peut le penser tant l’invocation de l’autonomie et de la liberté de l’usager devient persistante. On peut pourtant se demander si cette insistance, qui enferme le professionnel et l’institutionnel dans des obligations strictes, ne va pas à l’encontre de cette nécessaire créativité qui permet l’interaction entre les parties concernées, et dont les interrogations favorisent le progrès. La réglementation et l’encadrement ne riment pas toujours avec l’aventure et le plaisir. Il est vrai que ces deux notions comportent des risques, et que nous sommes assujettis au sacro-saint principe de précaution.
Pourtant, nous voyons bien que lorsque la liberté est donnée à l’homme, et qu’elle est soutenue par des professionnels ouverts, des choses se passent qui transforment la vie.
À Bagneux (92), ce sont les habitants qui ont souhaité une formation pour mieux habiter ensemble. Ils ont choisi de travailler sur « comment mieux comprendre ses enfants et s’en occuper » (ce qu’on appelle savamment l’aide à la parentalité). Ils étaient une bonne soixantaine à vivre cette expérience, du plus humble à celui qui a des responsabilités communales, tous ensemble en croisant leurs savoirs, et en faisant appel à des chercheurs capables, à certains moments, d’éclaircir leurs propos.
À Grigny (91), ce sont les habitants encore qui disent leur satisfaction de vivre ensemble des moments culturels auxquels ils n’auraient pas osé songer, mais qui leur fait affirmer : « Il n’y a rien de trop beau pour nous » et les invite à aller porter dans d’autres lieux cette phrase banale, mais qui porte transformation de la perception de la culture.
Ces démarches ne sont-elles pas de même nature que celle d’un petit groupe de travailleurs sociaux, qui, las de se plaindre sans résultat, a décidé de créer une association Témoins et solidaires, à partir de laquelle, s’appuyant les uns sur les autres, ils vont à la rencontre des humbles et des grands. Ils interrogent, ils échafaudent des réponses. Ils partagent leurs croyances et leurs incertitudes, et ce faisant, ils refusent d’être broyés dans la grande masse de ceux qui suivent, malheureux mais obéissants, parfois jusqu’à la servilité. Ils existent parce qu’ils se sont pris par la main pour agir ensemble contre ce qu’on appelle l’inéluctable.
Oui, vraiment l’agir est une manière de se retrouver. J’aurai une pensée spéciale en terminant pour ce film que j’ai vu au cours du festival du film social à Montrouge (11 au 13 mai) et qui s’appelle Échos de résonances de Jean-Michel Delage. Dans ce film, des enseignants éducateurs ont eu l’audace d’envoyer des jeunes au Forum social européen, comme journalistes, venant recueillir des propos d’adultes, les mettant en forme, leur donnant une cohérence et une compréhension, pour chercher derrière les mots l’agir qui pouvait y être contenu.